17 avril 2008

Au royaume des arbres (2) : Tronçais

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage; voyages sur la terre des arbres .

foret-troncais-1.jpg La visite de l’arboretum de Balaine vous a plu ? Parfait, reprenez la voiture ou le vélo. Vous êtes dans une région idéale pour « manger » des arbres jusqu’à satiété ! Dirigez-vous un peu plus vers l’Ouest, dans le département de l’Allier et cherchez sur votre carte routière le village de Saint-Bonnais-Tronçay. Vous y trouverez sans peine un hébergement confortable et vous serez sur place le lendemain matin à l’aube pour aller découvrir l’une des plus majestueuses forêts de France. Vous pouvez partir baguenauder dans la forêt de Tronçais, sans objectifs particuliers, à pied, en vélo ou en voiture (ce moyen de transport archaïque et bruyant n’étant utilisé que pour une approche des sites intéressants bien sûr). Vous pouvez aussi choisir un fil conducteur pour visiter la région : vous intéresser aux étangs (nombreux dans la forêt), aux fontaines (tout aussi jolies que célèbres), aux anciennes forges qui ont failli causer la disparition du « boisé » ou aux chênes vénérables de la futaie Colbert. S’il vous faut un alibi culturel, vous pouvez aussi relire Alain Fournier et suivre les traces du « Grand Meaulne », assez nombreuses dans la région.

foret-troncais-2.jpg L’histoire de la forêt de Tronçais, avec ses « hauts » et ses « bas », s’intègre assez bien à l’histoire de la forêt française en général. Elle a connu ses moments de gloire au moment où les puissants s’y intéressaient, et de grands ravages dans les périodes de défrichement, pour les besoins agricoles et surtout industriels. Le XIXème siècle y a laissé de telles trouées qu’elle a bien failli disparaître, et si des chênes de plusieurs centaines d’années ont survécu, c’est parce qu’ils se trouvaient dans des zones difficilement exploitables. Le premier à avoir mis son nez aristocratique dans la gestion de ce vaste domaine royal est le célébrissime Colbert, ministre de Louis XIV. Cette anecdote est connue, même si l’on a sans doute considérablement embelli son rôle. Ce personnage, qui cumulait à l’époque les ministères Lagarde, Borloo, Barnier, Boutin…, fit procéder, par des experts (il y en avait déjà à l’époque mais on les appelait « conseillers »), à un état des lieux des grandes forêts royales. Alarmé par les rapports qui lui furent remis, il décida de prescrire un traitement de choc pour les grands domaines, en particulier celui de Tronçais. Non pas que l’homme fut un écologiste avant l’heure, mais parce qu’il craignait la pénurie de bois pour les chantiers de constructions navales. Comment « flanquer la pâtée » à la Royal Navy, si nos glorieuses frégates n’avaient plus de mâts et présentaient des trous dans leurs royales coques ? Un travail de remise en état considérable fut donc entrepris dans cette forêt, qui, déjà à l’époque, avait la réputation de produire des chênes de très haute qualité. Le programme de régénération dura de 1675 à 1735.

foret-troncais-3.jpg Le travail que Colbert fit entreprendre à ses sous-fifres, faillit être mis à mal à la fin du XVIIIème et, surtout, au début du XIXème. L’industrie en plein développement réclame de l’énergie et cette énergie est fournie en grande partie par le charbon de bois. Des forges s’installent dans le Berry, puis dans la région de Tronçais et les futurs mâts de bâteaux sont transformés en bûchettes pour alimenter les fourneaux. Les coupes « à blanc » répétées transforment peu à peu la futaie renaissante en taillis, produisant des arbres de moindre qualité. On passe d’une exploitation par cycle de 200 ans, à des abattages systématiques toutes les quarante années : la vente des arbres fait rentrer de l’argent dans les caisses désespérément vides de l’Etat. Plusieurs événements vont avoir des conséquences heureuses pour ce domaine forestier. Le premier d’entre eux est le remplacement du charbon de bois par la houille, beaucoup plus intéressante au niveau calorifique. Les forges vont se déplacer vers les endroits où l’on trouve le précieux charbon. Ensuite, Tronçais va trouver un nouveau « protecteur » en la personne du Comte de Buffévent, inspecteur des Eaux et Forêts, qui va faire appliquer de façon stricte le nouveau Code Forestier mis en place en 1827. Cet éminent personnage va intégrer dans son « plan de gestion de la forêt » les toutes nouvelles connaissances en matière de sciences forestières. Sans entrer dans le détail des mesures, je n’en citerai qu’une, ayant son importance : la régénération de la forêt de chênes par semis de glands et non plus par rejets de souche (l’arbre coupé émet plusieurs rejets à la base de son tronc), permettant d’obtenir de bien plus beaux arbres.

etang-troncay-1.jpg De nos jours, l’ONF assure une gestion de plus en plus « pointue » de ce fleuron de notre patrimoine naturel. Il semble que la patience a retrouvé une certaine place dans les rapports entre l’homme et la croissance des arbres. La pousse annuelle d’un chêne n’est que de 4 mm environ sur le diamètre, et il faut se faire à l’idée que deux siècles et demi sont nécessaires pour obtenir un arbre d’un mètre de diamètre. La sélection doit être sévère si l’on veut obtenir ces fûts élevés et rectiligne qui ont fait la réputation du chêne de Tronçais. Les coupes d’éclaircissage doivent être faites très tôt mais de façon progressive. Les variétés d’arbres plantés doivent être choisies en fonction des terroirs : tous ne se prêtent pas aux mêmes ensemencements. Les impératifs économiques exercent aussi une pression constante sur le travail des techniciens de l’ONF et il n’est pas toujours évident de résister aux demandes nombreuses des acheteurs de bois, entraînant l’abattage trop précoce de certains arbres.

chene-rouvre.jpg L’espèce la plus répandue à Tronçais est le chêne Rouvre. La forêt tire d’ailleurs son nom de cet arbre : « tronce » est le terme traditionnel utilisé pour désigner ce type de chêne. Le chêne Rouvre (Quercus Petraea), appelé aussi chêne sessile, est un arbre robuste, bien adapté au climat très rigoureux de cette partie de l’Allier. il résiste bien au froid, et surtout à l’alternance entre l’humidité extrême pendant la période hivernale et les sécheresses estivales. D’autres types d’arbres poussent à Tronçais : des chênes pédonculés, des hêtres (de moindre qualité), des pins sylvestres (sur les terrains les plus pauvres) et des merisiers. De nombreuses pistes traversent la forêt de part en part. Les croisements de ces pistes portent le nom de « ronds » et permettent de se repérer dans les différentes zones boisées. La plus belle parcelle porte le nom de « futaie Colbert » et se trouve non loin du « rond Neuf » et du « rond du Vieux Morat ». Elle abrite la plupart des beaux spécimens de chênes, âgés de plus de trois cents ans pour la majorité d’entre eux. Elle a une superficie de 13 hectares et elle est classée en réserve biologique. Pour compléter votre « Guiness Book » personnel, vous pourrez y admirer par exemple :
– le chêne « sentinelle » âgé de 475 ans, possédant une circonférence de 6,55 m ;
– le chêne « Saint-Louis », presque aussi âgé ;
– les « jumeaux » ayant poussé côte à côte depuis quatre siècles sans se faire de tort ;
– le chêne de la Résistance, d’abord nommé chêne « Pétain », puis chêne « Gabriel Péri », dont la circonférence mesure 3,60 m…
et pas mal d’autres arbres tout aussi spectaculaires. Puis il y a les « anonymes », que vous découvrirez seul, en furetant de-ci de-là, en traînant le long des sentiers. Le seul risque que vous courrez vraiment est d’attraper le torticolis en voulant évaluer la longueur des fûts de ces arbres cathédrales qui donnent l’impression de lancer leurs branches vers le ciel.

etang-troncay-2.jpg Il y aurait tant à dire sur Tronçais ! Je m’aperçois que je ne vous ai quasiment pas parlé des étangs, ni de la faune. Plusieurs sentiers balisés font le tour des plans d’eau les plus vastes. Je me souviens d’un petit abri au bord de l’eau, assis sur un banc, à contempler les mouvements de la brume… Un vrai moment de bonheur… Le silence seulement troublé par le clapotis des vaguelettes et le chant des oiseaux. L’une des photos choisies dans mon album pour cette chronique me remet l’instant en mémoire. Après avoir longuement médité dans l’un de ces lieux « sanctuaires », peut-être trouverez-vous encore le temps d’aller admirer les « fonts » (fontaines), nombreuses dans la forêt : celle de Bégault ou de St Mayeul, celle de la Sablière ou la légendaire fontaine de Viljot. Pour repérer tous ces lieux symboliques, il vous faut une bonne carte. L’association des amis de Tronçay en édite une, très détaillée et très jolie. Vous pourrez vous la procurer sur Internet ou dans un Office du Tourisme local. Bon séjour, avant que je ne vous entraîne dans un autre « royaume arboricole » !

NDLR : les photos proviennent de notre collection personnelle, sauf le document n° 3 (paysdetroncais.free.fr) et le n°5 (wikipedia planche sur le chêne rouvre). Tronçais s’orthographie également Tronçay…

3 Comments so far...

Lavande Says:

18 avril 2008 at 07:10.

Ah, la dernière photo!!!! Superbe!
Avec une tunique orange et un bras à l’air, tu pourrais te reconvertir en…qui donc déjà?

sylvaine vaucher Says:

18 avril 2008 at 08:38.

Bel article…..Si je cherche un dieu, des dieux…je trouve un arbre, encore un arbre et des arbres.

fred Says:

18 avril 2008 at 11:08.

Cette forêt semble avoir mieux résisté à la terrible tempête de 1999.
Contrairement à « notre » chère forêt Argonnaise … Atrocement mutilée ….
Et qui garde encore de profondes cicatrices de cet atroce incident climatique …

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