2 février 2008

le vieux qui râlait dans sa chaumière…

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour .

chouettes-lunettes.jpg Chronique terre à terre… Genre brève de comptoir du samedi matin.
Première scène : Monsieur, Madame, ont rendez-vous chez l’ophtalmologiste pour une visite de contrôle. Rendez-vous groupés, consultations groupées. Cinq minutes d’examen préalable pour Monsieur, par le factotum du cabinet, puis quinze minutes (montre en main) d’examen par la spécialiste, aussi sympathique qu’une porte de prison. Service minimum : réponse brèves aux questions posées, l’attitude étant suffisamment décourageante pour que l’on n’en pose pas trop. Diagnostic, ordonnance (sans aucune précision concernant les effets secondaires du médicament ordonné ni ses éventuelles interactions avec d’autres traitements), invitation à revenir dans six mois pour un nouveau bilan, cent quarante euro, merci. Monsieur signe le chèque, un peu estomaqué. La salle d’attente est remplie, le carnet de rendez-vous aussi pour les trois mois à venir… Bref calcul dans l’escalier en descendant : 4 à 8 consultations de l’heure, 8 h par jour, c’est aussi bien payé que Président de la République. Vous allez dire que le degré d’utilité sociale de la fonction n’est pas le même et que, pour le second, le diplôme est accordé sans vérification du niveau d’études, d’accord ! Monsieur en garde quand même une branche de lunettes coincée en travers du gosier, quant à Madame, elle n’en pense pas moins.

La pratique du dépassement d’honoraires devient de plus en plus courante chez les médecins spécialistes et chez certains généralistes. On assiste même à des fonctionnements limite « mafieux » : tel spécialiste qui ne peut pas accorder de rendez-vous avant six mois tellement il a du succès (il en est désolé…) peut faire un petit effort, sous huitaine, moyennant évidemment le paiement d’un petit dépassement en plus du dépassement (dépassement en deuxième position, je pensais que c’était interdit !). Il serait peut-être temps qu’un dispositif de contrôle un peu plus sérieux se mette en place sur ce problème. Je dis « sérieux » car, côté Sécu, le discours c’est « vu l’ampleur du trou, vous n’imaginez quand même pas… », et du côté de certaines mutuelles, dont la nôtre, c’est moralisateur, mais peu efficace : « nous ne prenons pas en charge les dépassements car nous ne voulons pas les encourager ». Très bien, mais dans certaines branches, tous les médecins dépassent les honoraires conventionnés. Alors on fait quoi ? On compatit avec la mutuelle et on se serre la ceinture d’un cran ? Quant à l’histoire du « trou monumental » de la Sécu, il serait peut-être temps aussi qu’on arrête de nous « bourrer le mou » avec des âneries. De nombreux documents circulent sur le Net à ce sujet. Le « puits sans fond » n’empêche ni les dépenses somptuaires lors de certains « séminaires », ni les cadeaux généreux du gouvernement en matière de charges à certains employeurs petits (les marins pêcheurs par exemple) ou grands (l’ardoise est conséquente). Certains estiment que le manque à gagner est supérieur au déficit.

Petite vengeance : imaginons un instant la brave dame pointant à l’ANPE (la science-fiction c’est parfois sympa). Bref dialogue au guichet avec la responsable de son dossier :
– Désolée Madame, il n’y a pas d’emploi actuellement dans votre branche (de lunette)… « Ophtalmolotruc » (c’est dur à prononcer ce nom) c’est pas trop demandé. J’ai des postes dans la métallurgie, deux intérims de secrétariat… Eventuellement un poste de technicien de surface dans une cantine scolaire.
– Et pour la rémunération ?
– Oh c’est pas mal… Faut compter 1300, 1400 euro par mois… Vous avez de la chance c’est un temps plein, et puis vous pourrez peut-être gratter quelques heures supplémentaires. Dans les collèges, y’a toujours du boulot…
– 1300 euro par mois ? Mais vous vous fichez de ma figure ! En tant qu’ophtalmologiste c’est moins que ce que je gagnais en un journée ! Je n’en veux pas, bien entendu…
– Désolée, Madame, mais c’est le troisième emploi que vous refusez depuis votre inscription. Vous n’avez plus le choix. Vous devez accepter, sinon vous serez radiée. Et puis technicien de surface c’est pas mal, vous savez ! Dans une cantine scolaire en plus, c’est drôlement utile…

billets.jpg Changement partiel de décor. Monsieur et Madame se retrouvent chez l’opticien. L’accueil est beaucoup plus aimable, plus commercial aussi. Et puis chez l’opticien on est au courant : inutile de mettre un casque, on va se faire assommer. On ne rentre pas chez un opticien sans apporter une mallette de billets. Les verres de lunettes, c’est comme les prothèses dentaires : c’est cher, un point c’est tout. C’est un peu comme le sel à l’époque de Louis XIV ou l’essence dans la bagnole, difficile de se passer de ses yeux ou de ses dents ! Monsieur et Madame sont encore sous le choc de leur passage chez l’ophtalmo et seront probablement moins émotifs. De plus, Monsieur reconnaît la vendeuse qui va s’occuper d’eux : c’est l’une de ses anciennes élèves, particulièrement gentille ; l’ambiance est donc détendue. Le magasin est plaisant, bien décoré, avec des lumières de partout. C’est la fête : on choisit les montures, on vérifie l’ajustement des verres en bavardant… Le montant de la facture est plus que conséquent, mais tout se passe avec le sourire. La marge doit être confortable car pour un euro de plus on a une paire de lunettes supplémentaires. Cela signifie que diviser le prix de la paire de lunettes par deux n’entame encore pas trop la marge du fabricant. Cela laisse rêveur. A titre d’information, Monsieur demande quel est le montant du remboursement prévu par la Sécurité Sociale. La vendeuse tapote sur son clavier, consulte son écran d’ordinateur et répond, très gentiment toujours, une quinzaine d’euro environ. Cela représente 2 à 3 % du montant de la facture, c’est pas mal. Monsieur se dit qu’il pourrait faire un geste et renoncer à ces quinze euro pour aider à boucher le trou phénoménal des comptes de la même Sécu. Mais ce n’est pas son jour de charité. La Mutuelle expliquera à Monsieur et Madame qu’elle ne peut les rembourser sur un montant pareil (voir paragraphe précédent), mais qu’elle ira bien jusqu’à 20% du montant total.

Scène finale : Monsieur se rend chez sa coiffeuse favorite et discute un moment pendant que ciseaux et rasoir s’activent pour lui faire une tête digne d’une belle paire de lunettes toutes neuves. C’est fou les discussions que l’on peut avoir dans un salon de coiffure. C’est l’endroit où l’on se rend vraiment compte de ce qui se dit dans la France profonde : un condensé de la rubrique « chiens écrasés » du canard local, mélangé avec un soupçon du journal de 20 h (A2 ou TF1 même combat) et un rien de « sagesse populaire ». Quinze euro la coupe pour homme avec shampoing. Avant, Monsieur trouvait ça cher, mais maintenant qu’il a trouvé une spécialiste qui ne pratique pas le dépassement… Certes, ni Sécu ni mutuelle ne donneront rien, mais finalement l’opération reviendra moins cher que les précédentes. La coiffeuse, elle, est tristounette, comme la majorité de nos concitoyens, selon les sondages : « quatre clients la veille, guère plus l’avant-veille, la période janvier/février est morose », lui explique-t-elle. Les fêtes ça n’a guère été mieux. Monsieur lui explique, avec le ton docte que l’on emploie toujours lorsque l’on a réfléchi à un problème : c’est normal ! C’est comme dans les restaurants de « milieu de gamme » dont les patrons se plaignent sans arrêt aussi. Le coiffeur, ça fait partie des dépenses compressibles, comme les loisirs ou les vacances, alors, quand le prix de la vie augmente vertigineusement, les gens « qui avaient les moyens » serrent la ceinture d’un cran ou deux. La patronne opine du chef. Elle a bien compris la démonstration et explique que pour ses vacances elle a choisi un camping où elle peut payer en plusieurs fois, d’avance. Comme ça, quand elle part, le gros de ses dépenses est payé. Pas de mauvaises surprises. Elle est seule pour élever ses enfants et ce n’est pas le salon qui va lui payer des vacances à Mégève.

Dans les médias, ils disent que les ménages français n’ont pas le moral et que la consommation s’en ressent. Dans les dépêches d’agence de presse, hier matin, j’ai lu ceci : « Les entrepreneurs individuels français, qui sont un peu plus d’un million, gagnent environ 22.000 euros par an, selon une estimation publiée vendredi par l’INSEE. Mais cette moyenne masque de fortes disparités: le revenu d’un pharmacien dépasse les 100.000 euros, quand celui d’un coiffeur ou d’un taxi stagne autour de 14.000 euros, à un niveau proche du SMIC… » Je vais écrire à l’INSEE, ils ne parlent pas des ophtalmologistes !
Pour pondérer un peu mes propos, je vous invite à lire cet article sur « Basta » au sujet des médecins des pauvres. Tous les toubibs ne sont heureusement pas à mettre dans le même panier, mais la philosophie générale de cet article n’est guère optimiste non plus…

2 Comments so far...

Lavande Says:

2 février 2008 at 10:04.

Mon Safari me dit que le serveur BASTA est introuvable: faut qu’il change de lunettes lui aussi!

Clopopine Trouillefou Says:

5 février 2008 at 17:41.

Alors, bonjour, d’abord. Et puis, le côté gauche de vos posts est tout mangé (ou bien ce sont mes yeux ? :>))

Ensuite, un témoignage un peu honteux mais…

Dans ma région, le pays de Bray, quand vous téléphonez à un ophtalmologue, le délai d’attente est de minimum 9 mois. Vous avez bien lu. De quoi, dans tous les sens du terme, se frotter les yeux.

En accord avec mon médecin généraliste, j’ai donc légérement triché. Légèrement, parce que l’état de mes yeux n’était pas vraiment bon. Mais disons que mon médecin a décroché son téléphone pour m’obtenir un rendez-vous à la consultation ophtalmologie de l’höpitaL Délai raccourci à deux mois, mais remords à la clé. Les consultations d’hôpital ne traitent plus les pathologies courantes. Et ne prescrivent aucune ordonnace de lunettes. C’est donc les cas lourds, débouchant souvent sur une chirurgie, qui y ont « droit ». Etais-je vraiment dans ce cas ? Mystère et expectative un peu angoissée. Bon, ça a passé : je ne me suis pas faite engueuler (paraît que ça arrive). Corollaire : à la consultation hospitalière, pas de « dépassement de forfait », à moins que la facture ne m’arrive dans quelques jours (auquel cas cela signifierait que PERSONNE ne m’a donné la moindre information sur cet aspect-là du problème).

Sur le côté inhumain, d’accord avec vous. Rien de plus désagréable que d’être l’objet d’une conversation, sans qu’on vous parle directement. Brusquement l’impression d’être devenue un paquet…

Bon, sur les lunettes, les CLINIQUES MUTUALISTES proposent montures et verres à prix coûtant, évidemment les montures ne sont pas « griffées » et le choix est peut-être moins important, mais je vous jure que ce ne sont plus les montures « sécurité sociale » de mon enfance, en plastique rose où l’on voyait, par transparence, les bouts de fil de fer, et qui s’associaient, dans mon esprit, aux combinaisons en pilou de ma grand’ mère, de la même nuance de rose. Franchement, à moins d’être très difficile ou coquette, vous pouvez trouver votre bonheur.

j’ai d’ailleur décidé d’opter pour une monture « John Lennon ». Ce n’est pas à la mode ? M’en fous. Au moins, ainsi, le monde sera un tout petit peu plus rond pour moi.

Excusez mon bavardage, c’est votre soeur qui m’a envoyé ici…

Bonne journée bien nette à vous

Clopine (perso j’adore les lunettes. Je trouve ça fascinant, le changement du monde quand on les enlève, ou qu’on les remet. Quand son âpreté, son aridité, la précision de sa cruauté, me blessent par trop, hop ! J’enlève mes lunettes, et je plonge dans un flou miséricordieux…

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