14 janvier 2009

Pierre Joseph, le trublion, aurait deux cents ans.

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Philosophes, trublions, agitateurs et agitatrices du bon vieux temps .

proudhon1 Certes on n’a pas trop l’habitude de l’appeler par son petit nom. Si je vous disais Karl vous verriez de qui je parle, mais Pierre Joseph ça ne saute pas aux yeux. Bon c’est à Proudhon auquel je vais m’intéresser aujourd’hui, le célèbre Francomtois, la bête noire de la bourgeoisie de son époque, l’épouvantail extrémiste anarchiste autonome qui avait osé écrire « la propriété c’est le vol » et que Marx traitait de « petit bourgeois » après lui avoir piqué une partie de ses idées. C’est indiscutablement un philosophe important, un théoricien politique intéressant, l’un des « pères fondateurs » de l’anarchisme, du fédéralisme et du mutualisme. On va tout de suite évoquer deux problèmes à son sujet avant de parler de son œuvre à proprement parler. Le premier reproche qu’on lui fait c’est d’avoir été plutôt misogyne et les féministes lui en veulent beaucoup pour cela. Il est certain que Pierre Joseph n’avait guère de considération pour les femmes et qu’il a, de surcroît, largement évité la question de leur émancipation dans son œuvre écrite. Le second reproche, le plus virulent par ailleurs, est d’avoir été antisémite. La question mérite réflexion. Il y a un élément indiscutable, c’est que l’on trouve dans les carnets de Proudhon des phrases démontrant amplement sa judéophobie (je préfère ce terme à celui d’antisémitisme chargé d’une symbolique politique trop récente dans l’histoire). Sans vouloir excuser l’auteur, je pense qu’il est largement victime des stéréotypes de l’époque : d’autres personnages célèbres comme Vallès, Engels, Châteaubriant… n’échappent pas à cette tare et, curieusement, on le leur reproche de façon beaucoup plus modérée. Il faut savoir également que Proudhon a une haine violente des Anglais (le terme d’Anglais désignant sans doute pour lui les Protestants..) et je crois que si l’on rapproche ces deux phobies on a un éclairage un peu différent sur les opinions « antisémites » de Proudhon. Le philosophe, socialiste convaincu, n’a de cesse de dénoncer le capitalisme en pleine expansion et exprime son dégoût à l’égard de la grande finance internationale… Il considère Juifs et Protestants comme les piliers de ce pouvoir économique écrasant l’humanité et se livre à une assimilation un peu hâtive : n’oublions pas qu’au milieu du XIXème la banque Rothschild par exemple est omniprésente, de Paris à Londres, en passant par Vienne ou Francfort. Je crois que le principal reproche que l’on peut faire à Proudhon à ce sujet est la pauvreté de son analyse. D’autres écrits dans son œuvre démontrent qu’il place tous les hommes à pied d’égalité et qu’on peut difficilement le qualifier de raciste…

proudhon2 Les rapports entre Marx et Proudhon ont fait l’objet de nombreux débats. S’ils ont eu, au début de leur carrière, des échanges de points de vue plutôt enrichissants, Marx et Proudhon ont suivi par la suite des cheminements divergents et leurs rapports ont fini par n’être plus franchement cordiaux. L’un écrit « philosophie de la misère », l’autre réplique par une « misère de la philosophie » assez cinglante. Leurs routes s’écartent alors, comme s’exacerbent, à la même époque, les divergences entre marxistes et anarchistes. La première Internationale fait scission… mais ceci est une autre histoire ! Il faut dire que, même s’il terrorisait les bourgeois de son époque, Proudhon s’opposait à l’idée de révolution violente, et se méfiait du communisme. Marx n’appréciait pas chez Proudhon la possibilité d’un rapprochement d’un prolétariat et d’une classe moyenne ayant des intérêts communs. Leurs divergences principales portaient cependant sur l’appréciation du rôle de l’Etat et sur la nécessité d’un soulèvement populaire violent pour transformer la société. Proudhon se présentait comme « anarchiste », étiquette que certains de ses compagnons de route hésitaient à lui accoler. Joseph Déjacque, l’auteur du pamphlet « à bas les chefs » le qualifiait « d’anarchiste du juste milieu, libéral et non libertaire ». Déjacque met le doigt sur l’un des intérêts majeurs de l’œuvre de Proudhon : se tenir au « carrefour » d’un certain nombre de réflexions initiées à l’époque (Cabet, Fourrier, Saint Simon d’une part, Marx et Engels de l’autre). Proudhon rejette le socialisme des phalanstères qui nie la liberté de l’individu mais il se méfie également du communisme préconisé par Marx et ses disciples, en partie pour les mêmes raisons. Il rejette le capitalisme qui est pour lui l’une des pires formes sociales possibles et n’a que mépris pour le paradis illusoire des religions. Il cherche en fait un moyen de transformer la société permettant d’arriver à une plus grande harmonie dans les rapports humains : l’égalité, l’entr’aide, la mutualisation, la fédération doivent être les idées forces du monde qu’il veut voir naître des ruines du monde bourgeois. Mais la liberté de l’individu est une valeur essentielle qui doit être non seulement préservée mais placée au centre du projet social.

revolution-1848 Une lecture trop rapide de Proudhon ne permet pas de comprendre véritablement la signification de ses idées ; on risque même de les estimer, à tort, contradictoires. Lorsqu’il exprime son rejet de la propriété, c’est en fait pour défendre l’idée de possession. Chacun doit garder ce que le bénéfice de son travail lui permet d’acquérir. C’est la propriété capitaliste qu’il rejette, la confiscation d’immenses superficies de terres agricoles par les gros propriétaires fonciers, ou l’accumulation d’argent par les rentiers qui profitent du travail des autres. Il est hostile à la collectivisation des biens et aurait sans doute été aussi critique à l’égard des kolkoses soviétiques que des haciendas des riches planteurs. Ses derniers écrits renforcent encore cette tendance : « … le peuple, même celui du socialisme, veut, quoi qu’il dise, être propriétaire … » Mais, pour Proudhon, la seule source légitime de la propriété c’est le travail : ce que chacun produit est sa propriété et rien d’autre. La terre appartient au paysan qui la travaille, l’artisan doit posséder son atelier et ses outils et même le commerçant est propriétaire de sa boutique. Dans ses dernières œuvres, le philosophe en vient même à considérer cette « propriété » comme un moyen de défense de l’honnête citoyen contre les velléités d’asservissement de l’Etat. Ce qui inquiète autant la bourgeoisie c’est que très tôt notre anarchiste au couteau entre les dents s’implique dans la vie sociale : il écrit, mais ne fait pas qu’écrire… Il parcourt la France, occupe de nombreux emplois et observe attentivement la société autour de lui. Pour un fils de famille modeste (ses parents sont des paysans pauvres), son parcours social est même plutôt éblouissant. Après les évènements de 1848, il s’implique à fond dans le débat politique et devient député élu du département de la Seine. Il est totalement isolé à l’assemblée et ses propositions de loi (impôts sur le revenu, crédit mutuel gratuit…) provoquent les haussements d’épaule de ses congénères. La virulence de ses discours lui vaut par contre un emprisonnement de trois ans ce qui ne l’empêche pas de diriger plusieurs journaux socialistes et de publier « confessions d’un révolutionnaire » et « idée générale de la révolution au XIXème siècle ». Proudhon est un écrivain prolifique et il touche à de nombreux domaines : politique certes, mais aussi sociologie, économie, histoire, vie artistique… A sa mort en 1865 il laisse un nombre important d’ouvrages inédits, plus ou moins achevés, certainement la partie la plus intéressante de son œuvre.

memoires-proudhon Comme les anarchistes, Proudhon rejette l’organisation pyramidale de la société et surtout le pouvoir de l’Etat. Pour lui, cette institution politique n’a qu’un but : « maintenir avant tout la féodalité capitaliste dans la jouissance de ses droits ; assurer, augmenter la prépondérance du capital sur le travail ; renforcer, s’il est possible, la classe parasite, en lui ménageant partout, à l’aide des fonctions publiques, des créatures, et au besoin des recrues ; reconstituer peu à peu et anoblir la grande propriété ». Le suffrage universel n’est qu’un moyen « pour faire dire au peuple non ce qu’il pense, mais ce qu’on veut de lui » (on peut lire à ce sujet le texte « honte au suffrage universel », un texte inédit jusqu’à présent, dans le « Monde diplomatique » de ce mois). Proudhon est un ardent défenseur de l’ordre : selon ses conceptions, cet ordre ne doit pas être politique mais avant tout économique, basé sur la fédération et l’autogestion. Du coup, pour lui, le bouleversement social à venir ne doit pas être politique mais économique avant tout. Les travailleurs doivent prendre le contrôle des moyens de production et réorganiser l’ensemble du système selon des principes nouveaux. Si la lutte se situe avant tout sur le terrain politique, les citoyens seront peu à peu dessaisis des questions qui les concernent et la fausse révolution à venir ne servira que d’alibi à la constitution d’une nouvelle aristocratie d’exploiteurs et de profiteurs. Quand on voit ce qui s’est passé dans les « berceaux » du communisme quelques dizaines d’années plus tard, on peut, à défaut d’adhérer à ses idées, constater au moins qu’il faisait preuve d’une certaine lucidité !

Je n’ai pas l’intention, en quelques paragraphes, de faire le tour complet de l’œuvre de ce philosophe que je persévère à considérer comme des plus importantes. Je voudrais simplement montrer l’actualité de certains des problèmes sur lesquels il a réfléchi. Il s’avère important de trouver de nouveaux cheminements idéologiques si l’on veut sortir notre société actuelle de l’impasse catastrophique à laquelle conduit le capitalisme. Certains des débats qui resurgissent actuellement ont déjà eu lieu dans le passé : pourquoi ne pas réexaminer les solutions proposées qui n’ont pas été explorées véritablement ? Il faut savoir que l’œuvre de Proudhon a laissé derrière elle des traces concrètes. Les premières caisses de secours mutuel créées à la fin du XIXème permettent aux ouvriers de tenir lors des longues grèves ou de faire un peu mieux face aux difficultés liées à la vieillesse ou à la maladie. Le mot « mutualité » est encore (et heureusement) présent dans notre réalité quotidienne et il y a un rapport certain entre des organismes comme la « Sécurité Sociale » créée en 1945 et les idées d’entraide émises par le théoricien socialiste de son vivant. « Les hommes se grouperont volontairement en s’obligeant réciproquement les uns envers les autres et en s’engageant à donner ou faire une chose qui est regardée comme l’équivalent de ce que l’on fait pour eux. »

statueproudhon Il n’y a par contre aucun rapport entre la Fédération mondiale dont rêve Proudhon et la mondialisation diabolique qu’ont réalisé nos modernes capitalistes. Le principe fédéral est la base de la relation entre les communautés humaines placées sur un pied d’égalité : communes regroupées en provinces puis en grandes fédérations. Selon Proudhon celles ci doivent garder une proportion raisonnable et en ce qui concerne l’Europe il considère par exemple que la taille du continent est trop importante et qu’il devrait être partagé entre plusieurs fédérations. Ce qui est sûr c’est que pour lui, seul ce mode d’organisation permet la justice, l’égalité et l’équilibre dans la liberté. « Tous les individus dont se compose la société sont en principe de même essence, de même calibre, de même type, de même modèle ; si quelque différence entre eux se manifeste, elle provient non de la pensée créatrice qui leur a donné l’être et la forme, mais des circonstances extérieures sous lesquelles les individualités naissent et se développent ». Ce genre de propos permet quand même de pondérer quelque peu la vision un peu étroite que certains peuvent avoir d’un Proudhon « exclusivement misogyne et antisémite ».

En 1909, le Président de la République de l’époque Armand Fallières , s’était rendu à Besançon, ville natale de Proudhon, pour inaugurer une statue en bronze à la gloire du « père de l’anarchisme ». Notre petit timonier si prompt aux déplacements va-t-il lui aussi nous gratifier d’une allocution sur le socialisme libertaire et la grandeur de l’œuvre philosophique proudhonienne ? Les paris sont ouverts, mais de Guy Mocquet aux anars du XIXème il y a encore un sacré pas à franchir dans la récupération !

3 Comments so far...

Paul Says:

16 janvier 2009 at 20:43.

Eh bien voila c’est fait, le petit timonier n’a pas récupéré Pierre Joseph. il a raté l’occasion d’aller faire le pitre à Besançon en inaugurant une nouvelle statue. Il a raté l’occasion de prononcer un discours de plus et d’y placer cette citation : « Etre gouverné c’est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, règlementé, parqué, endoctriné, prêché, estimé, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé. C’est, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, être noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, côté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé. C’est, sous prétexte d’utilité publique et au nom de l’intérêt général, être mis à contribution, exercé, rançonné, pressuré, monopolisé, concussionné, mystifié, volé. » Ouf, tu l’as échappé belle Pierre Joseph !

court Says:

21 janvier 2009 at 17:34.

Mysogyne, c’est peu dire . Lorsque Pierre Leroux parle à son propos devant Victor hugo d’un homme sans moralité, il va loin. Par ailleurs, style lourd, épais , dans la Satire – Les Femmelins- comme dans la pseudo-philosophie « Qu’est-ce que la propriété » Pour ne rien dire de ce qui précède.
Par quelle aberration Fallières a-t-il érigé une statue à ce pontife sans grace? M'(est avis qu’on devait vouloir faire plaisir à un député local…Ou une loge quelconque.
M.C

luc nemeth Says:

24 septembre 2009 at 17:07.

(bonjour. Le petit timonier n’a pas récupéré Pierre Joseph mais la TGB s’en est chargé, avec un Comité des Fêtes et un programme du jour qui paraissent prouver que malgré le temps passé le mot anarchisme fait encore peur, en ce mauvais lieu… Cordialement)

Journée d’étude

Proudhon ou quel socialisme ?

Bicentenaire de la naissance de Pierre-Joseph Proudhon
site François-Mitterrand
Grand auditorium

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entrée libre

En 2009 deux siècles se seront écoulés depuis la naissance de Pierre-Joseph Proudhon. Sa pensée politique, prise entre le marxisme et le socialisme réformiste, régulièrement pillée, doit encore sa popularité à quelques formules comme «la propriété c’est le vol», «Dieu c’est le mal». Extraites de leur contexte, ces expressions ne signifient plus grand chose et servent quelquefois à soutenir des positions intellectuelles en contradiction avec celles de leur inventeur. À l’occasion de ce bicentenaire il semble opportun de rendre à ses idées la place qu’elles méritent dans une histoire libre de tout préjugé. Ce sera l’objet de cette après-midi d’étude.

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mardi 29 septembre 2009
9h30 – 17h

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9h30-12h
Pierre Ansart : Proudhon, hier et aujourd’hui
Robert Damien : Un rayonnement à partir d’un noyau dur
Jacqueline Lalouette : La justice dans tous ses états
Hervé Touboul : Proudhon, Marx, et retour
Vincent Bourdeau : Un socialisme de marché ?

14h30-16h
Edward Castleton : Relire Proudhon, pourquoi et comment ?
Nestor Capdevila : Droit au travail, droit du travail : Proudhon et Tocqueville
Frédéric Brahami : Religion et société chez Proudhon

16h Débat avec Régis Debray, Philippe Petit, Robert Damien : Socialiste, encore et toujours?

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