21 novembre 2008

Ça c’est passé un 21 novembre… mais en 1831

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Un long combat pour la liberté et les droits .

La révolte des « Canuts » lyonnais

Un silence inquiétant règne dans les ateliers de tissage de la Croix Rousse, ce 21 novembre au lever du jour. On n’entend pas le bruit régulier et coutumier des « bistanclaques », ces métiers à tisser la soie qui tirent leur nom de leur vacarme métronomique et assourdissant. Les ouvriers se regroupent dans les ruelles ; des cortèges se forment et convergent vers le bas de la Grand’côte : il faut aller manifester dans Lyon, faire savoir aux tribuns que le peuple n’en peut plus d’étouffer dans sa misère. Soudain, des coups de feu éclatent ; trois ouvriers sont tués, d’autres blessés… La colère gronde. Dans les ruelles jaillit ce cri du cœur : « aux armes, on assassine nos frères ! » Pelles, pioches, bâtons, quelques fusils apparaissent dans les mains. Les manifestants ne peuvent quitter leur colline au cœur de Lyon. Ils s’y retranchent alors, construisant quelques barricades et désarmant la garde Nationale, plutôt passive, pour se procurer les armes qui font défaut. Le tocsin sonne à toute volée : il faut se mobiliser, s’armer, ne pas laisser la troupe investir le quartier. La préfecture s’affole : le Général Roguet veut donner l’assaut ; le préfet veut négocier encore une fois, et promettre, promettre, des mesures qui ne seront pas appliquées, donner des garanties que les patrons ne respecteront pas. Le préfet est pris en otage par les Canuts qui ne veulent plus de paroles, de phrases en l’air, mais des actes. Quel a été l’élément déclencheur de ce soulèvement ? Quelle est la situation de ces ouvriers du tissage, représentant une fraction importante du prolétariat lyonnais ?

Pour chanter Veni Creator
Il faut une chasuble d’or (bis)
Nous en tissons, pour vous, grands de l’Eglise
Et nous pauvres Canuts, n’avons pas de chemises
C’est nous les Canuts
Nous sommes tous nus.

L’organisation du secteur industriel du tissage sur la région lyonnaise est assez particulière. Tout en haut de la pyramide, on trouve les « soyeux » ou « fabricants » qui commandent, financent et commercialisent les pièces de tissu. Ils font travailler environ huit mille maîtres artisans tisserands, appelés « Canuts ». Ceux-ci possèdent plusieurs métiers dans leur logement et emploient environ trente mille « compagnons », des ouvriers salariés à la journée. Ce personnel est complété par des apprentis, des garçons de course, des femmes (dont le salaire est nettement inférieur à celui des hommes et l’emploi encore plus précaire). En 1831, en raison de la concurrence, de l’introduction du métier mécanique Jacquard mais aussi du désir des patrons d’accroître leurs bénéfices, la conjoncture est morose dans la soierie. Les tarifs minimum pour les commandes ne sont plus appliqués et les salaires des Canuts et de leurs compagnons baissent de façon considérable. Le 18 octobre 1831, après intervention du préfet du Rhône, les tisserands obtiennent la mise en place d’un tarif limitant la baisse des prix. C’est l’allégresse du côté de la Croix Rousse : selon le Maire de ce quartier, « le retour des ouvriers a eu lieu dans le plus grand ordre. Des illuminations spontanées, des danses sur la place publique ont été improvisées. » Mais un grand nombre de fabricants lyonnais refusent d’appliquer cette mesure, en s’appuyant (déjà à l’époque !) sur le principe de non intervention de l’Etat dans l’économie. Ils considèrent par ailleurs le montant de « l’augmentation » demandée par les artisans comme exorbitant. Je place le mot augmentation entre guillemets puisqu’il s’agit en réalité d’un simple maintien du pouvoir d’achat, selon les termes actuels employés dans ce genre de négociation. Le non respect d’un accord signé avec la garantie du préfet provoque une grande colère chez les Canuts qui ont l’impression d’avoir été « roulés dans la farine », d’où les évènements du 21.

Pour gouverner, il faut avoir
Manteau et rubans en sautoir (bis)
Nous en tissons pour vous, Grands de la Terre,
Et nous, pauvres Canuts, sans drap on nous enterre !
C’est nous les Canuts,
Nous allons tout nus !

Le 22 novembre, le mouvement prend une ampleur considérable et des ouvriers d’autres branches d’activités se joignent aux Canuts. La caserne du Bon Pasteur ainsi que plusieurs armureries sont pillées. La Garde Nationale prend le parti des insurgés. Ces derniers forment un immense cortège ; en tête sont brandis des drapeaux noirs sur lesquels on peut lire : « Vivre en travaillant ou Mourir en combattant ». Ils se dirigent vers le quartier des Capucins où résident les principaux fabricants… Une terrible bataille se déroule aux alentours du pont Morand. Elle fera près de 200 morts et 400 blessés répartis dans les deux camps. L’infanterie du Général Roguet est vaincue et doit évacuer la ville. Les insurgés sont maîtres de la capitale régionale, mais ils sont quelque peu dépassés par leur succès. Leur revendication, à la base, est principalement économique, et ils n’ont pas de véritable programme politique. Il y a peu d’ouvriers qui ont une formation dans ce domaine car les associations professionnelles ainsi que toute autre forme de regroupement, sont interdites. Le principal souci des Canuts révoltés c’est d’éviter le désordre ou le pillage. L’un de ces révoltés, Joseph Benoit, notera dans ses mémoires : « La victoire, achetée au prix de tant de sang, pesait aux ouvriers. Ils s’étaient battus pour une question de salaire, une question de vie contre les fabricants, et non contre le gouvernement. » Ce n’est pas un hasard si c’est le drapeau noir, et non le rouge qui a été choisi (le noir est la couleur du deuil, de la révolte, et il sera tout d’abord l’étendard de la révolte populaire avant d’être revendiqué – beaucoup plus tard dans l’histoire – par les anarchistes). Quelques militants républicains essaient d’imposer leur point de vue mais sans grand succès. Faute de prolongement politique, l’insurrection victorieuse est dans une impasse totale. Le gouvernement va profiter de cette incertitude et s’organiser rapidement pour reprendre en main cette situation considérée comme potentiellement « très dangereuse ». Le président du conseil, Casimir Périer, annonce à la Chambre des députés que le Duc d’Orléans et le Maréchal Soult prennent la tête d’une armée de vingt mille hommes pour reconquérir Lyon et rétablir l’ordre au plus vite. Le 3 décembre, la troupe rentre dans Lyon, sans effusion de sang et sans négociation préalable : le mouvement des Canuts s’est évaporé semble-t-il. Le comité insurrectionnel qui s’est mis en place a disparu de la scène publique, faute de soutien de la part des Canuts, faute surtout de véritable représentativité.

Mais notre règne arrivera
Quand votre règne finira. (bis)
Nous tisserons le linceul du vieux monde,
Car on entend déjà la révolte qui gronde !
C’est nous les Canuts,
Nous n’irons plus nus !

Selon les instructions données par Louis Philippe, la répression est relativement modérée : quelques ouvriers sont arrêtés et ceux qui font l’objet de condamnations seront acquittés l’année suivante. Par contre, la décision est prise de construire un fort militaire pour contrôler de façon plus efficace le quartier « rouge » de Lyon ; le Préfet, jugé trop compréhensif à l’égard de la populace, est limogé et le tarif minimum garanti est aboli. C’est donc l’échec sur toute la ligne pour les Canuts. Une nouvelle révolte éclatera en 1834, trois ans plus tard, mais celle-ci sera beaucoup plus politisée. Les Républicains ont compris la leçon : diverses sociétés secrètes se sont formées sur Lyon et le nombre de militants possédant une conscience politique élevée augmente peu à peu. Cette nouvelle insurrection prendra le nom de « semaine sanglante ». La répression sera confiée à un personnage tristement célèbre, Adolphe Thiers, qui fera là ses premières armes face à un soulèvement populaire. Il profitera de l’expérience acquise à Lyon pour combattre, des années plus tard, les « Communards » parisiens. Je vous raconterai sans doute un jour cette « semaine sanglante » qui doit absolument rester présente dans nos mémoires…

NDLR : concernant les sources documentaires et iconographiques, je me suis servi du livre de Fernand Rude « c’est nous les Canuts », d’une synthèse parue sur le site Rebellyon, de l’article correspondant à ce sujet sur Wikipedia, ainsi que d’une étude publiée sur le blog « Lyon au XIXème ». A ma grande colère, je me suis aperçu que cette révolte populaire avait été reprise à son compte, et réécrite de façon assez tendancieuse, par le site d’un mouvement d’extrême-droite dont je ne donnerai évidemment pas les coordonnées. D’où l’importance, je réitère, de défendre avec vigilance ce qui appartient à la mémoire populaire !

2 Comments so far...

Robert Luc Says:

25 octobre 2009 at 07:50.

Bonjour,
Je ne saurai trop vous conseiller de consulter le site : http://echo-fabrique.ens-lsh.fr et http://canutdelacroixrousse.blogspot.com pour enrichir votre connaissance des canuts et de leur apport social. Pour des informations d’actualité vous pouvez également aller sur : http://www.novembre-canuts.fr
Cordialement
Robert Luc

Paul Says:

25 octobre 2009 at 09:27.

@ Robert Luc – Merci pour ces différents liens que je ne manquerai pas de consulter dans les jours à venir.

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