5décembre2017

Théo et Rémi, chômeurs, en vacances permanentes aux Bahamas

Posté par Paul dans la catégorie : chroniquettes vaseuses; Humeur du jour.

Conte de Noël à peine politique

Il a bien raison, Daniel Adam, le député « En Marche » de Seine maritime. Et il n’est pas le seul puisque son pote du gouvernement, Castaner, et son collègue au Parlement  Wauquiez, ont dénoncé le même phénomène avant lui. Ces trois là ne sont soi-disant pas du même bord, mais leurs idées se rejoignent sans qu’il y ait besoin de trop de colle, lorsqu’il s’agit de défendre la veuve et l’orphelin. Votre blog préféré a enquêté sur leur assertion concernant les vacances perpétuelles des chômeurs. Voici ce que nous avons découvert après un reportage à haut risque.

Deux chômeurs sont passés aux aveux et ont révélé, à l’enquêteur de la « Feuille Charbinoise » (ma pomme, car je cumule les emplois pendant que d’autres glandent) les turpitudes indécentes dans lesquelles ils croupissent depuis qu’ils touchent leurs grasses indemnités de chômeurs bienheureux. Pauvre député Adam ! Il croit avoir levé un lièvre mais il est bien en dessous de la triste réalité. Les deux compères ont précisé qu’ils me racontent tout ça depuis la suite quatre étoiles qu’ils ont louée aux Bahamas pour six mois, assis sur une banquette moelleuse, un verre de cocktail à la main, les yeux tournés vers le grand large. S’ils ne sont pas encore à la plage, m’ont-ils confié, c’est parce que chaque matin, par conscience professionnelle, ils consultent leurs emails et visitent le site de Pôle Emploi, pour voir s’ils ont enfin une proposition d’embauche correspondant à leur profil atypique. Ces détails ennuyeux réglés, ils passeront de la banquette au matelas sur le sable, à moins que ce ne soit l’heure de leur leçon de surf. Ils apprécient cet exercice physique qui leur permet de se maintenir en forme pour leur futur emploi. En plus, les cours ne sont pas très chers : leur prof est rémunéré lui aussi par ses allocations chômages et ne demande qu’une modeste contribution en liquide pour compléter ses revenus. Grâce aux questions adroites que je leur ai posées, au cours de notre échange de courriels, j’ai découvert, assez rapidement, comment ces deux lascars ont réussi à vivre dans des conditions aussi paradisiaques depuis plus de trois mois ! J’espère vivement que notre élu marcheur préféré (Laurent Wauquiez, lui, il est tellement au top qu’il joue dans la « hors classe » !) va lire cette chronique et qu’il comprendra, sans trop stresser, à quel point il a mis le doigt là où ça fait mal ! Comment accepter, en effet, que de simples gens retraités, comme nous, acceptent de payer tous les mois des impôts qui ne servent qu’à entretenir des feignants ! Nous, si on veut passer une semaine au paradis (le Club Med ou Center Parcs) il faut qu’on se prive de presque tout pendant des mois… Il a bien raison de dénoncer cette situation ce brave Daniel « en marche vers plus de fraternité, d’égalité et de justice » ! Ah si j’habitais dans la Seine maritime…

Revenons à nos deux fraudeurs – car je suis bien convaincu que c’est de cela dont il s’agit ! Comme l’a dit cet extrémiste PS de Filoche, y’a une limite au pognon ; si on gagne trop c’est qu’on n’est pas très net ! Nos gars sont sans doute de sales hackers qui ont réussi à berner les gentils employés de Pôle Emploi et à pirater le fichier qui les concerne…
Voyons comment ils se présentent et surtout comment ils justifient leur situation amorale.

«Ben voilà m’a expliqué Théo. Avant, je bossais au service de nettoiement de la ville de Trifouilly. Les conditions étaient correctes : le Smig, trente-cinq heures et des poussières, les congés payés, une pintade à Noël. Mais, à la fin de l’année dernière, j’ai coincé une poubelle dans le camion et je me suis cassé un ongle en appuyant sur le bouton d’arrêt d’urgence. Il y a eu un courjus et le camion a pris feu. Je suis passé en conseil de discipline et j’ai failli être lourdé. Faut dire que le délégué du personnel y m’aime pas trop ; on n’est pas du même syndicat ; lui il est plutôt du côté des « marche au pas » ; moi je préfère rigoler avec les zanars. Y m’a pas trop défendu ; je dirais même qu’il a aidé la direction à me pousser vers la sortie. Du coup, quand l’équipe municipale a changé et qu’ils ont décidé de faire des économies sur les dépenses somptuaires, je me suis retrouvé au chômage. C’était pas mal : moins que le Smig, zéro heures, un « cordon bleu » à Noël. Le seul problème, c’était le fric… J’avais pas de quoi payer mon loyer au centre ville, pas de copine pour me loger, et le « restau du cœur » où j’allais bouffer à la fin de mois, du 10 au 30, a fermé, faute d’emplois aidés comme ils avaient avant. C’est là que j’ai rencontré Rémi. Il m’a aidé à bidouiller quelques infos sur ma fiche informatique. Ce con, y m’a fait passer pour un ministre au chômage, ancien sénateur, ancien député européen, ancien membre du Rotary Club. Alors là, ça a été le choc ! Même mon banquier n’a pas trop compris comment la fée carabosse avait boosté mon compte. Mais tant qu’il y a du pognon, y’a de l’espoir pour un banquier alors il a pas moufté à propos des trucs bizarres. Il ne comprenait pas que je parle aussi mal pour un ancien ministre inscrit au Rotary. Il a fallu que je lui explique que je parlais comme ça uniquement pour faire peuple. Si ça lui faisait plaisir, je pouvais jacter comme un aristo, mais il fallait qu’il me fasse une petite faveur concernant la cotisation annuelle de ma « Gold ». Vous comprenez, mon père, il était propriétaire d’un château dans le Bordelais, mais il a tout vendu aux Chinois !»

J’étais tout retourné par ce que je venais d’entendre. La confession de Rémi, c’est par téléphone que je l’ai reçue, car je voulais vérifier qu’il y avait bien de vrais êtres humains cachés derrière toutes ces turpitudes. Quand Rémi m’a appelé, j’ai rentré la tête dans les épaules : j’étais prêt à tout entendre ! L’autre touriste permanent aux Bahamas m’a alors raconté que lui il n’était pas verni comme Théo. Lui il ne touchait plus que la moitié des allocations tellement ça faisait longtemps qu’il était indemnisé. Il avait dû faire comme Robin des Bois : prendre de l’argent aux riches pour se le redonner à lui. Par chance, le bricolage informatique n’a pas été trop compliqué. Il a la chance de porter le même patronyme que le patron des usines Molecon qui s’est fait licencier deux années avant. Du coup, le bidouillage n’a pas été trop complexe (enfin, d’après lui !) Son homonyme avait bien négocié le coup : un parachute doré avec une voilure assez large, plus le poste de « conseiller financier » à vie. Ce boulot de remplacement l’avait assez vite emmerdé et il s’était fait à nouveau licencier. Depuis, il pointait au chômage comme « cadre supérieur polyvalent ». En fait, c’était « il pointait » et maintenant c’est « je pointe »… Mais comme sur la fiche de CV c’est marqué « patron », c’est pas facile se recaser, à cause de la crise. «Et il ne faut pas croire, m’a précisé Rémi. Y’a une certaine justice dans tout ça : les cadres supérieurs sont traités comme les larbins ; passé un certain temps, leurs indemnités, même confortables, diminuent. Là aussi, il a fallu que j’intervienne : j’ai dû modifier la date de licenciement sinon j’allais me retrouver avec des clopinettes. La preuve ? J’ai dû vendre l’appartement que j’avais acheté à Lisbonne pour financer la location de notre petit pied à terre aux Bahamas. Heureusement que je me suis arrangé pour que Théo ait un peu d’argent de poche ! Enfin, si vous connaissez une place de patron qui est libre… moi je veux bien !»

J’étais complètement abasourdi par cette histoire, au point que j’envisageais d’envoyer un courriel de félicitations aux trois courageux élus, qui avaient, pour une fois, pris le temps de s’attaquer au lobby surpuissant des chômeurs. J’ai commencé à chercher l’adresse de ces trois admirables guérilleros. C’est alors que le téléphone a sonné à nouveau : j’ai décroché, c’était Rémi…

Il a commencé par s’éclaircir la voix ; il a bafouillé un instant, puis il m’a dit «tu vas le publier ce truc ? En fait, soyons honnêtes, c’est un « fake », des conneries quoi. Avec Théo, c’est pas exactement aux Bahamas qu’on est… On vit dans une caravane pourrie, dans le camping de Trifouilly. Je vais te donner notre adresse poste restante. Tu pourrais pas faire un geste ? T’aurais pas du fric en rabe pour qu’on se rachète un pétard ?»
Je me suis dit que je ne le publierai pas, finalement, ce texte. Mon pote Wauquiez serait capable de dire que les chômeurs gaspillent leurs allocs pour fumer du chichon. Y’en a bien un, de ces enflures, qui a bloqué le RSA d’un pauv’gars, sous prétexte qu’il était alcoolique… Compte pas sur moi, Big Brother, pour que je renseigne tes fichiers. Ce n’est pas mon job de dénoncer les chômeurs homosexuels drogués… Je ferais peut-être mieux d’enquêter sur les comptes en banque dans les paradis fiscaux ; des fois qu’il y ait un député en exercice qui ait un compte aux îles Caïman !

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29novembre2017

Henri Terrenoire, libre penseur et jardiniste…

Posté par Paul dans la catégorie : Portraits d'artistes, de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs.

 Le personnage dont je vais vous parler aujourd’hui n’est ni un guérillero ni un grand théoricien de l’anarchisme. Il s’agit de l’un de ces nombreux militants qui ont œuvré, au quotidien, pour que leur idéal puisse un jour se concrétiser. Outre les nombreuses luttes dans lesquelles il s’est investi en tant que militant de la Libre Pensée et de la Fédération Anarchiste de l’Allier, Henri Terrenoire avait une passion : le jardinage et, plus particulièrement, la création de roses… En 2009, âgé de 87 ans, il obtint une nouvelle variété qu’il aimait beaucoup et qu’il souhaitait dédier à… Michel Ragon, un auteur qu’il appréciait pour la richesse de son œuvre. En résumé, un homme que je regrette de n’avoir pas connu car nous aurions sans doute trouvé quelques sujets de conversation communs !

C’est au cours de la deuxième guerre mondiale, alors qu’il était déporté en Allemagne, dans le cadre du STO, que Terrenoire s’intéressa aux idées libertaires. Les injustices et la barbarie dont il fut témoin le convainquirent du fait que lutter pour la paix et contre le militarisme était un devoir et que l’on ne pouvait se contenter de rester un simple spectateur de la folie des humains embrigadés. Une rencontre joua un rôle décisif dans son orientation politique, celle de Robert Favry, travailleur forcé, comme lui, mais aussi militant du mouvement des Auberges de Jeunesse, de la CGT et de la Fédération Anarchiste. Il faut croire que le discours de Favry fut particulièrement convaincant. A la Libération, Henri Terrenoire, sympathisant de gauche mais pas vraiment militant avant guerre, s’engagea à son tour dans différents mouvements. En 1945, il suivit les cours de l’école d’horticulture d’Angers et adhéra à la CGT. Pour terminer sa formation, il partit travailler en Suisse et devint un lecteur régulier du journal « Le Libertaire » que lui adressait son compagnon de déportation. En 1947, de retour dans son département de l’Allier, il devint membre du groupe local de la Fédération Anarchiste ainsi que de la Libre Pensée. De simple lecteur du « Libertaire », il devint collaborateur, puisqu’il fut correspondant régional de ce journal. Bien qu’il ait quitté l’école à quatorze ans avec en poche comme seul diplôme le Certificat d’Etudes, notre « jardiniste », comme il aimait se présenter, maniait aussi bien la plume que le sécateur.

 Le groupe anarchiste de Vichy était un groupe actif, fortement impliqué dans le fonctionnement de l’organisation. Une ambiance amicale régnait entre les militants et Henri Terrenoire se lia avec d’autres activistes comme Gabriel Auboire, Secrétaire départemental de la Libre Pensée, ou le couple François, Raymond et Suzette… Gabriel était un militant particulièrement engagé et qui s’était distingué par ses nombreux écrits dans la revue « Le Combat Syndicaliste » où il dénonçait l’alliance du cléricalisme avec le fascisme et le militarisme. C’est à sa demande qu’Aristide Lapeyre vint à deux reprises faire une conférence dans l’Allier, la première fois en 1937 pour parler de la Révolution en Espagne, puis la seconde en 1947 pour soutenir le mouvement libertaire en plein développement. C’est à cette occasion que Terrenoire le rencontra et sympathisa avec lui. Son engagement ne faiblissait pas et en 1956 il s’impliqua, avec le groupe de Vichy, à organiser la tenue du congrès de la Fédération Anarchiste. La même année il se lança aussi dans la mise en place d’une coopérative de consommation, Vichy Coop, à propos de laquelle il est malheureusement difficile de trouver des informations.

 En 1961, il fonde le Comité Départemental d’Action Laïque, ce qui témoigne de la persistance de son engagement anticlérical. Après les événements de mai 1968, un élan nouveau est donné au mouvement libertaire ; jeunes et anciens se rejoignent dans la lutte. Avec quelques compagnons, Henri Terrenoire crée l’Atelier Populaire qui va être l’un des supports de l’agitation post soixante huitarde dans l’Allier. Il participe à la publication du journal de contre information « Le Débrédinoir », qui paraît dans les années 70/80 (objet singulier que ce débrédinoir – car cela existe – je vous laisse faire quelques recherches iconographiques !). Le bulletin est tiré à trois cents exemplaires et diffusé sur Vichy et Moulins. On retrouve les animateurs de l’atelier et de la revue dans toutes les luttes en cours à l’époque. Henri Terrenoire est, par exemple, secrétaire au comité Larzac, même s’il ne participe pas à la grève de la faim parce qu’il a – explique-t-il – quatre enfants à nourrir et se doit de rester en forme. Il n’apprécie pas la prise de contrôle du groupe de la « Libre Pensée » par les Trotskistes et s’éloigne de cette organisation pour devenir président d’une autre, « l’association des Libres Penseurs de l’Allier ». Il prend la défense aussi d’un élu, Fernand Auberger, lorsque cet homme pourtant intègre est accusé par une cabale d’opposants politiques, d’avoir été un collaborateur. A cette occasion, Henri Terrenoire rédige un ouvrage intitulé « Fernand Auberger et la Résistance : mon devoir de mémoire ». Il connaissait bien l’action de ce militant socialiste, appartenant au mouvement de résistance le MUR. Sa présence pendant quelques temps dans l’administration du gouvernement de Vichy lui avait permis de protéger et de faire sortir de nombreux militants de Gauche, de toutes tendances, parmi lesquels Gabriel Auboire, ami anarchiste du jardinier libre penseur.

 L’autre passion de Terrenoire, c’est le jardinage, domaine dans lequel il possède une solide expérience. Des fraises des bois qu’il produit à Cusset pour la clientèle des hôtels de Vichy, à la pépinière de fruitiers qu’il installe par la suite à Bellerive, il ne cesse d’innover et de cultiver des variétés ou des plantes insolites. Il ne se contente pas de produire des plants ; il effectue aussi un travail de paysagiste et intervient dans les jardins publics et privés.

«A Cusset, je me suis surtout concentré sur les plants de fraisiers avant de déménager à Bellerive-sur-Allier, en raison du coût des locaux. Là, je fabriquais mes propres plants, plantes vivaces, arbres, arbustes fruitiers et d’ornement. J’avais des centaines de clients qui venaient chez moi, me demandaient des conseils. […] Mais, à cette époque, les marchands de graines et de bulbes ont commencé à vendre des plantes. Et puis ce fut l’avènement des magasins spécialisés. […] Heureusement, je ne vivais pas uniquement de mes ventes. Je concevais également des jardins pour mes clients, partout, même dans le Midi. J’ai été obligé d’engager des ouvriers pour qu’ils me donnent un coup de pouce. Je regrette de ne pas avoir été photographe, j’aurai voulu conserver des souvenirs. Beaucoup de mes jardins étaient vraiment très beaux.»

Il invente le terme de « jardiniste » qui lui permet de mieux définir son activité professionnelle : l’art de cultiver, certes, mais aussi de mettre en valeur le produit de ses pépinières. Voici la définition qu’il donne de ce « mot-valise » : « Le jardiniste dessine et conçoit les jardins, il ne se contente pas de les cultiver ». Il s’intéresse aux arbres fruitiers nains mais surtout aux roses de collection. Dans l’hommage qui lui est rendu dans l’un des bulletins de la ville de Bellerive, il est dit qu’il a créé au moins une quinzaine de variétés de roses originales parmi lesquelles « Libre Pensée », « Emile Guillaumin » ou « Alice Auberger ». Il est l’inventeur du « pêchelier », hybride du pêcher et de l’amandier et son nom a été donné à une variété de cornouiller : « Terrenoire Gold ». Il conçoit son jardin comme un laboratoire pour le futur… Henri Terrenoire a le regard tourné vers cet avenir qu’il espère meilleur : sans haine, sans violence, sans armée, sans religion. « Le passé peut être étudié, analysé, mais pour moi il ne doit pas être un idéal auquel on s’attache. Passéiste, non, c’est l’avenir qui m’intéresse. »

 Henry Terrenoire est mort le 20 avril 2016 à Randan, dans le Puy de Dôme. Il a légué toutes ses archives au groupe libertaire de l’Allier. Trois bibliothèques fort sympathiques ont été crées en partie grâce à cette documentation. Elles portent son nom et sont situées en trois lieux alternatifs du département : « Le Maquisard » à Doyet ; au local du « Lokara », lieu alternatif du Mazerier, près de Gannat ;  aux « Peuplas » (que je n’ai pas réussi à localiser !). La bibliothèque Henri Terrenoire possède un site internet avec de nombreuses archives en ligne, entre autres sur les luttes en cours ou passées, dans l’Allier. J’y ai déniché la « une » du journal « La Torche », journal anarchiste publié dans ce département au début du siècle dernier qui illustre ce dernier paragraphe, histoire de montrer que l’agitation anarchiste n’y était pas quelque chose de nouveau…

Bravo pour le travail réalisé dans ces bibliothèques : la mémoire de notre ami des roses et du drapeau noir n’est pas totalement éteinte !

Sources documentaires principales : bulletin de l’Association des Libres Penseurs de France – Dictionnaire Maitron des anarchistes – Gallica, site de la BNF (d’où provient la dernière illustration).

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23novembre2017

Solidarité avec Zehra Doğan

Posté par Paul dans la catégorie : Luttes actuelles.

zehra-dogan-2 Zehra Doğan est une artiste peintre et une journaliste kurde, originaire de Diyarbakir. Elle est aussi connue pour avoir fondé l’agence de presse Jinha, dont l’équipe est entièrement constituée par des femmes. Depuis février 2016 Zehra vit à Nusaybin, une ville située près de la frontière syrienne. Elle a été témoin des violences que la police et l’armée turque ont commises dans cette cité. Elle a été arrêtée le 21 juillet 2016.  Un procès expéditif a eu lieu, au cours duquel un certain nombre de témoins (incapables de l’identifier formellement ou de fournir une description correcte) ont certifié que la jeune femme était membre d’une organisation terroriste (on devine laquelle !). Elle a été emprisonnée une première fois, puis libérée en décembre 2016, suite à de nombreuses protestations. Laissée en liberté surveillée, elle est à nouveau passée en jugement en mars 2017. Les chefs d’accusation ont alors changé. L’état turc lui reproche d’avoir réalisé un tableau dans lequel elle représente les dommages commis par les tirs d’artillerie et de chars de l’armée en ayant placé un drapeau turc sur les bâtiments détruits. Or ce tableau a été peint d’après une photo que les militaires turcs eux-mêmes ont fait circuler sur les réseaux sociaux en signe de victoire (sur le document photographique, les drapeaux sont bien visibles !). On lui a reproché également d’avoir fait circuler sur Internet la photo et le message d’une petite fille kurde de dix ans, Elif Akboga, témoignant des conditions de vie inhumaines que l’armée turque a imposées à Nusaybin. Zehra est enfermée d’abord à la prison de Mardin, puis, depuis juin 2017, dans celle de Diyarbakir, où elle purge une peine de deux ans, neuf mois et 22 jours…

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L’agence Jinha a été interdite par décret et ses locaux mis sous scellés. Dans la prison de Diyarbakir, les loisirs sont interdits et tout le matériel qui lui servait à dessiner a été confisqué. Cela n’a pas empêché Zehra, avec l’aide d’autres militantes détenues, de réaliser un exemplaire manuscrit du journal Ozgur Gundem, une publication kurde qui a – elle aussi – était interdite par le gouvernement et qui constituait l’un principaux liens des détenu·e·s avec le monde extérieur. La journaliste a réussi à faire passer hors les murs cette publication clandestine. Un certain nombre de ses toiles ont été confisquées par la police, mais, à titre préventif, elle avait réussi à faire sortir d’autres œuvres de Turquie. Un collectif de militants, soutenus par la revue en ligne Kedistan, ainsi que par une tribu de petits chats noirs, a décidé d’éditer un catalogue de ces toiles et de ces dessins, accompagnés de textes sur la situation dans la province de Diyarbakir. Le livre est maintenant disponible et cela fait plusieurs jours que je l’ai sous les yeux. Du bel ouvrage : il est à la fois remarquable par sa qualité, et touchant de par l’intensité dramatique des témoignages de la jeune journaliste. Si vous cherchez une idée de cadeau militant pour les fêtes de fin d’année, je vous le recommande vivement, d’autant qu’une partie du produit des ventes est destinée directement à soutenir matériellement Zehra. Pour toute commande, le mieux est de passer par le journal Kedistan, en utilisant ce lien. Et puis, tant qu’à faire, ne manquez pas de consulter la « une » de Kedistan, vous aurez ainsi des informations sérieuses sur ce qui se passe dans les différents Kurdistan. Les luttes en cours n’ont plus tellement la faveur des medias, et pendant ce temps-là, l’armée turque veille, prête à toutes les basses besognes. Pourtant, la transformation sociale en cours dans la région du Rojava, en Syrie, est probablement un événement de première importance au niveau mondial. J’ai déjà traité ce sujet, à au moins deux reprises (voir aussi ), mais, depuis, la situation a beaucoup évolué !

«Oui, je suis otage, mais sur ma toile, j’ai créé avec le pinceau que je tiens, une prison de toutes les couleurs. Même si je suis emprisonnée, je peux changer des choses, parce que le pinceau est toujours dans ma main.» (Zehra Dogan, 13 août 2016)

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17novembre2017

Comment je vois les choses…

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

Où il est question du monde, d’un anniversaire de blog et de bien d’autres sujets…

portail-blog Dix ans que je publie des chroniques sur ce blog, avec – trop peu souvent – l’aide de quelques proches ou amis. Il y a eu des hauts et des bas dans le rythme de publication. Une bonne dizaine de billets chaque mois dans les premières années : l’enthousiasme du début et surtout moins d’attention portée aux textes mis en ligne. Des billets d’humeur, des tranches de vie succinctes, de brefs textes historiques… Essayer d’aborder de multiples sujets qui me préoccupent mais sans me prendre la tête, du moins au début. Depuis je me suis « pris au jeu », et comme j’avais la chance d’avoir quelques lectrices et lecteurs fidèles, je suis devenu plus critique à l’égard de mes productions. C’est là aussi l’une de mes raisons pour interrompre la publication pendant quelques mois. Trop de textes commencés et abandonnés parce que jugés redondants, trop pédagogiques (au sens « pédant » du terme) ou tout simplement inutiles. Cette pause m’a permis de prendre du recul et d’essayer – je l’espère – de trouver un équilibre entre tous les courants opposés par lesquels j’étais traversé. Une constante cependant, je continue à exprimer mon intérêt et ma sympathie pour les idées libertaires et écologiques, mais je n’ai, par chance, nulle chapelle à défendre : je me méfie des discours exclusivement politiques, des slogans à l’emporte-pièce et autres vérités toutes prêtes qui témoignent trop souvent d’un manque d’attention à autrui. Ayant la chance (le tort diront certains) de n’être point « encarté » dans un quelconque courant et de me tenir à l’écart des discours électoraux comme de la peste, je ne me sens pas trop concerné par les règlements de comptes, les noms d’oiseaux qu’on lance dans toutes les directions, histoire de montrer que le courant d’idées que l’on défend lave plus blanc que blanc. Le corollaire de tout cela étant que l’on prend un malin plaisir à casser ceux dont les idées sont proches mais quelque peu divergentes.

clair-3 Voilà pour ma position, à la fois confortable et inconfortable. Il est indubitable que plus l’âge avance, plus j’appréhende les choses avec une certaine distance, n’étant plus guère motivé pour courir dans les champs ou dans les avenues avec les forces de l’ordre aux trousses (ce qui ne veut pas dire que je désapprouve ce genre de démonstrations). Mais tous ces beaux discours ne m’empêchent pas de constater qu’à première vue le monde va fort mal. Il n’y a pas besoin, pour cela, de passer des heures à écouter/visionner  le discours bon chic bon genre des médias zofficiels. Il suffit d’écouter, d’observer ce qui se passe autour de nous. Les idées les plus réactionnaires sont maintenant à nouveau bien implantées dans la tête d’une majorité de nos concitoyens. Ce qui fait que les politiques, de droite comme de gauche, peuvent se permettre de sortir n’importe quelle aberration. Il suffit de ne pas se trahir en oubliant d’enlever son nez de clown ou ses oreilles de lapin. Les responsables de l’indigence intellectuelle qui menace de nous submerger sont nombreux… Que la droite et plus encore l’extrême-droite tiennent ce genre de discours xénophobe, raciste et patriotard, est – dirais-je – « dans l’ordre des choses ». Que la gauche l’ait adopté pour tenter de rallier celles et ceux que l’on considérait comme des brebis égarées dans le champ du voisin en est une autre, beaucoup plus grave. En banalisant les discours hostiles à « l’étranger », nos politicards préoccupés surtout par la prolongation de leur mandat, lui ont ôté toute dimension morale. Il ne suffit pas de braire de temps à autre que notre pays est celui de la déclaration des droits de l’homme pour qu’il le reste !

camp-d-argeles-sur-mer-fevrier-1939_274666_516x343 Un voisin, pour lequel j’ai pas mal d’estime, m’a tenu récemment ce discours si souvent entendu selon lequel “on en ferait trop pour les réfugiés et pas assez pour « nos pauvres », ceci en partant du constat facile à établir que la situation économique de ceux qui sont en bas de l’échelle devient chaque jour un peu plus difficile”. S’occuper en premier lieu des « Français » en n’oubliant pas de trier le bon grain de l’ivraie, car, selon nos édiles, il y a quand même des chômeurs ou des allocataires du RSA qui vont se « bronzer aux Bahamas » au lieu de chercher du boulot. Quand on voit ce que la France fait en matière d’accueil de réfugiés, ce discours misérabiliste prêterait plutôt à rire dans un premier temps. Mais en fait il est trop lourd de sens pour être traité comme un simple bavardage de comptoir. Inutile – pour les tenants de ce genre de discours – de chercher des responsabilités économiques ou sociales à cette misère rampante, « de toute manière, le système on ne peut pas le changer ». Beaucoup plus simple de se servir des clichés diffusés à la fois par la clique politique et celle des journalistes « aux ordres ». Il est malheureusement inutile d’opposer une quelconque réfutation argumentée et logique à ce genre de propos puisqu’il s’agit d’un « credo » et non d’une opinion construite. Il est absolument navrant que ce discours bidon, servi depuis des décennies, lors de l’arrivée des travailleurs polonais, italiens, espagnols, portugais, arabes… fonctionne toujours aussi bien. Une preuve, parmi d’autres, que « l’école républicaine » dont j’ai été l’un des fidèles serviteurs n’a pas accompli l’une de ses tâches éducatives primordiales qui est le développement de l’esprit critique plutôt que l’apprentissage de la servilité.

policiers et refugies Ce discours tenu par une personne plutôt sympathique, généreuse et accueillante, qui ne ferait – comme on dit – pas de mal à une mouche, sort maintenant de la bouche de millions de « braves gens » partout dans le monde. La xénophobie s’étale sur la place publique et fait aussi l’affaire des gouvernements néo-libéraux qui se prétendent « démocratiques ». Certains de leurs ministres poussent des cris d’orfraie contre ces manifestations populistes (j’ai horreur de ce dernier mot qui fait partie de la langue de bois du discours politique) de plus en plus nombreuses et de plus en plus « vulgaires ». Le summum de l’hypocrisie est atteint lorsque ces braves technocrates vous expliquent qu’il faut bien prendre des mesures pour limiter l’accueil des réfugiés, pour empêcher que d’autres (les méchants) ne prennent le pouvoir et ne fassent encore pire. Pendant que le citoyen lambda se préoccupe de sa survie économique, le gouvernement intègre les dispositions de l’état d’urgence dans la loi ordinaire, sans que personne ou presque ne se pose de question sur ce genre de pratique. Nul doute que tous ces « responsables de notre sécurité » ne soient fascinés par les systèmes de caméras avec reconnaissance faciale qu’installent les dirigeants chinois dans toutes les villes de leur pays. Chez eux, le profilage a une dimension policière qui domine ; pour l’heur, chez nous, ce sont surtout les banques de données de nos vendeurs de bazar qui souhaitent cerner le moindre de nos désirs. Cela fonctionne cahin-caha, mais faisons confiance à nos vaillants techniciens pour améliorer les dispositifs année après année.

290px-Limenitis_archippus_Cramer Ce que l’on vérifie aussi dans notre quotidien c’est la justesse du point de vue des organisations écologiques internationales qui s’alarment au sujet de la disparition des insectes et des oiseaux. Nous avons eu la chance, cette année, d’avoir deux couvées successives de deux couples d’hirondelle. Celles-ci avaient complètement disparu de notre ciel, il y a quelques années. Leur retour est un point positif. Ce qui l’est moins c’est que tous les oisillons des deuxièmes couvées sont morts. Nous les avons retrouvés au sol, sous le nid, quelques jours avant la date où ils auraient dû s’envoler. Les symptômes ne laissent guère de doute : ils ont sans doute été empoisonnés par les insectes rapportés par leurs parents. Il faut dire que la campagne environnante bénéficie de quelques belles aspersions lorsque les premiers parasites apparaissent avec les chaleurs… Le problème ne se limite donc pas au glyphosate. Il ne faut pas oublier non plus les néocortinoïdes encore utilisés, ainsi que divers fongicides employés en traitement sur les semences… Seules les espèces accoutumées à vivre aux basques de nos comportements tarés se développent : les rats, par exemple, dont les chasseurs anéantissent progressivement tous les prédateurs dans la chaîne alimentaire…

Au jardin, les papillons se font de plus en plus rares. Il y a quelques années, après un trajet en voiture un peu long, il fallait régulièrement nettoyer les parebrises pour en enlever les débris d’insectes. Ce n’est plus le cas. Même remarque pour ce que l’on peut voir dans la lumière des phares, la nuit. Les petites créatures volantes se font rares. La réponse technocratique à tout cela ? Des recherches en génie biologique pour mettre au point des semences de plantes qui n’auront plus besoin d’être fertilisées par les abeilles et autres pollinisateurs. Quand les humains deviendront stériles à cause des perturbateurs endocriniens, les fabricants d’éprouvettes pourront rallonger leurs chaines de fabrication. Il suffira juste aux théologiens de nous faire un discours d’accompagnement pour cela en nous précisant que leur « créateur » ne voit pas plus d’obstacle à cette évolution qu’il n’en a vu à la mise au point de l’arme atomique.

DMFrpFRX0AAI1g3 Alors on se suicide tout de suite, ou l’on empile des boîtes de conserve dans un abri souterrain en attendant l’apocalypse ? Certes non ! Comme me le fait remarquer ma compagne, inutile de perdre son temps, son moral et son énergie à faire une fixation sur les malversations des crétins qui nous gouvernent. Mieux vaut prêter attention aux multiples initiatives qui vont à contre courant de l’abrutissement général, et là, on s’aperçoit qu’elles ne manquent pas : des nouvelles entreprises autogérées aux Zones à Défendre et à leurs projets somptueux, des jeunes qui font un solide retour à la terre, axé sur l’agroécologie ou la permaculture, aux multiples réseaux sociaux qui se construisent dans tous les domaines. Grâce à ces derniers, entre autres, les gens peuvent enfin apprendre à construire leur autonomie et à avoir un regard critique sur les projets inutiles qui leurs sont imposés et corriger ainsi les graves lacunes d’une éducation qui ne leur a appris que soumission et intégration au système. Certaines initiatives peuvent paraître bien pusillanimes mais leur accumulation finira par créer un courant fort pour contrarier les menées des tenants du libéralisme économique tous azimuts. Je ne crois pas qu’il faille opposer la « stratégie du colibri » et celle du « Sanglier », comme le fait Alexandre Pignocchi dans un article publié sur le site écologiste radical « Le Partage ». Les deux sont complémentaires, et je ne crois pas que l’on puisse qualifier « d’idiots utiles » celles et ceux qui s’échinent à monter des circuits courts de distribution alimentaire ou à gérer leur usine, seul·e·s, sans patrons et sans contremaîtres. Il suffit que les actions entreprises par ces dernier·e·s soient soutenues par une vision à long terme de leur projet et qu’ils·elles prennent soin de les insérer dans une perspective globale pour en faire toute autre chose que du réformisme stérile. Cela ne me dérange absolument pas de m’intéresser tout autant à ce qui se passe dans le Rojava, au Nord de la Syrie, qu’aux initiatives du mouvement paysan Navdania en Inde. Quand on dit « s’intéresser » cela ne signifie pas non plus abandonner tout regard critique, bien entendu.

Toujours amoureux de « musiques du monde » je vous écris ce billet en écoutant le dernier CD du groupe polonais « Laboratorium pieśni « , un groupe vocal féminin aux sonorités aussi harmonieuses qu’originales. Bien que je me sois régalé avec le bouquin de Gougaud « Kalamaya, Churla chamane Bolivienne », je ne suis pas très branché « chamanisme », mais j’aime les musiques aux sons très purs de ce groupe. Quand je fatigue, je passe à du Blues et à un peu de Country. Rhiannon Gidens, Chocolate Drop et Orange Mandolin, je suis fan aussi !

Musique, jardin, lecture, marche à pied… sans oublier quelques coups de gueule salutaires, voilà comment je vois les choses à l’orée de l’hiver. Portez-vous bien !

PS – Les illustrations de cette chronique. 1 – photo maison ; 2 – merci Patrick Mignard, alias « la Belette » – 3 – archive prise sur le site « opinion internationale » ; 4 – empruntée au site « Levif.be ; 5 – Wikimedia ; 6 – Philippe PENEAU @PeneauP.

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6novembre2017

Météorologie

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

Les prévisions météorologiques étant ce qu’elles sont, le retour de « la feuille charbinoise » est annoncé pour bientôt sur vos écrans.

Il n’est plus possible pour son rédacteur d’échapper à sa mission en se cachant dans les bois ou en prétextant qu’il a des haricots à récolter.

La Feuille Charbinoise un nouveau blog saisonnier ? Rien n’est exclu selon les experts de la chaine d’information « boum boum TV »…

On ne fait pas disparaître comme cela un blog qui fête bientôt son dixième anniversaire (première chronique publiée le 17 novembre 2007) ! Son rédacteur, un peu cabotin sur les bords, serait bien capable de choisir ce jour-là pour faire un peu de tapage diurne.

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10avril2017

La dernière page et la page d’après…

Posté par Paul dans la catégorie : l'alambic culturel; mes lectures.

Certains sont affolés ou inquiets parce qu’ils ont… « trop de choses à lire »… Ce n’est pas mon cas ! Plus la pile de livres « en attente » est élevée, plus ma quiétude est grande car j’ai ainsi la possibilité de me composer un « menu » à ma convenance ! Découvrir un auteur inconnu, retarder le moment attendu d’un plaisir assuré, faire l’effort de découvrir un livre entouré d’une aura de mystère. Il n’est pas toujours facile d’enchaîner deux lectures surtout lorsque le livre que l’on vient de terminer s’est avéré particulièrement prenant. Quand on a du choix devant soi, on peut alors opter pour diverses stratégies. On peut essayer de persévérer sur la voie du succès et  continuer dans la direction que l’on a choisie la fois d’avant ; espérer ainsi que l’on va prolonger l’instant de bonheur que l’on a connu (c’est rare mais ça existe !). Changer d’orientation permet d’éviter le risque en évitant toute comparaison inopportune. Quand on change de genre de lecture on sait que le plaisir éventuel se présentera dans des conditions différentes et ne viendra pas de la même direction. L’autre soir, j’ai terminé le premier roman traduit d’une auteure américaine que je ne connaissais pas, Jean Hegland. Il s’agit de « dans la forêt » publié chez Gallmeister. Les éditeurs français sont longs à la détente et les comités de lecture peinent parfois à détecter les ouvrages majeurs puisque la version américaine originale date de 1996. Depuis, Jean Hegland a commis trois autres romans. J’espère que leur traduction prendra moins de vingt ans, car un autre des thèmes d’écriture qu’elle a choisis, entre autres, m’intéresse.

CVT_Dans-la-Foret_7057 Je pense que vous avez compris que « dans la forêt » m’a beaucoup plu, bien que l’étiquette « nature writing » m’ait un peu hérissé le poil (je ne crois pas que la traduction de cette expression soit si difficile que cela à trouver !). Au fil des pages, en avançant dans cette histoire d’une famille qui tente de survivre , au cœur de la forêt, à une société qui s’écroule, j’ai retrouvé l’ambiance que j’avais trouvée dans certains livres de SF publiés dans les années 70. Je pense en particulier aux bouquins de Kate Wilhelm (méconnue en France ces dernières décennies, auteure entre autres de « Hier les Oiseaux » ou du « village ») ou d’Elisabeth Vonarburg (j’ai un troisième nom sur le bout de la langue, mais il ne veut pas sortir !)… L’apocalypse que nous présente Jean Hegland, n’en est pas vraiment une, mais plutôt une décomposition accélérée : plus de pétrole, plus d’électricité, plus de production industrielle… et tout part à vau l’eau. Ce n’est pas l’objet principal de son propos en fait. Ce qu’elle conte surtout c’est la mise en œuvre de pratiques de survie par deux adolescentes qui vivent dans une maison isolée au cœur de la forêt californienne ; deux sœurs, orphelines, après le décès de leur mère (suite à une longue maladie comme on dit dans les avis officiels) puis de leur père (décès « accidentel » cette fois). La société mourante ne sert que de toile de fond. Elle n’est là que pour expliquer l’ampleur des problèmes qui se posent aux deux survivantes et la manière dont leur « intégration » à la forêt va leur permettre de construire un nouveau type d’existence. On peut avoir des doutes quant au dénouement de l’histoire, mais il ne manque en tout cas pas de panache et d’humanité.

Bien que le thème soit assez classique, c’est passionnant à cause de la manière dont l’auteure raconte l’histoire et dépeint l’évolution psychologique des deux jeunes adultes. Leur vie n’a rien de paisible et ne se limite pas à cueillir des baies sauvages et à les grignoter assises autour d’un feu en grattant sur une vieille guitare. La réalité quotidienne est dure et Jean Hegland réussit bien à en montrer les différents aspects. Je ne vous donnerai pas d’exemple pour illustrer mon propos car je veux vous laisser le plaisir complet de la découverte. Il se peut qu’en vous présentant ce livre j’enfonce une porte ouverte (j’en ai l’habitude !) car j’ai lu, sur le site officiel de l’auteure, que son roman était dans le top du « box office » en France depuis plusieurs semaines. Je pense donc que les lectrices et les lecteurs branchés de ce blog ont déjà cet ouvrage sur leur table de nuit.

Logo_Babelio J’ai lu cette histoire assez vite (trop sans doute, j’y reviendrai) car j’ai été bien captivé et puis je ne m’étais pas intéressé aux histoires de survie depuis pas mal d’années. J’ai posé le livre à côté de l’ordinateur, avec l’intention d’en extraire quelques citations bien choisies à mettre en ligne sur Babelio (et oui ! depuis l’époque où je vous ai parlé pour la première fois de ce « réseau social » de lecture, sur la toile, j’ai continué à y participer de manière très irrégulière. Ensuite, comme ma journée n’était pas encore terminée et que mon cerveau n’était pas encore aux abonnés absents, s’est posée la question du… « c’est bien, et maintenant par quoi continuer ? ». Et c’est souvent une question un peu délicate ! Pas moyen de rebondir sur un autre livre de la même catégorie comme je l’ai fait assez souvent cet hiver. Le souffle un peu coupé, j’avais besoin d’une pause, ou plutôt d’une rupture, pour retrouver ma respiration. Les livres qui m’accrochent beaucoup, surtout quand il s’agit de fictions, ont tendance à repousser mon sommeil, sans doute parce qu’ils agitent un peu trop les neurones dans le bocal. J’ai besoin d’apprivoiser cet animal caractériel, le « dodo », en l’approchant avec subtilité et surtout en ressentant une certaine quiétude. J’ai dû passer un long moment à trouver une « suite » répondant à toutes mes exigences crépusculaires…

Cahier10 Je suis en outre dans une phase où je ne supporte pas les romans « noirs », où les essais politiques me fatiguent, où j’ai besoin de lectures pas trop « prise de tête » comme on dit parfois, pour me prélasser dans un bain relaxant qui soit à ma convenance. J’ai donc laissé de côté (entre autres) « je vous écris de l’usine » de Jean-Pierre Levaray, « l’islam contre l’islam » d’Antoine Sfeir ou « la voix secrète » de Michaël Mention (un polar historique sous le règne de Louis-Philippe). Ils gardent leur place dans ma « réserve » et je m’occuperai de leur cas plus tard ! J’ai feuilleté un moment « la révolution d’un seul brin de paille » de Masanobu Fukuoka, la bible des permaculteurs enthousiasmés par leur nouvelle approche de l’agriculture. Certes je suis en période jardin mais les essais sur le thème du « Y’a qu’à » ou du « Suffit de » ont quelque chance de faire grimper mon adrénaline : pas bon pour le sommeil. Comme j’avais reçu par le courrier du jour toute une livraison des éditions « Plein Chant » qui réalisent un travail remarquable pour mettre au goût du jour les écrivains prolétariens (de Bourgeois à Poulaille en passant par Massé et Guillaumin), j’ai choisi de feuilleter le numéro 1 des cahiers de l’association des amis d’Henry Poulaille (déjà une relique !). Je suis déjà membre des amis de « Jacques Lacarrière », de « Claude Tillier » et de « Régis Messac », mais n’ai pas eu le temps d’adhérer à l’association qui rend hommage à Henry Poulaille avant qu’elle n’ait cessé d’exister me semble-t-il.

oasis-interditesJe me suis aperçu que le changement était plutôt radical, mais cela m’a permis de « digérer » un peu ma lecture précédente. J’ai ensuite remis sur la pile le bel ouvrage que j’avais entre les mains et j’ai réussi à faire mon choix définitif : je me suis plongé dans un bouquin d’Ella Maillart. J’ai commencé à lire les écrits de cette grande dame voyageuse au mois de février, et je me suis lancé (pour l’instant avec grand plaisir aussi) dans « Oasis interdites », le récit qu’elle a rédigé pour raconter son voyage dans le Xinjiang et le Cachemire avec Peter Fleming (le gars qui a inspiré un héros célèbre à son frangin Ian). Le désert a remplacé la forêt et, là aussi, on est quelque peu sur les marges de la civilisation occidentale florissante… C’était un bon choix : continuité dans l’aventure mais changement dans ses motivations et dans son décor ! C’est le troisième titre que je lis d’Ella Maillart et si l’inspiration me vient je vous parlerai un peu plus longuement de ce nouveau parcours dans la littérature de voyage… Mais plus tard ! Pour l’heure, j’écoute le chant des oiseaux de nuit qui commencent à s’agiter de plus en plus : il est vrai que, cette fois, le printemps est là ! Demain, je plante… un asiminier ; vous connaissez ?

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25mars2017

Un bric à blog de printemps sous le signe du kaki… Tous aux abris

Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.

url-2 Difficile parfois de trouver un « bon » titre pour une chronique : un peu neutre, histoire de ne pas faire fuir le chaland, attiré par le « politiquement correct » et affolé par « l’extrémisme » (des propositions de Benoit Hamon) ; pas trop « passe-partout » non plus, car il y a des sujets qui ne prêtent guère à plaisanter.  Un titre genre « contre toutes les religions, contre toutes les armées, contre toutes les frontières… »  aurait le mérite d’être clair mais j’en connais qui vont juger l’énoncé ringard ! On a beau être « anti-système », faut pas exagérer non plus. Et pourtant y’a du mouron à se faire côté bellicisme et patriotisme à tout va. Les faucons au pouvoir, que ce soit en Turquie, en Hongrie, aux Etats-Unis, en Israël ou ailleurs… semblent bénéficier d’une audience croissante ! Rien de tel que le son du canon pour couvrir les cris de protestation.
Ça fait un bail que je n’ai pas bouclé un « bric-à-blog » d’où mon envie de trier un peu dans la masse de liens que je voulais vous proposer et de centrer le thème de ce billet (théoriquement mensuel, mais même dans ce blog on ne respecte plus rien) sur la foire d’empoigne généralisée à laquelle nous préparent un certain nombre de discours et de politiques. Un grand merci préalable à « Seenthis » dont je suis régulièrement les publications et qui m’a fourni abondante matière pour les digressions sur lesquelles je vais enchaîner. « Seenthis », si vous ne connaissez pas encore, il est grand temps de rattraper votre retard. Le site se définit fort bien lui-même comme étant un moyen pour faciliter les échanges de liens entre pairs.

«Seenthis permet de tenir à jour un blog personnel constitué de billets courts. Il est principalement destiné à la veille d’actualité. Pour cela, il propose de mettre en valeur le référencement de pages Web, la citation d’extraits et le commentaire, grâce à une mise en forme automatique et adaptée des textes.»

Ce n’est pas l’unique source de référence de cette chronique, mais une source essentielle et il me paraissait donc important de le mentionner avant même de commencer, car c’est là que j’ai pioché une partie des liens qui alimentent mon propos.

histoire-et-lapins On parle beaucoup de réfugiés en ce moment, en bien ou en mal selon les médias et l’échantillon de population auquel ils s’adressent. Comme souvent on focalise sur les faits en ne s’attardant que le minimum nécessaire sur leurs causes. La quasi totalité des déplacements de population sont causés par des faits guerriers. Ce sujet est évoqué bien sûr, mais surtout pour mettre avant les exploits militaires de telle ou telle faction, puis conclure le reportage en se lamentant sur le « triste sort » des populations civiles… Il arrive parfois que la nourriture et l’eau potable viennent à manquer ; les munitions jamais. Qui équipe les belligérants ? Pour quelle raison ? En vertu de quelle morale ? Sujets tabous rarement abordés. Les armes utilisées pendant ces conflits sont pourtant bien fabriquées par quelqu’un, vendues par quelqu’un et acheminées par quelqu’un !

Intéressons-nous aux faits et gestes des grandes puissances si soucieuses de leur combat pour défendre « la démocratie ». L’Oncle Sam par exemple… Les Etats-Unis ont été fondés en 1776 ; 240 années se sont écoulées depuis cet événement. Selon un bilan établi récemment, ce pays a été en guerre pendant 93% du temps de son existence, soit 222 années sur 239 (bilan établi en 2015). Les Etats-Unis ne sont jamais restés une décennie complète sans être en guerre ; de quoi donner des leçons de bon comportement, voire même de pacifisme ! Histoire de ne pas me faire taxer de parti-pris, je pense que le bilan n’est guère meilleur pour la France et la Grande-Bretagne deux autres champions de la défense de l’ordre établi. (origine des informations : source en Anglais).

Voir l'image sur Twitter Parlons de la France d’ailleurs. Outre son excellent classement dans la catégorie « pourvoyeur d’armes tous azimuths », la France soutient activement ses fabricants de joujoux à tuer des civils, massivement, et des militaires (pas trop, c’est précieux). Notre grand Président socialiste l’a promis : d’ici 8 ans, le budget du nucléaire militaire français va augmenter de 80% pour atteindre 7 milliards d’€. Comme on n’est jamais trop sûrs de la qualité des fournitures, il est de plus en plus question, dans notre belle démocratie de « relocaliser » la fabrication des munitions pour armes légères (depuis 1990 nos approvisionnements viennent de l’étranger, notamment de l’Arabie Saoudite). D’ici quelques années, les balles tirées par des armes françaises pourraient être françaises elles aussi. De là à ce qu’on envisage une filière « commerce équitable », labellisée, il n’y a qu’un pas, mais que ne ferait-on pas pour avoir bonne conscience ? A quand les bonnes baballes bio ? Pas pour demain car il faudrait abandonner par exemple les obus utilisant de l’uranium appauvri pour améliorer leur efficacité perforante. Ceux-là on n’en parle plus guère par ailleurs, mais ils n’ont pas été retirés des catalogues. On a juste oublié de s’intéresser à leur devenir en Irak ou en Serbie par exemple où ils ont été abondamment employés. L’article de « La Tribune » sur la relocalisation de l’industrie des munitions permet d’apprendre que «le marché français est estimé à une centaine de millions de munitions par an pour l’ensemble des besoins des ministères de la Défense, de l’Intérieur, de la Justice et des Finances.» Gaffe à votre percepteur, en cas de redressement, il est peut-être armé !

calibres-5-6mm-munitions Si les Chinois ont, dans les faits, ralenti la croissance (impressionnante) de leurs dépenses militaires dans les prochaines années, ce n’est pas le cas de la star présidentielle américaine. Donald (pas le canard, l’autre) a fait part de son intention d’augmenter de plus de 600 milliards de dollars le budget du Pentagone en 2018. Le financement nécessaire à cette opération sera prélevé sur d’autres postes : coupes sombres dans les budgets nationaux santé, environnement, culture… Rien de bien nouveau dans tout cela ; la droite extrême manque d’imagination. Exemple : «La plus grande coupure en pourcentage, 31 pour cent, est celle qui touche l’Agence pour la protection de l’environnement (EPA), où 3200 emplois et 50 programmes seraient éliminés, incluant toutes les opérations de nettoyage dans les Grands Lacs, Chesapeake Bay, Puget Sound et la baie de San Francisco. La moitié du budget de l’EPA pour la recherche et le développement est éliminé.» (source WSWS)

eleves-du-reseau-esperance-banlieue En Europe, la Norvège, inquiète des bruits de bottes russes, selon les médias (est-ce vraiment la bonne raison ?), envisage de relancer le Service national obligatoire. L’engouement de la jeunesse pour jouer aux petits soldats n’est pas suffisant pour répondre aux besoins d’effectifs de l’armée. Cette idée fait des émules. En France, notre bon Macron a inscrit la reprise de la conscription dans ses déclarations d’intention. Nombre de nos concitoyens du troisième âge sont nostalgiques de leur passage à la caserne et considèrent qu’il n’y a rien de tel que les lits au carré, les mentons redressés par la jugulaire et les bonnes vieilles histoires racontées dans les chambrées pour remettre la jeunesse au pas. Autant démarrer à l’école : blouse grise, morale patriotique et salut aux couleurs tous les matins en chantant l’un des plus beaux hymnes nationaux militaristes du monde… Intéressez-vous aux propos et aux projets du réseau privé d’écoles « espérance banlieue » ; c’est édifiant ! Tout un programme qui peut faire rêver ceux dont l’intelligence se limite à essayer de comprendre ce que racontent les chaînes de télé et les hebdomadaires « people ». Perso, mon bref passage sous les drapeaux m’a plutôt poussé à cauchemarder. « Le sang impur dans les sillons » n’est pas le meilleur engrais organique qui soit dans les cultures maraichères ou dans les céréales. Ni conscription, ni armée de métier bien entendu ! Je propose, comme l’ont fait certains de nos voisins helvètes, un référendum sur l’abolition de l’armée…

NDLR – sources illustrations – la première photo provient du site de la CNT et date de 1915 (on se demande pourquoi les femmes revendiquaient la paix !) – graphique budget de la défense : (infographie de @LM_enCartes) – la belle image des enfants uniformisés provient du site « familles chrétiennes » (je l’ai un peu recadrée pour les besoins du blog – on aperçoit également un drapeau européen, autant le préciser !).

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13mars2017

Regards divers sur le paysage

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

Tant de manières d’observer le paysage qui nous entoure ! L’œil du naturaliste, celui du géologue, du peintre, du photographe ou de l’historien, ont une perception différente des éléments qui constituent notre décor. Rien n’empêche qu’elles soient complémentaires, même si l’exercice n’est pas toujours évident !

signalisation Avec le recul du froid et des intempéries, et juste avant l’offensive printanière des travaux au potager, le temps est venu pour nous de reprendre les longues randonnées dans notre jolie contrée. L’un de nos terrains de vagabondage préféré (parmi d’autres !), c’est le plateau de Crémieu, en Nord-Isère, où l’on découvre des kilomètres de sentiers balisés dans des zones intéressantes à arpenter pour des raisons diverses. Petite parenthèse : une fois n’est pas coutume, j’applaudis des deux mains à cette initiative du Conseil Général de l’Isère, et je témoigne de mon respect pour les bénévoles qui ont soutenu ce projet en effectuant le balisage sur le terrain. Résultat : des cartes très lisibles pour les randonnées pédestres et des kilomètres de chemins préservés de la voracité de certains propriétaires soucieux d’agrandir leurs parcelles par n’importe quel moyen. Les chemins ainsi repérés sont largement fréquentés par piétons et cyclistes et témoignent de l’intérêt d’une telle réalisation.

murets dalles de pierre J’aime la nature (sans N majuscule – j’en ai assez que l’on « divinise» tout et n’importe quoi). Quand je me balade, j’apprécie d’entendre le bruissement des feuilles, les chants d’oiseaux, le ruissellement de l’eau ; cela me plaît aussi d’observer les fleurs, les pierres, de remarquer des traces insolites… Rien ne me fait plus plaisir que d’admirer la silhouette majestueuse d’un arbre ancien ou les formes fantaisistes d’un jeune arbrisseau cherchant sa place au soleil parmi les aînés. Quelle joie lorsque l’on peut surprendre la silhouette d’un renard en fuite ou la course d’un chevreuil ! Mais – quel que soit le lieu où je me promène – j’aime aussi rechercher l’empreinte de l’homme dans le paysage… Chemins empierrés, parfois depuis l’époque gauloise, murets édifiés à grand peine pour retenir la terre des talus élevés, terrasses abandonnées, si nombreuses dans nos vallées montagnardes, dont la forme s’estompe peu à peu dans le paysage ; découvrir, au détour d’un sentier, la silhouette d’un vieux moulin en ruine ou les restes difficiles à percevoir des campements de charbonniers. Dans certains endroits, le patrimoine est plus riche qu’ailleurs et les vestiges que l’on peut y découvrir bénéficient d’une signalisation généreuse : fontaines romaines aménagées, anciennes chapelles, granges médiévales… Rares sont les communes qui ne cherchent pas à mettre en valeur leurs trésors historiques. Mais en d’autres lieux, il faut l’œil d’un détective pour découvrir les marques du travail de nos ancêtres : simples réalisations de la vie quotidienne, n’ayant pas le prestige d’un aqueduc ou d’une chapelle romane. Quelques recherches livresques s’avèreront peut-être utiles pour documenter la balade. Il m’a fallu un certain temps par exemple pour comprendre l’utilité de certains pylônes singuliers que l’on trouvait au sommet des collines et apprendre qu’ils servaient autrefois de sémaphores pour guider les avions. De manière générale, le patrimoine industriel ou agricole intéresse moins les visiteurs d’un jour que les vestiges historiques, qu’ils soient religieux ou militaires.

etang de Ry vanne Pour moi cette quête du passé ne se limite pas aux édifices routiers ou agricoles ; elle se veut très large. L’historien amateur que je suis a du travail ! J’aime par exemple rechercher les indices du passage d’une voie ferrée ou la trace dans le paysage d’un ancien bâtiment industriel. Si l’on est quelque peu attentif à ce que l’on peut observer autour de soi, on va certes découvrir les trous laissés par les pics sur les troncs d’arbres morts, ou les entassements d’aiguilles de pin de gigantesques fourmilières, mais on pourra observer que, dans nos contrées, l’empreinte humaine est omniprésente (ce n’est pas le cas dans un pays comme le Canada par exemple). Cela ne me gêne aucunement de savoir que le paysage a été largement modulé par la main de ceux qui ont habité des lieux maintenant déserts. Ces marques anciennes d’occupation sont – contrairement à notre empreinte contemporaine – souvent très discrètes. Les murets de pierre sont redevenus de simples amoncellements, les murs en pisé (terre argileuse très utilisée localement en construction) se sont peu à peu effacés… La raison de cette intégration parfaite de la ruine dans le paysage est simple : l’emploi de matériaux que l’on trouvait sur place et que l’on a généralement simplement déplacés et « arrangés ». L’occupant des lieux parti : la végétation a repris ses droits et a réorganisé le décor à sa façon. Le muret a été absorbé par le talus ; la dalle de pierre a été recouverte par la terre ; les racines des arbres se sont chargées de démantibuler les constructions un peu plus savantes.

Peyrusse vieux pont Ce genre de découverte m’émeut en général profondément. J’ai pris grand plaisir à me promener en des lieux comme Quirieu (un site médiéval proche de chez nous) ou comme Peyrusse-le-Roc, découvert en Aveyron l’automne dernier. J’imagine, parfois avec peine, le travail qui a été accompli, avec les moyens du bord, le temps passé, et la satisfaction ressentie une fois l’œuvre du bâtisseur achevée : le plaisir d’avoir un abri plus confortable, de pouvoir franchir un ruisseau à pied sec ou de voir, pour la première fois, tourner la roue d’un moulin entraîné par l’eau vive du torrent. La joie aussi de voir circuler les premiers wagons sur une voie ferrée construite à grand peine ou de contempler ses champs cultivés rendus plus fertiles par une irrigation habilement conçue. Ma peine est bien souvent profonde aussi de voir toutes ces œuvres grandioses abandonnées d’un jour à l’autre, pour des raisons souvent fallacieuses. Non point parce qu’elles n’étaient pas fonctionnelles, mais parce qu’une éminence grise a décidé que ce n’était plus « rentable » ou bien que les habitants du lieux, attirés comme des papillons par la lumière, ont cru que la vie serait plus facile ailleurs. Je ne peux voir, sans un pincement de cœur, ces kilomètres carrés de terrasses que l’on entrevoit dans les vallées provençales ou cévenoles. Le terrain a été modelé, pendant des siècles, par des mains d’hommes, de femmes et d’enfants : il fallait, chaque année, replacer les pierres du muret, boucher les trous, remonter la bonne terre arable dans des sacs, sur le dos, pour regarnir les parcelles dévastées par les orages. On emploie couramment l’expression « déplacer une dune de sable à la petite cuillère » pour décrire un tel labeur et elle prend, dans le cadre de ces travaux agricoles routiniers, toute sa valeur.

IMG_2926 Dans le Massif Central, on peut découvrir les vestiges de voies ferrées qui ont été construites mais jamais achevées, alors qu’il ne restait que des rails à poser sur des plateformes parfaitement bâties et solidement étayées. C’est le cas par exemple de la ligne qui va du Puy à Lalevade d’Ardèche. Viaducs, tunnels, galeries ont été édifiés pour rien. Aucune locomotive n’a jamais cheminé sur ces voies : de nombreuses vies humaines ont été sacrifiées sans raison sérieuse autre que la cupidité des investisseurs. On ne faisait bien souvent que peu de cas des conditions dans lesquelles travaillaient les terrassiers… Alors, respect ! Respect pour ce patrimoine que l’on a trop souvent tendance à faire disparaître à grand coups de bulldozers.

voie sarde aiguebelette  Autre exemple de vestige singulier : on trouve, pas très loin de chez nous, en Savoie, d’anciennes routes de circulation, appelées « voies sardes », qui ont été construites, mètre après mètre, au temps du royaume de Piémont-Sardaigne. Elles reprenaient parfois le tracé de chemins plus anciens… Lorsqu’elles ont été préservées, on peut admirer la précision du travail effectué pour ajuster les pierres, les unes à côté des autres et les stabiliser pour qu’elles résistent au passage des roues ferrées des charrettes. Il arrive parfois qu’une circulation intense ait laissé ses marques et que de profondes ornières aient été creusées dans des pierres que l’on pensait pourtant inusables. En Italie, dans le sud de la Toscane, ce sont parfois les falaises qui ont été entaillées pour permettre le passage d’une « via cava ».

blocs de pierre abandonnes Une telle lecture du paysage stimule l’imagination et il m’arrive souvent, en balade, de poser un pied devant l’autre en essayant d’imaginer qui, dans le passé, pouvait emprunter cet itinéraire que je suis maintenant en me guidant avec une carte d’état-major… Faites cet effort d’ouvrir votre regard sur le paysage. Je ne vous demande pas de renoncer à la quête des champignons (je suis trop gourmet pour cela) ou de ne plus vous intéresser à la détermination des orchidées, à la forme des nuages dans le ciel ou à l’identification du chant de l’alouette. Non. Mais simplement vous dire que la carrière abandonnée découverte au détour d’un chemin forestier a une histoire et que l’un de vos ancêtres a pu s’user la paume des mains en un tel lieu, pour extraire les pierres de taille qui ont orné les belles demeures de la ville voisine, à moins qu’il n’y ait connu – pourquoi pas ? – le début d’une belle histoire d’amitié ou d’amour… Cela me donne envie de relire le « Chemin faisant » de Jacques Lacarrière. De la marche comme introduction aux joies de la lecture !

reste de moulin

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3mars2017

Macron, flonflons, couillons…

Posté par Paul dans la catégorie : chroniquettes vaseuses.

Combien de temps les médias zofficiels vont-ils encore nous gonfler les voiles avec leur Macron-Révolution-Tout est bon ? Quand va-t-on nous dresser un portrait réel de ce personnage qui est aussi anti-système que moi je suis hostile à la bonne bouffe ? Je voulais fermer ma gueule à propos de cette campagne électorale qui zigzague entre les fosses à purin, mais là je ne peux plus. Pendant combien de temps encore va-t-on nous faire prendre les vessies de porc pour des lanternes multicolores ? Le programme de Macron, il est d’une simplicité biblique : moins de fonctionnaires, réduction des budgets d’état, transfert des pouvoirs à Bruxelles, moins de pensions (et plus tard), rasibus les indemnités chômage, des cadeaux pour les patrons toujours plus dans le besoin… Et patati et patata… Dites-moi ce que vous voyez de révolutionnaire dans tout ça ? Non seulement ce mec il a une tête de jeune cadre bancaire dynamique, mais en plus il a un regard de faux-jeton : genre « je te tiens par la barbichette… » et je t’envoie un coup de genou dans l’entre-jambes. Des « anti-système » de ce genre on a de quoi en remplir un TGV dans les instances politiques, chez nous et chez les voisins… De Renzi en Italie, à Blair chez les Grands Bretons, en passant par Tsipras, Schultz et consorts. On appelle ça parfois la « social médiocratie ». Dans ce terme générique, il y a, à mon avis un vocable de trop.

Je sais. Cette photo peut choquer. Pardonnez-moi, mais le responsable des illustrations est en congé...

Je sais. Cette photo peut choquer. Pardonnez-moi, mais le responsable des illustrations est en congé…

Vous trouvez que je suis « mauvais joueur », que je fantasme, que je suis incapable de distinguer la lueur montante du soleil à l’horizon du grand océan de la Vème république ? Allez donner un petit coup d’œil aux articles consacrés au « phénomène Macron » sur le site « les crises » : si vous voulez des chiffres, vous en aurez… Si vous êtes du genre « qui se lasse », contentez-vous de lire le paragraphe intitulé « résumé pour ceux qui ne veulent pas tout lire ». Rappelons par exemple que cet homme providentiel a été salarié à la banque Rothschild entre 2012 et 2014, à un poste un peu plus élevé que celui de concierge. Il a empoché 1,4 millions d’euro net pour cette activité citoyenne. En 2014, il est obligé de déclarer son patrimoine comme ses potes ministres. Le pauvre garçon ne possède quasiment plus rien ; il a tout dépensé ce qu’il a gagné avant d’occuper le devant de la scène politique. L’auteur de l’article s’est livré à un petit calcul simple : tout dépensé, cela veut dire qu’il a claqué en bagnoles, sucreries et costumes sur mesure pratiquement l’équivalent d’un Smig par jour ! Et vous voudriez que ce soit ce gars-là qui moralise les chômeurs, les retraités, les réfugiés, les prolos et autres catégories de la population qu’il connait si bien ? Lui qui claque, en une journée, sans aucun problème, le fric avec lequel vous devez boucler votre mois ? Rien que ça, ça devrait l’autoriser à fermer sa gueule et à foutre aux chiottes son discours lénifiant sur les questions sociales.

Se tourner vers l’avenir, ce serait choisir entre une nostalgique de Pétain et de l’ordre nouveau, un cureton déguisé qui rêve d’un retour à l’ancien régime, un fricard dont le rêve consiste surtout à trouver un moyen pour dépenser deux Smic par jour, un fan du socialisme parlementaire qui échoue lamentablement depuis un siècle et plus dans toutes ses tentatives de changement profond de la société, un admirateur de Fidel auquel il ne manque que la casquette et le cigarillo ad hoc pour faire vraiment couleur locale… ? Vous me faites peur tant cet avenir a couleur de XIXème siècle. Disons-le franchement : les jeunes à la mine, les vieux au dépotoir, les malades au mouroir, les services publics réservés à ceux qui ont suffisamment de pognon pour ne pas en avoir besoin… Le seul point sur lequel ils sont modernes tous ces politicards, c’est qu’ils n’envisagent pas le retour à la machine à vapeur. Eux, ce qui les fait baver, ce sont des caméras connectées partout pour surveiller nos moindres instants de liberté, des compteurs « intelligents » pour nous pister dans nos moindres ébats, des cartes à puces pour nous maquer avec plus d’efficacité que les fameux « livrets » des ouvriers d’antan… Un cauchemar orwellien mitonné sauce Huxley ! A chaque nouvelle élection, on va de pire en pire… Je pense qu’il faudrait interdire les manipulations génétiques dans le monde des politicards.

En fait, oubliez ces sinistres présages, faites la « révolution » tranquillement… Vous verrez : avec Macron (Le Pen, Fillon, Hamon, Tartempion…) le meilleur est à venir. Je vous promets qu’avec Macron il n’y aura pas de déception ; la seule difficulté que vous aurez – au départ – c’est de trouver comment dépenser un petit millier d’euro tous les jours, mais on s’y fait. Rien que meubler un appartement à un million d’euro ça coûte un max… On ne va pas se contenter d’un abattant de WC en plastique !

La conclusion provisoire de ce billet, je la laisse à Chomsky : « Comment se fait-il que nous ayons tant d’informations et que nous sachions si peu de choses ? »

 

 

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24février2017

Tranches de vie

Posté par Paul dans la catégorie : l'alambic culturel; mes lectures.

vagabondage littéraire sur les chemins fleuris de la littérature prolétarienne

Je lis de belles choses en ce moment… Comme en plus les températures ont radouci et que le soleil a fait une brillante réapparition, l’attitude grognonne dont je faisais montre dans mon billet précédent n’a plus vraiment lieu d’être. Je garde soigneusement close aussi, l’armoire politique française, essentiellement garnie de linge électoral. Je suis les informations régulièrement et elles m’intéressent autant que les relevés de température à la surface de la planète Mars… J’ai la tête dans les livres et les mains dans le compost ! J’espère que le sous-titre ne va pas décourager trop de lecteurs : le terme « prolétaire » n’est plus guère à la mode de nos jours, surtout dans la future « Macron Society ».

un ouvrage de référence en la matière

un ouvrage de référence en la matière

Je continue mes lectures par listes… Un ouvrage sert de déclencheur pour en ouvrir un autre, puis, de temps à autre, je provoque une rupture et je commence à suivre un nouveau fil rouge. Formule printanière : celle du papillon qui butine au hasard de son plein gré ! En ce qui concerne la série d’ouvrages dont je vais vous parler dans ce billet, il y a eu deux déclencheurs. Lediazec d’abord, l’ami blogueur qui lance avec constance ses « Cailloux dans le brouillard« , m’a donné envie de lire « la maison du peuple » de Louis Guilloux ; peu de temps après, il y a eu la fournée de vieux livres que j’ai rapportés, un certain samedi de janvier, provenant tous de la dispersion de la collection (fabuleuse) d’ouvrages d’un copain disparu au printemps dernier. Dans cette fournée, quelques volumes d’Henry Poulaille, de Lucien Descaves, de Michel Ragon et d’autres auteurs d’une même lignée (Ludovic Massé, Lucien Bourgeois, Ferdinand Teulé) que je garde sous le coude pour une prochaine exploration. Complétez tout cela avec quelques volumes qui figuraient déjà dans ma propre bibliothèque et le parcours de la fin du mois de Janvier et du début de Février étaient entièrement tracé.

Henry Poulaille

Henry Poulaille

Comme nous vivons dans un monde qui adore classer, étiqueter, normer, les écrivains que j’ai mentionnés ci-dessus (ainsi que bon nombre d’autres) font partie d’un genre littéraire que l’on a baptisé « littérature prolétarienne ». Certains ont côtoyé la mouvance libertaire, d’autres ont été attirés par les lumières du Parti… Très vite, ces tentatives de mise en boîte se sont avérées délicates, bien que Poulaille ait donné une définition assez stricte des « écrivains prolétariens »… Dès le départ, ses suggestions ont été rejetées par la nomenklatura stalinienne qui avait ses propres critères pour distinguer les bons des mauvais : la fidélité aux diktats moscovites, l’appartenance au sérail du parti… étaient deux critères importants pour déterminer si l’on était dans le camp des « bons » ou dans celui des « mauvais ». Pour Poulaille, le seul critère était l’origine sociale. Nul n’est mieux placé pour décrire le milieu ouvrier ou paysan que celui qui en est issu. L’auteur écrit-il par « ouï-dire » ou avec ses tripes ? Pour ceux que j’ai nommés dans le premier paragraphe, la réponse est évidente : il suffit de les lire. Pour approfondir cette idée de « littérature prolétarienne », on peut se reporter à la notice assez synthétique que Wikipédia consacre à ce sujet, ou au livre beaucoup plus complet de Michel Ragon.

Louis Guilloux

Louis Guilloux

« La maison du peuple » de Louis Guilloux est un magnifique récit autobiographique. « Le pain » d’Henry Poulaille implique, de la part de l’auteur, une totale connaissance du milieu des artisans et des ouvriers parisiens. Quant aux ouvrages de Michel Ragon, ils dénotent d’une parfaite imprégnation du milieu rural vendéen. Mais a-t-on besoin d’établir tous ces étiquetages, toutes ces catégories ? Jouent-ils un rôle quelconque dans le plaisir que l’on peut avoir à découvrir les ouvrages de certains de ces auteurs, souvent méconnus ? J’avoue que je n’en sais rien, si ce n’est qu’ils permettent d’opter pour des « fils de lecture » comme je l’ai fait encore une fois. Je crois simplement que l’envie qui m’a amené à passer d’un de ces auteurs à un autre a été la richesse de leur témoignage concernant la vie quotidienne de nos ancêtres : non point les banquiers, les ministres ou les amiraux, mais ceux qui ont payé chèrement leur pain quotidien avec leur sang et leur sueur.

maison du peuple J’ai donc commencé par « la maison du peuple » et je me suis régalé. L’histoire se déroule avant la guerre de 14 à Saint-Brieuc. Il s’agit d’une tranche de vie : celle d’un cordonnier qui essaye de créer une section socialiste dans sa ville. Déçu par les politiques, leurs promesses et leur absence totale de moralité, il décide de se lancer dans une réalisation concrète et prometteuse, celle d’une « maison du peuple ». Ce local, construit à plusieurs mains, accueillera ceux qui ont besoin d’un lieu de rencontre pour partager leurs malheurs et leurs rares instants de bonheur. Il y aura sans doute plus d’espoir entre ces quatre murs qu’entre les paroles mensongères de ceux qui n’attendent des urnes qu’une fraction de gloire et de pouvoir supplémentaires. L’histoire est profondément touchante et humaine, sans sombrer dans le mélo, et elle remet à la place centrale des « gens de rien » qui constituent l’âme d’un pays. Il y manque un peu la « gouaille » qui va rendre plus vivant encore le « pain quotidien » de Poulaille que j’ai lu peu de temps après.

le-pain-quotidien  C’est son père qui a servi de modèle à l’écrivain pour le personnage central du « pain quotidien », Magneux, le charpentier. Sa mère aussi était canneuse de chaises comme la femme de Magneux dans le roman. L’histoire commence par un accident du travail : après être tombé d’un échafaudage et s’être blessé grièvement au dos, le charpentier va être obligé de garder le lit pendant plusieurs mois. L’assurance se débrouille pour ne lui verser aucune indemnité et seule la solidarité des compagnons et des voisins va permettre à la famille de survivre tant bien que mal. A partir de cet événement, l’auteur va conter la vie quotidienne de la famille et de son voisinage… Mes craintes de voir le récit virer dans le mélodrame n’étaient aucunement fondées. Au contraire, je trouve que c’est un grand espoir qui se dégage des faits-divers successifs qui sont décrits parfois avec beaucoup d’humour. J’ai savouré cette tranche de vie et apprécié le style et le vocabulaire très imagés de Poulaille où j’ai retrouvé des termes d’argot qui me sont familiers. J’étais fin prêt pour enchaîner sur d’autres œuvres du même auteur…

le-train-fou J’ai choisi « le train fou », roman cinématographique. Au delà du fait central, une locomotive dont les mécaniciens perdent le contrôle et un train qui devient un monstre errant sur les rails, Henry Poulaille choisit de décrire non seulement la vie quotidienne des cheminots et leur immense fierté vis à vis de leur travail, mais aussi les rapports hiérarchiques au sein de l’entreprise et la difficile reconnaissance du travail accompli. Le personnage central du roman ne manque pas de carrure : il sait à la fois s’opposer au chef « ingénieur » tout puissant, puis à son patron, et mobiliser les ressources nécessaires pour tenter d’éviter une catastrophe quasi inéluctable et sauver la vie des passagers qui lui sont confiés. Tableau profondément humaniste d’une entreprise et de son personnel, mais aussi réflexion sur le pouvoir et ses limites. Le style, méritant parfaitement le qualificatif de « cinématographique », est très prenant et l’on a envie de tourner les pages sans relâche, afin de savoir quelle issue l’auteur a choisie pour cette histoire haletante.

souvenirs_oursJ’ai été déçu par les « souvenirs d’un ours » de Lucien Descaves, récit autobiographique que j’ai trouvé parfois longuet et pas toujours très intéressant, bien que l’auteur nous fasse connaître nombre de personnalités hautes en couleurs qu’il a côtoyées au long de sa vie. J’ai bien aimé mon choix suivant : « D’amour et d’anarchie » de Claire Sainte Soline. Il s’agit encore une fois d’une tranche de vie, mais point d’une autobiographie. L’auteure a recueilli le témoignage d’une femme, Marie, qui, pendant une bonne partie de sa vie a été la compagne d’un artisan cordonnier militant, Célestin Legrain. A cause des choix politiques et de l’engagement constant de son compagnon, la vie de Marie n’a pas été une sinécure. Grâce à la plume de Claire Sainte Soline, la « moitié » de Célestin décrit son quotidien, la façon dont elle a été éduquée, les petits métiers qu’elle a exercés, les rapports, souvent abjects, qu’elle a eus avec ses employeurs, la difficile coexistence avec un homme que la militance a rendu parfois aigri et incompréhensif. Un portrait social qui complète bien ceux peints par Guilloux et Poulaille.

enfance_vendeenne Michel Ragon, lui, n’appartient pas à la même génération puisqu’il a écrit (et continue à écrire !) l’ensemble de son œuvre après la seconde guerre mondiale. De cet auteur prolifique, je connaissais surtout le versant « anarchiste » de ses écrits : « la voie libertaire », « la mémoire des vaincus », son « dictionnaire de l’anarchie »… Cette fois c’est l’aspect autobiographique de son travail d’écrivain qui m’a intéressé. J’ai conclu cette balade dans la littérature prolétarienne (en attendant la suivante !) en lisant « enfance vendéenne » (suivi de « adolescence à Nantes »), édité dans la collection « point virgule ». C’était un bon choix pour une fin d’étape ; je vous le recommande… Michel Ragon dresse le portrait des membres de la « tribu » familiale qui l’ont accompagné tout au long de son enfance dans le bourg de Fontenay en Vendée : du grand-père Sourisseau, le taiseux, ancien cocher, devenu jardinier de son état, à Marie, la cousine, fermière dans la plaine de Luçon, reine du jambon. L’auteur dépeint toute une économie domestique étroitement liée aux cueillettes, aux récoltes, aux bonnes opportunités offertes par la nature. La vie est sans doute plus facile, pour les pauvres gens, que dans les quartiers urbains dépeints par Poulaille. Les portraits ne se limitent pas aux membres de la famille. Au long des pages, on croise également Rabelais ou Georges Simenon qui ont laissé aussi leur empreinte dans le Fontenay de son enfance ! Le style de Ragon est plaisant, très imagé et savoureux. Au fil des pages, par touches successives, l’auteur réalise un tableau qui me rappelle des situations vécues pendant ma propre enfance.

Il est vrai qu’en un demi-siècle écoulé, beaucoup de choses ont changé, en bien comme en mal, dans nos vies… Même dans les rues de nos bourgades actuelles, on ne voit plus guère de jardinier poussant sa brouette ou d’enfants jouant aux cerceaux. La vie s’est repliée derrière les portails clos et les fenêtres à double vitrage. Les enfants passent l’essentiel de leur temps devant des écrans ; quant aux parents, ils smartphonent à tout va… On n’a jamais parlé autant de communication et pourtant !

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