2février2012

Réflexions politiques au fil de mes lectures (2)

Posté par Paul dans la catégorie : Le clairon de l'utopie; Philosophes, trublions, agitateurs et agitatrices du bon vieux temps.

Deuxième partie dans laquelle on parle encore de Jean Grave, de démocratie parlementaire et d’élections… mais aussi de trésors méconnus à découvrir sans plus tarder…

 Depuis des décennies, nous votons, pour élire des députés, un président, des conseillers…, un coup à gauche, un coup à droite, les majorités changent d’étiquette mais guère de pratique, et, au bout du compte, le populo est toujours le dindon de la farce. Comment se fait-il que le piège grossier dans lequel sont enfermés les électeurs ne finisse pas par être dévoilé au grand jour, et que pour une fois, si l’on veut réellement changer l’organisation sociale, on ne cherche d’autre issue de secours que ce jeu parlementaire pseudo démocratique qui a parfaitement fait les preuves de son immobilisme ? On revient à Jean Grave. Son point de vue – proche de celui de nombreux autres théoriciens libertaires de l’époque, certes, mais  qu’il a le mérite d’exprimer de façon posée et sans provocation – est fort intéressant… Plutôt que de paraphraser, laissons le parler :

«Et, lorsque revient chaque bataille électorale, les gens se précipitent aux urnes pour nommer celui qui leur parait le plus avancé. Non pas qu’ils espèrent en la réalisation de ses promesses – ils n’ont plus une très grande foi en les promesses électorales, mais parce que l’on subit la pression de la bande de sous-requins qui ont attaché leur fortune à celle du candidat, se glissant dans les comités électoraux, afin que l’élu fasse pleuvoir sur eux la manne électorale. Et l’électeur emboîte le pas, sous prétexte qu’il faut bien empêcher les réactionnaires de s’emparer du pouvoir que leur livrerait l’abstention…

[...] Les idées les plus hardies peuvent bien se faire jour dans quelques cerveaux, mais [...] il faut qu’elles mûrissent lentement avant d’être acceptées par un petit nombre et ne plus être regardées comme des paradoxes, ou l’apanage d’un esprit « original » ; on comprend l’immensité de temps qu’il leur faut avant de se transformer en actes de la vie courante d’un certain nombre.
Et cela se comprend. L’individu a à lutter contre les préjugés, les idées reçues, qu’il loge inconsciemment en sa cervelle, et dont il ne se débarrasse que très lentement, au cours de la vie, au choc des faits. Son cerveau tend bien à l’élever, mais l’organisation sociale pèse de tout son poids sur ses actes et l’empêche d’agir comme il voudrait. [...] Comme le passé a des attaches plus solides que l’idée qui ne fait que de naître, il est le plus fort, et, le plus souvent, les individus agissent d’une façon, tout en pensant d’une autre. »

 Le piège électoraliste fonctionne alors à plein régime et, six mois ou un an avant la date fatidique du changement de cap possible, on arrête tout : les perspectives nouvelles qui ont jailli dans les esprits des uns et des autres au cours des luttes antérieures sont mises de côté. Il convient de transformer tout cela en objectifs raisonnables, même au prix d’abandons cruels et de concessions faites au nom du réalisme. Les idées nobles qui ont germé se dessèchent peu à peu. Les plus naïfs estiment que le candidat pour lequel ils vont voter risque d’opérer les transformations sociales auxquels ils aspirent. La grande majorité met son bulletin dans l’urne en considérant que c’est un moindre mal et que le candidat choisi occupera le strapontin à la place d’un autre, potentiellement plus mauvais. Pour se rassurer, on se dit qu’il est important que quelqu’un, avec lequel on ressent une certaine communauté d’idée, puisse influer sur les décisions de ceux qui ont été élus avec lui sur un programme passablement divergent. Ecologiste on est, par exemple, convaincu du risque encouru avec le développement de l’industrie nucléaire ; pour être sûr d’obtenir de précieux maroquins dans le prochain gouvernement, on passe sous les fourches caudines de l’allié puissant que l’on estime le plus proche de soi, ou tout au moins le plus susceptible de faire la charité de quelques sièges. Avec un peu de patience, le maroquin on l’aura, avec un budget ridicule et une autonomie plus que surveillée. Certes on sauvera quelques niches écologiquement utiles pour les grenouilles ou les orchidées, mais les succès obtenus n’iront guère plus loin, et les grenouilles continueront à coasser à l’ombre de la tour de refroidissement de la centrale voisine. Ce que je dis pour les écologistes peut se généraliser à bien d’autres courants de pensée, avec les mêmes résultats. Je ne dénigre pas l’objectif atteint – j’aime bien les grenouilles – mais je considère qu’en faisant cela, on court le grave danger de faire croire à la multitude que le succès est possible dans ce jeu démocratique parlementaire parfaitement biaisé dès le départ. La logique du profit immédiat qui gouverne la société n’a pas été remise en cause, et, sous un quelconque et fallacieux prétexte, les concessions accordées seront annulées dans un délai plus ou moins bref.

 S’il est sans tendresse pour les réformistes dont les objectifs se limitent bien souvent à l’obtention de quelques améliorations temporaires dans le fonctionnement social, et presque toujours à leur propre nomination et à leur maintien dans un poste de pouvoir, Jean Grave n’est pas tendre non plus avec ceux qu’il appelle les « fétichistes de la révolution », ceux qui solutionnent les problèmes à grand renfort de barricades, et sont prêts à sacrifier la vie de leurs concitoyens pour la réalisation immédiate et illusoire de leur vision idéale du monde.

« Il y a aussi les féticheurs de la Révolution, qui contribuent à ancrer cette idée qu’il n’y a qu’un coup de force à opérer, pour que, du jour au lendemain, soit instaurée la société idyllique de nos rêves.
Pour les uns, ce vocable, Révolution, répond à tout. Faisons la Révolution, et tout sera pour le mieux.
Pour d’autres, la Révolution, c’est la conquête du pouvoir ; c’est renverser ceux qui le détiennent pour mettre à leur place des individus dévoués à l’humanité qui décréteront le bonheur universel.
Seulement, par malheur, lorsqu’un changement de ministère ou une révolution leur apporte le pouvoir entre les mains, ils s’aperçoivent avec terreur qu’aucun individu n’a la même conception du bonheur… [...] D’autre part, comme leur révolutionnarisme n’est fait que de formules, de jactances et de beaucoup d’ignorance ; aux prises avec les difficultés, ils perdent la tête. Montés au pouvoir avec – ou sans – la conviction de faire quelque chose, ils entendent surtout y rester. Prisonniers de l’ordre social qu’ils avaient juré de bouleverser, ils finissent par devenir plus réactionnaires que ceux auxquels ils se sont substitués… »

 Si l’urne est nuisible, et la barricade illusoire, à quel saint faut-il alors se vouer ? C’est là que la lutte au quotidien, même s’il s’agit d’un combat pour de simples réformes, retrouve toute son importance. Au travers de tous les combats que l’on initie, ou auxquels on participe, on s’aperçoit qu’une autre gouvernance est possible. On s’éduque, on sort de ses inhibitions, on remet peu à peu en cause la hiérarchie… On s’aperçoit alors que l’adage « la fin justifie les moyens » est une erreur grossière qu’il faudrait plutôt remplacer par exemple par « les moyens conditionnent la fin ». C’est dans l’autogestion des luttes que l’on apprend l’autogestion tout cours. C’est la construction de nouveaux liens sociaux et économiques, même expérimentés à petite échelle, qui sert de laboratoire à la construction de la société future, et qui – surtout – rend crédible auprès d’une multitude de témoins, la validité des projets que l’on entend mettre en place à grande échelle. En 1910, déjà, Jean Grave est parfaitement conscient de ce fait et il l’exprime en critiquant ceux qui – au nom de l’idéal révolutionnaire – méprisent les luttes pour l’amélioration du sort des ouvriers au quotidien, tout autant que ceux qui perdent de vue tout idéal sociétaire, et limitent leur action à la réduction de quelques heures de la semaine de travail. Un juste équilibre entre la réforme et la révolution, entre le réel et la potentialité, le temps présent et le futur (auquel il ne faut pas renoncer).

« L’Etat ne prend autant d’extension que parce que nous croyons trop à sa toute-puissance, et que nous l’armons contre nous, à chaque instant, en lui demandant de se substituer en notre lieu et place, pour accomplir ce qu’un peu d’initiative de la part des individus leur permettrait d’exécuter d’une façon beaucoup plus libérale et moins coûteuse. Mais comme l’Etat n’a pour mission que d’assurer la jouissance de ceux qui en détiennent la force, il se sert des armes que nous lui fournissons pour étendre ses attributions, augmenter ses prérogatives, et étouffer les réclamations de ceux dont le rôle consiste à produire pour ceux qu’il protège.
Il faut donc démontrer aux individus que l’Etat le plus puissant n’a de force, que celle qu’il tire d’eux, qu’il ne sera rien du jour où l’individu se décidera à vouloir être lui-même, et agir par lui-même. »

  L’investissement dans la recherche de nouvelles formes de luttes, de nouvelles structures de travail, le rejet de l’urne, ne signifient pas que l’individu ignore l’existence de l’Etat. La lutte contre le pouvoir central et contre les diverses structures dont se dotent les oppresseurs reste bien présente. Si Grave ne développe pas directement la notion de « désobéissance civile » élaborée notamment par Thoreau et reprise par de nombreux libertaires, l’idée est sous-jacente dans ses écrits, elle fait partie de son arsenal de moyens de lutte contre le capitalisme. Le combat doit se mener en s’engouffrant dans chaque brèche qui s’ouvre, en utilisant chaque opportunité qui se présente pour contrer l’omniprésence étatique. Les bases de la société future s’élaborent au sein même de la société capitaliste présente, cette société que Jean Grave qualifiera, avec un peu trop d’optimisme, de « mourante » dans une autre de ses œuvres majeures.

Je termine cette brève évocation du travail de Jean Grave, en citant un paragraphe que je trouve porteur d’espoir, plus peut-être que ceux que j’ai inclus dans la première partie de l’article (et de l’espoir nous en avons bien besoin, tant ont progressé les problèmes auxquels l’humanité était confrontée il y a un siècle). Ce texte montre bien l’une des qualités principales de son auteur, à savoir son ouverture d’esprit… Je trouve étonnant que certains anarchistes, à son époque, l’aient trouvé doctrinaire et borné !

 « Nous voulons réaliser un état social où toutes les aspirations puissent évoluer librement. Il faut donc que les individus se mettent bien dans la tête que ce qui répond à leur idéal de bonheur peut-être parfaitement intolérable pour d’autres ! Que, par conséquent, la réalisation de ce qu’ils désirent ne peut pas se faire par lois et majorités, mais en essayant soi-même de réaliser dans son coin, dans son milieu, autour de soi, les idées qui vous sont chères, sans attendre une majorité pour les imposer.
Ce dont il faut bien se convaincre encore, c’est que la liberté ne se débite pas par tranches : elle est ou n’est pas ; la liberté pour tous ne peut être complète que si chacun respecte la liberté des autres, la liberté de chacun n’ayant d’autre limite que lorsqu’elle entrave celle d’un autre. Conflit qui doit s’arranger à l’amiable et non par la force.
Ce qu’il faut apprendre, c’est que l’affranchissement individuel ne peut être l’œuvre d’aucune puissance terrestre ou imaginaire, mais l’œuvre de l’individu lui-même qui, à chaque instant de sa vie, doit lutter pour résister aux empiètements de l’Etat ou ressaisir ce qui lui a été enlevé.
Mais un individu qui voudrait résister seul au milieu de la foule serait bientôt écrasé.
D’autre part, vouloir grouper les hommes sous un programme général, ce serait les vouer à la dislocation lorsqu’il s’agirait de passer à l’action.
Il y a cependant un moyen d’éviter ces deux extrêmes. Si les individus ont des conceptions différentes qui les séparent, ils en ont de communes qui les rapprochent. S’il leur est impossible d’être d’accord sur chacun de leurs modes d’activité, pourquoi ne se solidariseraient-ils pas, avec ceux qui pensent de même sur un point particulier, bien défini, pour le mode d’action sur lequel ils sont d’accord.
C’est l’application dans la lutte du mode de groupement que nous imaginons pour la société que nous désirons… »

 Espérons, pour conclure, que la lecture de ces quelques extraits donnera à certains l’envie d’aller un peu plus loin… La mine d’œuvres à l’intérieur desquelles puiser est considérable : de Reclus à Grave, en passant par Thoreau, Kropotkine, Emma Goldman ou Pierre Clastres, la somme des écrits des penseurs libertaires représente un véritable trésor intellectuel qu’il est impossible de continuer à ignorer, d’autant que l’histoire a, dans bien des cas, démontré la lucidité dont faisaient preuve certains de ces auteurs parmi les plus anciens. Espérons aussi que la vision de ceux qui perçoivent les anarchistes comme des individus n’ayant que la volonté de détruire, aura un peu évolué. C’est, après tout, l’un des deux mille douze objectifs que je me suis fixé ! En ce qui concerne Jean Grave, il n’est point question, à travers ces deux chroniques, d’en faire un quelconque panégyrique. D’une part je ne connais qu’une partie de son œuvre, et, d’autre part, il y a des positions qu’il a exprimées, notamment lors de la déclaration de guerre en août 14, que je ne partage pas. Je ne crois pas, d’ailleurs, qu’il y ait de penseur avec lequel je sois en accord total. Je n’ai jamais été très porté sur le col Mao !
Histoire de changer, la prochaine fois, on parle de la Révolution de 1789 et de la grande peur dans le Bas-Dauphiné, le point d’attache de mes racines.

Notes : la sixième image, le portrait de Jean Grave, provient du site Cartoliste, dûment référencé par la Feuille Charbinoise dans sa liste de liens permanents. Si vous n’êtes pas encore allés visiter l’impressionnante collection de cartes postales présentées par ce site, il est encore grand temps de rattraper cet oubli ! Mais ne trainez pas car le fonds grossit de jour en jour…

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28janvier2012

Réflexions politiques au fil de mes lectures (1)

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Le clairon de l'utopie.

Première partie dans laquelle on parle de Jean Grave, et surtout du monde, de la manière dont il allait il y a un siècle, et de la manière dont il va ; ambitieux programme…

Profusion d’écrits contestataires. Il faut dire que, vu le spectacle quotidien qu’offre le monde de la politique et de l’économie, il y a de quoi hurler. Dans toute cette masse éditoriale, beaucoup de délayage, de redites, de fausses découvertes, même si tout cela est souvent fort sympathique. Beaucoup enfoncent des portes ouvertes depuis longtemps, ou proposent de « nouveaux itinéraires » que les anciens ont déjà explorés. Certes les mots changent mais pas les idées. Tout cela me donne un peu envie de revenir à mes « fondamentaux », de lire ou de relire les « anciens » : ceux que j’ai rencontrés et parfois mal interprétés du temps de mes vingt ans ; ceux dont je me suis éloigné pour adhérer à des idées que j’estimais moins poussiéreuses ; ceux qui, finalement, avec les mots de leur époque, ont prédit, raconté, analysé des événements dont le déroulement n’a guère changé aujourd’hui.

Entre deux romans « récréatifs », prenant pour prétexte mes découvertes chez les bouquinistes (mon côté « collectionneur » reprend le dessus !), je lis ou relis : « l’éthique » de Pierre Kropotkine, « La science moderne et l’anarchie », du même prince géographe, « L’évolution, la révolution et l’idéal anarchique » de mon cher Reclus, « Réformes, révolution » de Jean Grave, cet « anar » début de siècle mal connu et pourtant si plaisant à parcourir… Certes les tournures de phrase sont parfois vieillottes ; on s’en rend compte en lisant l’appel à manifester de Zévaco que j’ai publié il y a peu ; les « bougres » et les « bougresses » ne sont plus de mise, « capitalisme » est gracieusement remplacé par « néolibéralisme » et l’on n’affronte plus guère de « cognes »… Les exemples choisis pour illustrer ces écrits ne collent plus vraiment avec notre actualité (quoique : voir les problèmes évoqués par les citations de Jean Grave, un peu plus loin). La croyance naïve de certains auteurs dans les vertus salvatrices de la science sont parfois irritantes et l’on sait maintenant que le mot « Progrès » figurant en bannière dans certaines prophéties est à examiner avec une certaine méfiance… Mais quelle justesse et quelle lucidité on découvre dans les analyses livrées au fil des pages des ouvrages mentionnés ci-dessus. Je vais m’appesantir un peu sur « Réformes, Révolution » de Jean Grave, arrivé depuis peu dans ma bibliothèque.

Y-a-t-il quelque chose à redire ou à renier, lorsque cet auteur écrit par exemple (entre 1905 et 1909) :

« Une chose qui étonne et désespère quelques-uns – lorsqu’on compare le développement intellectuel et moral (théorique) de notre époque avec les faits qui s’accomplissent journellement – c’est de voir que ces derniers sont, le plus souvent, un complet démenti au premier, et que l’évolution matérielle se fait comme si elle ne tenait aucun compte de l’évolution intellectuelle.
Si nos aspirations morales, intellectuelles, semblent dénoter une humanité qui tend à s’élever, à s’ennoblir, à se perfectionner, il semble, au contraire, par les actes collectifs, que nous laissons accomplir en notre nom, sans protester le plus souvent, que nous régressons vers les périodes barbares…
Ainsi, pour prendre le cas le plus frappant, la question de la guerre, le respect de la vie humaine : si, de tous temps, il y eut des voix pour proclamer les douceurs de la paix, les bienfaits de la fraternité, l’horreur des combats et des massacres, aucune époque, je crois, plus que la nôtre, n’a fourni pareils monceaux de littérature démontrant l’injustice des conflits entre nations, leurs mauvais effets sur le vainqueur et le vaincu. [...] Jamais ne s’élevèrent si nombreuses les voix contre cette survivance de la barbarie. [...] Et cependant le fléau de la guerre s’étend plus que jamais ! La vie humaine, comme aux époques les plus barbares, semble ne compter pour rien dans les calculs de ceux qui nous dirigent. La guerre sévit partout… »

Faut-il quelques exemples dans l’histoire récente pour illustrer ces propos ? Cherchons les dans les actualités qui mettent en cause nos démocraties occidentales soi-disant si avancées en matière de « droits de l’homme » : le camp étatsuniens de Guantanamo échappant à toute juridiction, les bombardements des forêts vietnamiennes à l’agent orange, l’emploi des bombes à sous-munition ou d’armes expérimentales aux effets barbares par l’armée israélienne au Liban ou à Gaza, la torture de prisonniers légitimée par une soi-disant lutte contre le terrorisme, les bavures à répétition en Irak, en Afghanistan, en Libye. Comme le fait remarquer Grave – la guerre de 14 n’était pas encore passée par là :

« Nous n’avons pas de guerre continentale. Chaque nation, quelle que soit son envie d’écraser ses concurrentes, a une peur trop forte de « l’inconnu » que recélerait une guerre chez elle ou à ses portes. Mais comme leur système économique est basé sur la fraude et la violence, comme leurs gouvernements ne se maintiennent que par la violence, ce qui les force à entretenir des armées qu’il faut bien faire agir pour justifier leur maintien, [...] c’est dans les pays éloignés que l’on a déversé le fléau de la guerre… »

On pousse telle ethnie à massacrer telle autre ; on fournit le matériel nécessaire à l’exercice de cette tuerie, puis l’on dénonce, en poussant des cris d’orfraie, la barbarie des pratiques de telle ou telle peuplade : des gens qui s’entretuent à la machette alors qu’il est beaucoup plus propre d’exécuter l’adversaire avec les missiles expédiés par un drone, ou en arrosant les populations civiles de bombes au phosphore. Les propos de Jean Grave peuvent être repris à la lettre : on n’a jamais autant parlé d’ordre mondial, de droits de l’homme, de lutte contre la tyrannie, et comme au début du XXème siècle, les conflits – officiels ou non – sont légion. On décrète que certains pays font partie des forces du mal, et l’on s’allie, pour les combattre, avec des pays ayant par exemple les mêmes pratiques religieuses totalitaires. J’aimerais que l’on me démontre en quoi la situation des femmes est plus favorable en Arabie Séoudite ou dans les Emirats, plutôt qu’en Syrie ou en Afghanistan. Les gouvernements décident de la blancheur morale de tel ou tel état, en fonction des pressions du moment des lobbies idéologiques et surtout financiers qui les encadrent. « Tu me laisses faire le ménage dans telle ou telle région du globe, et moi je ferme les yeux sur ce qui se passe chez toi ou à tes frontières ». Un millier de prisonniers se cousent les lèvres pour dénoncer leurs conditions d’enfermement en Kirghizistan . Dans plusieurs états africains, catholiques et musulmans s’empoignent comme au bon vieux temps des guerres de religion en Europe (sauf qu’au temps de François 1er on ne se souciait guère de pétrole ou d’uranium). Sommes-nous bien loin de la description suivante, établie par Jean Grave, toujours dans le même ouvrage – description qui devrait peiner malheureusement le Président Erdogan  ?

« Aux portes de l’Europe nous avons pu, pendant plusieurs années, assister au massacre de la population arménienne, mené systématiquement par ce monomane de l’autocratie – que l’on a flétri du nom de « Sultan Rouge » – sans que la conscience publique se soit soulevée, le massacreur étant protégé par la diplomatie russe qui opérait de même chez elle sur les Juifs. Les politiciens français laissant faire, pour ne pas s’aliéner leur allié – celui que l’histoire flétrira du nom de Tzar sanglant, et aussi de fourbe, car nul ne sut davantage faire étalage de sentiments pacifiques, pour organiser le massacre. [...] C’est en Afrique, surtout, qu’en ce moment la race blanche donne la mesure de cruauté et de détraquement cérébral qu’elle peut atteindre. Français, Allemands, Belges et Anglais, à ce sujet, n’ont rien à se reprocher mutuellement. [...] Ce qui se passe si loin de nous ne peut nous intéresser !
Et encore, faut-il que cela se passe si loin ? A l’heure actuelle, en Europe même, un peuple s’est soulevé pour réclamer les minces libertés que possèdent tous les peuples européens (allusion à la tentative révolutionnaire de 1905 en Russie – NDLR). Nos républicains français, qui se réclament de la révolution qui voulait affranchir tous les peuples, se rangent du côté de la bande de forbans qui dominent et terrorisent ce peuple par les massacres et la déportation, et s’empressent de souscrire aux emprunts qui doivent faciliter au bourreau son œuvre de répression (allusion à l’emprunt lancé pour la construction du chemin de fer russe – NDLR). Les républicains suisses, fidèles à leurs traditions de plats laquais des tyrans, lui livrent ceux qui se sont fiés à la légende menteuse de terre d’asile aux persécutés… »

Les politiciens français laissent faire… Un siècle se passe avant que ces guignols éprouvent le besoin, pour des raisons de cuisine électorale, de revenir sur le massacre des Arméniens, et se livrent à un exercice dangereux consistant à légiférer dans le domaine de l’histoire. Si une telle réaction avait lieu d’être, c’était au moment des faits ; les réactionnaires de l’époque avaient d’autres chats à fouetter. Leur indignation actuelle n’est guère utile, voire même défavorable lorsqu’ils militent en Turquie, à la cause des intéressés. Mais qu’importe, ce n’est pas le but recherché… Il est plus facile de se tailler un costume de saint homme en évoquant les problèmes passés que ceux qui se dessinent à l’horizon. Le pire serait qu’un génocide reconnu ne serve, plus tard dans l’histoire, à justifier d’autres exactions à l’encontre d’autres peuples.

A travers tous ces faits d’actualités rapportés par Jean Grave, on identifie sans peine les soubresauts et les convulsions qui ont marqué l’histoire du début du XXème siècle et précédé de près le déclenchement de la première guerre mondiale : heurts des impérialismes, achèvement des empires coloniaux, nationalismes exacerbés… La croissance sauvage du capitalisme industriel est à son apogée, mais l’élan révolutionnaire a une influence non négligeable sur une partie du prolétariat qui réclame au minimum sa part du gâteau, au mieux un chamboulement complet de la pyramide sociale. Les patrons s’inquiètent. La guerre calmera les esprits. La crise actuelle provoque une progression sans précédent des inégalités et des injustices, une révolte de plus en plus violente des couches les plus jeunes de la population dans tous les pays… Face à cela, la réponse de ceux qui tiennent les rênes du pouvoir est toujours la même : diviser ceux qui protestent, les amuser avec de fausses promesses, de faux enjeux, transformer le compagnon de lutte en ennemi héréditaire… Une méthode éculée mais qui fait toujours ses preuves ; une méthode que le contrôle actuel des médias par les puissances financières, et l’envoutement qu’ils exercent sur les masses, rend d’autant plus efficace. Les bruits de botte se font de plus en plus oppressants… Pakistan, Iran, Syrie, Tibet… les foyers d’incendie ne manquent pas… Quel politicien illuminé, quel économiste cynique, quel militaire assoiffé de prestige appuiera sur la gâchette ?

Tout cela peut paraître bien démoralisant, tant sont grandes les similitudes entre ces deux périodes (et d’autres également). Pourtant, les événements ne s’enchainent pas systématiquement de la même façon et la charrue de l’histoire ne passe et ne repasse pas sans cesse dans les mêmes sillons. Même si l’envie est forte de jouer à la politique de l’autruche et de renvoyer dos à dos les protagonistes de cette sinistre partie d’échecs qui se déroule à la fois sous nos yeux et dans notre dos, il faut rester lucide et surtout conscient du fait que les citoyens, rassemblés, disposent d’une certaine force et peuvent faire effet de levier pour dévier le cours des événements. Encore faut-il ne pas se tromper d’objectif et de moyen de lutte. Je reviendrai, dans une deuxième partie, sur ce livre « Réformes, Révolution », notamment pour examiner le point de vue de Jean Grave concernant les politiciens, le jeu parlementaire, et l’incapacité des populations à imaginer une autre issue de secours que le dépôt d’un bulletin dans l’urne. A suivre donc…

Note : pour ceux qui voudraient s’intéresser d’un peu plus près à Jean Grave, notamment à l’ouvrage sur lequel je m’appuie pour écrire cette chronique, sachez qu’il a été réédité en octobre 2009 par Bibliobazaar et qu’on peut encore se le procurer en librairie si l’on n’a pas la patience de participer à une chasse au trésor chez un libraire d’occasion. Le prix est malheureusement élevé, sans doute à cause d’un tirage limité (35,85 €). Pour ceux qui ne sont pas allergiques à la lecture sur écran, ou qui ne veulent pas faire l’investissement élevé représenté par le livre version papier, il est possible de le lire à cette adresse, sur le site OpenLibrary ou de le télécharger en pdf. Du même Jean Grave, on peut lire aussi, avec profit, « Mémoires d’un anarchiste », « La société future », « La société mourante et l’anarchie »… Tous ces ouvrages sont d’édition récente, et ce phénomène semble montrer que leur auteur connait enfin le regain d’intérêt qu’il mérite largement…

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23janvier2012

Bric à blog bringuebalant

Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.

« Bringuebalant » : s’applique dans ce cas à un texte rédigé lors des journées difficiles consécutives aux festivités de fin d’année, journées pendant lesquelles l’humeur va cahin-caha en fonction de l’ensoleillement, de la brume et des gelées prolongées. Ethylémologie de ce mot : « bringue » de « bringue » – « balant », variante orthographique de ballant terme utilisé généralement pour qualifier le mouvement avant-arrière d’une personne quelque peu hésitante… Exemple d’utilisation : « Le jeune militant resta les bras ballants, médusé par l’ampleur de la dune de sable qu’il avait à déplacer et la petitesse de la cuillère que son chef de cellule lui avait confiée. Il abandonna lâchement la tâche et partit faire la bringue » (dictionnaire charbinois édition 2012).
Pour en revenir au bric à blog, on oscille entre optimisme et pessimisme, ardeur et découragement, humour et désespoir… et on n’est pas les seuls ! Fin de l’introduction introspective.

Pour commencer, et pour se soulager, on tape un bon coup sur les experts. J’avais envie de rédiger une chronique sur ce thème : experts en économie, en relations internationales, en coulage de bateaux… que l’on nous sort à la télé à tout bout de champ. Daniel Mermet, à la radio, a traité de ce problème avec pas mal de brio. Il faut dire que c’est dans l’air du temps. Ce que je me demande c’est quand on va créer le poste « d’expert en conneries d’experts ». Je sais que ça risque d’être un peu harassant comme boulot car il y a de quoi faire ! La particularité de ces gugusses, diplômés en esbroufe, avec lesquels on nous « amuse » à longueur d’antenne,  outre le fait qu’ils changent d’avis au gré des événements, n’hésitant pas à se contredire à quelques années (voire quelques mois) d’intervalle, c’est qu’ils font tous partie de la même chorale des Petits Frères des Riches. Certes, ils ont plus ou moins de tremolo dans la voix, et entonnent leur refrain en respectant le registre qui est le leur, mais l’essentiel c’est qu’ils respectent le dogme libéral au doigt et à l’œil. « C’est bien triste que le magasin brûle Madame Michu, mais il n’y a pas d’issue de secours, alors il va falloir faire avec la petite vague de chaleur ! » Le seul espoir que j’ai, c’est que ce bourrage de mou granguignolesque finisse par lasser le chaland. Il est difficile de vendre des casseroles en n’ayant qu’un modèle à présenter et en le dupliquant à l’infini. Au bon vieux temps de cette caricature de communisme qu’était l’URSS, on avait au moins un épouvantail à agiter ! Le terrorisme islamique, en tant qu’unique « force du mal », c’est un peu léger pour faire avaler toutes les couleuvres. Il serait grand temps de s’occuper des terroristes, des vrais, ceux qui occupent tous les postes clés en économie dans nos sociétés en cours de dépeçage. Enfin, en attendant, si vous ne l’avez pas fait, réécoutez les deux reportages de « Là-bas si j’y suis », vous entendrez un autre son de cloche.

Si l’on dispose de nombreux expert en « printemps arabe », il semble que ce soit la pénurie quand il s’agit de parler des événements qui se déroulent au sein de l’Union Européenne, en Roumanie plus exactement. Certes on nous a annoncé, à plusieurs reprises, que les Roumains – ces pauvres gens – n’appréciaient guère la politique d’austérité imposée par leurs dirigeants libéraux, un peu, ma foi, comme les Espagnols, les Portugais, les Italiens, les Grecs… On nous a montré quelques images de manifestations avec des drapeaux troués, et précisé bien entendu, que les casseurs ultra-gauchisto-anarchistes en profitaient pour se livrer à quelques pillages…. Mais l’analyse de la situation n’est guère allée plus loin. D’où l’intérêt de ce texte « Roumanie : une révolution au sein même de l’Europe » publié sur le site de « l’en-dehors ». L’auteur propose une étude chronologique des événements qui ont poussé les Roumains à descendre massivement dans la rue, et donne, tout au long de son récit, de nombreux liens pour étayer ses affirmations. Lorsque nous sommes allés en Transylvanie, à l’automne 2010, la situation n’était pas brillante – j’avais évoqué le sujet dans ces colonnes : salaires des fonctionnaires baissés de 25 %, pouvoir d’achat très faible, une grande partie de la population en dessous du seuil de pauvreté, chômage en pleine croissance poussant à nouveau à l’émigration… A l’époque, l’appartenance – toute récente – à l’Union Européenne était plutôt bien vécue, et l’entrée dans la zone euro annonçait la promesse de lendemains qui chantent un peu plus. Il semble que la situation a beaucoup évolué depuis que le FMI et la Banque Centrale Européenne ont dévoilé la totalité de leurs cartes et de leurs intentions… Nul ne peut prédire ce qui va se passer dans un des pays voisins de la Roumanie, en l’occurrence la Hongrie, tombée entre les mains d’une joyeuse bande de nationalo-populistes de droite plus ou moins extrême. Ce qui est sûr c’est que les libertés individuelles sont dangereusement menacées… Là aussi, la situation économique n’est pas brillante !

Retour dans l’Hexagone uraniuminisé… EDF sait-elle vraiment démanteler ses centrales nucléaires ? Voilà la question dérangeante que pose cet article instructif du site d’informations « Basta »… Les problèmes liés au démontage, à la gestion des déchets faiblement radioactifs – mais néanmoins toxiques – générés par ces chantiers titanesques, sont souvent passés sous silence, notamment lorsque l’on débat du coût respectif des différentes sources de production d’énergie. Ce texte a le mérite de remettre au premier plan quelques éléments fondamentaux à prendre impérativement en compte dans ce genre de débat. Un de ces quatre, il faudra que je vous parle du démontage de notre fleuron local superphénixien. Nous dormons toujours à quelques kilomètres d’un bon stock de plutonium et de sodium radioactif. Malville offre l’une des rares piscines couvertes à proximité de notre domicile, mais, je ne sais pas pourquoi, nous n’avons guère envie d’y faire trempette ! Tout le monde parlant du futur non-événement, à savoir les élections présidentielles, je ne peux m’abstenir (enfin si, mais c’est une autre question) d’y faire allusion. Je constate, dans un premier temps, qu’aucun des joyeux candidats bien placés au départ de la course, n’a la moindre intention, et même la moindre velléité d’intention, de s’attaquer au lobby qui va continuer à faire la pluie radioactive et le beau temps atomisé sur notre territoire. J’ai vu cette semaine un reportage sur les « Verts » en Finlande ; eux au moins sont francs dans leurs déclarations. Ils sont opposés au nucléaire, mais s’abstiennent d’évoquer cette question pendant la campagne électorale en cours, histoire de ne pas entraver les maigres chances qu’ils ont encore de participer au futur gouvernement. Il est vrai que ces histoires de déchets radioactifs pendant des dizaines de milliers d’années ne constituent pas vraiment un enjeu d’importance pour des politiciens dont le train-train quotidien est bouleversé tous les cinq ans.

Dans le domaine culturel, l’affaire de la fermeture, sur décision judiciaire américaine, du site de téléchargement MegaUpload a fait pas mal de bruit dans le landernau informatique. Il faut dire que cela sent le soufre à plein nez… Deux billets lus ces derniers jours proposent une analyse pertinente de ce fait de société. Sur son « bloc note visuel », Totem, André Gunthert s’intéresse aux guerres perdues d’avance et se livre à une comparaison intéressante entre l’opération politico-judiciaire en cours et la tentative faite par le roi François 1er d’interdire l’impression de livres sur le territoire de son royaume, solution aussi grotesque que désespérée pour enrayer la montée de la Réforme Protestante. L’article s’intitule : « MegaUpload, comment se perdent les guerres culturelles« . L’extrait choisi de ce texte recoupe tout à fait mon propre point de vue : « Inutile de pleurer MegaUpload. Des centaines de sites semblables ont déjà pris le relais, qui tirent leur utilité et leur profit des interdictions mêmes qu’édictent les pouvoirs sous influence des lobbies du copyright. Mais la démesure de la contre-attaque est la preuve de la profonde faiblesse de ceux qui ont déjà perdu la guerre. Merci à eux de nous le signaler avec autant de clarté. »
Autre point de vue sur le même sujet, différent mais néanmoins convergent, sur le site « Reflets ». L’article s’intitule : « MegaUpload, le cancer du pirate« . Attention c’est un peu plus technique, et quelque peu déroutant si vous n’êtes pas familiers des techniques de téléchargement et de la terminologie spécifique à ce secteur en pleine expansion. Je n’ai aucune sympathie pour les multinationales culturelles et pas plus pour les structures de piratage commercial qui s’appuient rigoureusement sur les mêmes principes d’exploitation. Disons que ce qui m’inquiète, comme nombre d’internautes, c’est ce qui se profile à l’horizon en matière de contrôle et de censure de la toile. Chacun sait que de nos jours il est facile de traiter une structure quelconque de « terroriste » et, au nom de la bonne moralité que l’on ne respecte aucunement par ailleurs, de la désigner à la vindicte générale… Un seul outil, Internet, deux conceptions radicalement opposées de son utilisation… Choisis ton camp camarade ! Si tu as des hésitations, tu peux aussi lire un autre article du même site « reflets », intitulé « MegaUpload takedown : quelles leçons en tirer ?« . Ce texte décortique, sur le mode humoristique, les propos grandiloquents de la députée Marland Militello, béate d’admiration devant l’action de not’bon président, qui vient, une fois de plus, de sauver le monde, cette fois grâce à la charmante loi Hadopi…

Pour terminer de façon un peu plus décontractée, je vous propose un bilan original de l’année 2011… original, et pourtant fort instructif, cet ensemble de données statistiques ramené au « jour par jour ». Publié sur Altermonde, ça s’intitule « des chiffres et des êtres » et c’est signé Épik Épok. C’est incroyable tout ce qui peut se passer, chaque jour, en France, juste sous notre nez. En tout cas, moi, je ne fais pas partie des gens qui vont chez le coiffeur si souvent que ça… ce qui explique par ailleurs que je sois si peu au courant des faits et gestes de mes concitoyens !
Dans le domaine délassant pas con,  « la Parisienne libérée » continue à sévir pour notre grand plaisir ; parmi les dernières chansons, une petite préférence pour « la TVA j’aime ça ». Ce dernier clip s’inscrit dans une série proposée par Mediapart sur son site internet. Quelques autres perles à dénicher dans la liste, notamment « kayak à Fukushima » !
Et enfin, cette brève étude d’une maison de hobbit peu coûteuse et autonome sur le plan énergétique… Les camarades semi-hommes n’avaient peut-être pas tort en préconisant un habitat partiellement enterré… A moins que les nains avec leurs cavernes et les elfes avec leurs cabanes aériennes n’aient aussi entrevu quelques issues intéressantes pour l’habitat du futur. Vivement le printemps qu’on s’occupe un peu de notre auto-suffisance !

Ciao tutti. Grazie mille.

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19janvier2012

« Les indignés » à Paris, place de l’Opéra, en janvier 1891.

Posté par Paul dans la catégorie : pages de mémoire; Philosophes, trublions, agitateurs et agitatrices du bon vieux temps.

Un texte de Michel Zévaco, publié dans le journal « L’égalité », le 23 janvier 1891

« Le mouvement se propage – l’Italie, l’Angleterre, l’Espagne, la France. Réunion publique des sans-travail. En plein air !

Les idées vont vite, plus vite que les morts de la célèbre ballade allemande. Semblables au fécondant pollen des plantes africaines, que le simoun emporte en une course vertigineuse sur ses ailes enflammées, les idées voyagent, font le tour du monde, pénètrent les cerveaux, sapent les vieux édifices branlants, et partout déposent les germes de l’incessant renouveau dont vit l’humanité.

A quoi bon prêcher, A quoi bon essayer de répandre les théories nouvelles ? A quoi bon parler dans les réunions publiques, écrires dans les brochures, les journaux et les livres ? Pourquoi noter, étudier, analyser les dernières secousses du monde agonisant et les premiers vagissements de la société future ?

A quoi bon ?… Pourquoi ?

Mais parce que la parole qui tombe du haut d’une tribune, l’écrit qui s’en va sur les pages humides d’un journal font germer les idées, et que les idées peu à peu se condensent en une vapeur révolutionnaire ; et que la vapeur enfin fait sauter la chaudière où elle est comprimée.

L’Italie a cessé d’être une vague et insaisissable formule ; elle a pris corps ; elle se montre ; et elle montre les dents.

A Londres, les menaçantes processions d’affamés ont jeté la terreur dans la société bourgeoise.

En Espagne, la Catalogne s’est dressée le couteau à la main.

La France était en retard.

La voici qui se met en fin de la partie. Il y a deux jours, à Rouen, les sans-travail parcouraient les rues, pillant les boulangeries, brisant les devantures des magasins.

Demain, ce sera Paris qui essaiera de sortir de son engourdissement, qui tentera d’affirmer le droit à l’existence pour ceux qui ne vivent pas.

Car ce n’est pas vivre que de manger au fourneau économique et de coucher à l’asile de nuit.Demain, à une heure, place de l’Opéra, les gueux se réuniront pour discuter, librement, pour étaler leurs misères à la face du ciel. Voici l’affiche qui convie les misérables à cette manifestation.

Aux ouvriers sans travail
Grand meeting
Sur la place de l’Opéra, vendredi 23 janvier 1891 à 1 heure.
CAMARADES
Nous convions tous les ouvriers sans travail, de toutes les corporations, tous les miséreux, à venir manifester, place de l’Opéra, le vendredi 23 janvier 1891.
Nous sommes convaincus que tous ceux qui souffrent répondront à notre appel.

Camarades,
Assez de lâcheté. Alors que partout s’étalent les richesses que nous avons produites, n’est-il pas honteux de notre part de crever de faim et de froid dans les faubourgs .
N’ayons donc pas de honte d’étaler aux yeux des repus notre misère et nos loques.
De l’énergie et du cœur ! Que les bourgeois comprennent enfin qu’il y a une question sociale.
Que pas un sans-travail ne manque au rendez-vous ; même ceux qui travaillent aujourd’hui, car demain ils seront peut-être comme nous, par la force des choses, sans logement et sans pain !
Donc tous, tous à l’Opéra !

Un groupe d’ouvriers sans travail.

Demain, donc, devant le superbe monument doré où toute la morgue bourgeoise éclate en un luxe insolent, la misère viendra s’affirmer. Ce sont réellement des ouvriers sans travail qui iront, place de l’Opéra, crier aux oreilles des repus, de ceux qui ont des fourrures sur le dos, qui mangent et boivent à leur faim, toutes les désespérances de l’hiver, toute la haine qu’ils ont au cœur.

Des journaux ont laissé entendre que le meeting n’est pas organisé par des ouvriers : nous affirmons le contraire. Nous connaissons les organisateurs qui sont de nos amis ; et ce sera le devoir de tous les révolutionnaires d’aller prêter leur concours aux sans-travail.

Emeute, peut-être !

Qui sait quelles tempêtes la bise d’hiver peut avoir soufflées dans l’âme du miséreux ? Qui sait quelles colères vont se produire demain, au grand jour ? Emeute ?… Révolution, peut-être !
Peut-être rien, peut-être tout ! Révolutionnaires, faites votre devoir !»

Notes : pour ceux qui connaissent mal Michel Zévaco, talentueux écrivain populaire, créateur du personnage mythique de Pardaillan, héros de cape et d’épée, la Feuille Charbinoise lui a consacré une chronique il y a quelques temps de cela que vous pouvez relire. Sur la presse de l’époque, on peut relire aussi les deux billets consacrés à Séverine. Les images, toutes d’actualité bien sûr, proviennent de sites divers sur la toile. Le texte cité de Michel Zévaco provient d’un ouvrage dont je vous recommande vivement la lecture : « De cape noire en épée rouge », articles de Michel Zévaco, choisis et présentés par Laurent Bihl aux éditions Ressouvenances. Ce livre est illustré de magnifiques gravures d’époque, notamment des dessins réalisés pour divers journaux humoristiques par des caricaturistes comme Steinlen, Willette, Robida… Passionnant !


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16janvier2012

Court métrage romain… sans vespa

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage.

Bienheureux voyageurs. A l’heure où d’autres ploient sous la charge d’un dur labeur pas toujours apprécié, certains privilégiés, prenant prétexte d’une date anniversaire jugée fort importante, déambulent sous un soleil quasiment printanier dans la capitale italienne… Enfin, ont déambulé, puisque nous voilà rentrés au bercail. Rassurez-vous, ce n’est pas la bénédiction du pantin en blanc qui s’agite sur son balcon que nous sommes allés chercher… Le regard paresseux suivi d’un clin d’œil étonné des chats qui se prélassent en grand nombre dans les jardins publics et les chantiers archéologiques, nous a plus interpellés que le va et vient constant des abbés affairés et des nonnes en gris, en noir ou en blanc, dans les antichambres vaticanesques. Le billet sur Ida Pfeiffer publié la semaine dernière était en fait un signe avant-coureur de notre première migration 2012, bien que celle-ci soit une bien modeste entreprise par rapport aux exploits accomplis par cette grande dame. Un passage rapide dans le quartier du Vatican nous a aussi permis de vérifier que la pâtisserie de la Piazza dell’unità est toujours intacte et que la prédiction de Ida H.K. ne s’est pas réalisée. La pâtisserie mentionnée dans le billet commis par votre serviteur s’est carrément volatilisée et nous n’avons pas non plus croisé le célèbre détective Paul Employ dans les environs : la Feuille Charbinoise aurait-elle inventé toute cette histoire d’attentat machiavélique ?

Quand on n’a jamais mis les pieds à Rome, ce qui est notre cas, la première chose qui surprend c’est l’immensité de la ville. D’après les guides que nous n’avons pas manqué de consulter, il paraît que la superficie totale de la cité dépasse celle de toutes les autres grandes villes italiennes réunies. En tout cas, il faut rouler un bon moment dans un bus ou un tram pour traverser, ne seraient-ce que les quartiers les plus anciens, de part en part. Il règne dans la cité une animation trépidante pratiquement à toute heure du jour et de la nuit. Si l’on ajoute à cela, la silhouette des pins parasols et l’ocre des façades, il n’y a pas de doute, on est bien dans une ville méditerranéenne. Un zeste de Quartier Latin, une pincée de quartier St Jean, une louche de Toscane, plus un petit quelque chose de très local que je n’arrive pas à définir vraiment. Rome est une ville qui se prête admirablement au cliché « carte postale » ; dès que l’on se hisse sur une hauteur quelconque, la vue panoramique est des plus plaisantes. Si l’on reste au niveau des trottoirs, l’appréciation varie selon les quartiers : hors des zones très touristiques et/ou commerciales, le nettoyage laisse beaucoup à désirer… La sensation éprouvée par le piéton d’être transformé en quille pour le slalom des vespas n’est pas toujours plaisante non plus. Il est donc agréable de chercher les sommets pour se dégager du bazar terrestre : terrasse des jardins de la villa Borghese, point de vue depuis le mémorial Garibaldi, ou panorama du haut du toit du « Vittoriano », le hideux monument construit à l’initiative du roi Vittorio Emmanuele, que les Romains ont surnommé « la machine à écrire » ou « la pièce montée »…

Nous avons bien entendu un peu fait ce que j’appelle le « tourisme lourd » : certains monuments sont vraiment incontournables, et nous nous sommes acquittés des péages indispensables pour les visiter. Difficile de passer à côté d’un Colisée ou d’un Panthéon sans aller trainer ses guêtres à l’intérieur. Mais je crois que ce qui m’a le plus charmé, c’est de flâner dans les ruelles tortueuses de la vieille ville. On fait une quantité de découvertes surprenantes au hasard du parcours, notamment lorsque l’on peut jeter un coup d’œil indiscret derrière de lourdes portes trop souvent closes. Certains « palazzi » présentent en effet des façades bien décrépies, mais offrent des vues somptueuses lorsque l’on pénètre subrepticement dans leurs cours intérieures. Les fontaines des petites places romaines sont célèbres et c’est mérité. Certaines sont ornées de sculptures surprenantes. Sur ces mêmes « piazette » discrètes, au croisement de deux rues, on découvre parfois quelques vestiges archéologiques plus ou moins valorisés. La déambulation au fil des ruelles est plaisante : la diversité des boutiques est parfois étonnante. Le vieux quartier central n’est encore pas trop colonisé par les enseignes habituelles qui ont conquis les zones piétonnes de nombreuses villes. Les ateliers d’artistes, les entrepôts de brocanteurs, les magasins d’antiquité abondent et leurs vitrines rivalisent d’ingéniosité dans la décoration. De nombreuses boutiques offrent à la vente des objets insolites de production locale, et, si l’on s’éloigne un peu des parcours balisés, la quincaillerie « made in… » n’a pas encore envahie tous les étals… Je ne parle pas bien sûr des échoppes de la place Venezia ou des boutiques situées à proximité du Colisée ou du Palatin ! Nous nous sommes régalés à photographier des vitrines, véritables œuvres d’art par elles-mêmes :  ferronnerie d’art pour orner les devantures des meubles, santons de crèche, boules de Noël en verre, mitres d’évèques et soutanes du dernier chic… Si l’on ajoute, dans certains quartiers, nombre d’ateliers de souffleurs de verre ou de sculpteurs œuvrant sur une grande diversité de matériaux, le périple est des plus agréables pour un esprit curieux. Il y a de quoi se créer des envies bien plus affriolantes qu’à bader simplement devant les vitrines de telle ou telle grande marque de chandails, de savonnettes ou de parfums, semblables les unes aux autres de Vienne à Dublin en passant par Lisbonne ou Milan. Un conseiller en com’ devrait suggérer aux commerciaux de « L’Occitane » ou de « Benetton », de varier un peu le faux décor original de leurs devantures !

D’autres éléments du décor nous ont frappés également, mais ceux-là sont malheureusement de plus en plus courants dans les grandes villes. Le principal c’est la misère omniprésente dont témoignent la multiplication des petits marchés, des fripes, des vendeurs ambulant dont l’éventaire se limite à quelques têtes d’ail ou trois objets en cuir, la mendicité ou les simples regards de détresse… Tout cela se déroule sous l’œil indifférent de ces hommes d’affaires en costumes immaculés, dont la bagnole aux vitres fumées garée en seconde ou troisième position, bloque sans vergogne une circulation automobile déjà plus que chaotique. Autre élément du décor, la multiplication des uniformes, police, armée ou services de sécurité, bien que leur présence, très lourde, semble d’une efficacité limitée en ce qui concerne la délinquance quotidienne. J’ai payé mon « dû » à cet impôt énervant, touriste benêt servant de cobaye à un pickpocket expérimenté dans le métro. Cela a eu le mérite au moins de nous permettre de donner un coup d’œil, trop limité à mon goût, à l’intérieur du palais Farnese qui sert d’abri à l’ambassade et au consulat de France… Bien que l’on habite soi-disant l’espace Schengen, difficile de se déplacer sans le moindre papier d’identité… Mieux vaut en ce cas être un « honnête citoyen » du pays voisin et ami, plutôt que l’un de ces nombreux immigrés sans papiers et sans travail, que l’on rencontre par centaines dans les lieux touristiques de la cité romaine. Il est clair que l’on ressent parfaitement ce qu’exprime le dicton « mieux vaut être riche, blanc, en bonne santé, avec des revenus et des papiers officiels plutôt que… ». Mais je ne vais pas commencer à enfoncer des portes ouvertes !

Le quartier populaire où nous avons installé notre campement était agréable, et le fait d’y rester plusieurs jours de suite, nous a permis une certaine immersion dans les coutumes locales. Il est plaisant d’être reconnu et salué par le boulanger du coin de la rue, d’emprunter à plusieurs reprises la même ligne de bus, d’en identifier la succession des arrêts, de repérer les passages difficiles ou les zones où les places assises sont les plus difficiles à conquérir. Il est plaisant aussi, après quelques jours de répétition de ces rituels auxquels nous ne sommes plus accoutumés – depuis le temps que nous vivons dans un hameau rural d’une vingtaine d’habitants – de retrouver notre havre de paix habituel… Que ce soit Rome, Budapest, Dublin ou Paris, c’est amusant de jouer pendant un temps à l’ethnologue en mission, mais – j’en suis de plus en plus convaincu – la ville ce n’est plus mon univers : trop de tension, de bruit, de fatigue viennent à bout très vite des plaisirs faciles qui s’offrent au visiteur.

Alors… bilan pour conclure. Vous avez aimé Rome ? Oui, pendant ces quelques journées passées à s’y aventurer, mais sûrement pas pour y installer mes pénates… Les lieux que vous avez préférés ? Les ruelles du Campo dei fiori, du Trastevere, la colline du Palatin et les pins parasol du jardin de la villa Borghese. L’impression d’avoir vu l’essentiel ? Non, je pense que nous n’avons fait qu’effleurer le sujet… Du bouquet de marguerites, nous n’avons effeuillé qu’une fleur… La richesse de la ville est grande et justifie sans doute d’autres séjours, mais il est tant et tant de villes dont les noms à eux seuls constituent une légende… Tant de châteaux, de forêts, de contrées lointaines et de visages humains  qui jalonnent ma propre carte du monde…

Nota Bene (molto bene) : Ma correctrice préférée étant déçue que j’ai zappé dans mon inventaire la colonne Trajan qui lui a tapé dans l’œil, je corrige derechef cet oubli malvenu. Voici donc, pour les amateurs de sculpture fine, le tout début de l’une des plus célèbres bandes dessinées de l’époque romaine… On fait trop souvent attention à la paille qui est dans l’œil du voisin…

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8janvier2012

De Constantinople à Tananarive en passant par Macao et Madras

Posté par Paul dans la catégorie : aventures et voyages au féminin; pages de mémoire.

La vie étonnante d’Ida Pfeiffer, globe-trotteuse du XIXème siècle

Nombreuses sont les femmes qui ont parcouru le monde au cours du XIXème siècle. Beaucoup sont anglaises ou françaises ; Mme Pfeiffer, elle, est née à Vienne en Autriche. Beaucoup ont manifesté très jeunes leur goût pour l’aventure et sont parties sur les chemins du monde aussitôt atteint l’âge adulte ; Madame Pfeiffer, elle, a « largué les amarres » alors qu’elle était âgée de 45 ans, laissant derrière elle une existence un peu terne, mais certes déjà bien remplie. Beaucoup de ces exploratrices sont parties dans un premier temps pour accompagner un mari, un savant, un autre aventurier ; Madame Pfeiffer, elle, était une voyageuse solitaire ou tenait le rôle principal dans des expéditions. Beaucoup de ces femmes émancipées sont restées célèbres pour les découvertes qu’elles ont réalisées dans une partie du monde, que ce soit dans les déserts africains, les montagnes Rocheuses ou les îles lointaines du Pacifique (Lisa Cristiani en est un bon exemple). En ce qui concerne Ida Pfeiffer, ses pas l’ont conduite aux quatre points cardinaux, de l’Islande à la vallée du Nil, du Cap Horn à Madagascar. Ce dernier voyage, bien commencé, mal terminé, a été la cause indirecte de sa mort. Si tant est qu’il y ait une « retraite » pour les voyageurs, Ida Pfeiffer n’a jamais eu le temps d’en profiter : elle mourut un an après son dernier périple à Madagascar, âgée de 61 ans. Les mauvais traitements subis à la fin de son séjour eurent raison d’une santé déjà fragilisée par les péripéties des expéditions précédentes. De par la richesse des témoignages qu’elle a rapportés de ses nombreux voyages et consignées dans une quantité importante de publications, Ida Pfeiffer est considérée comme l’une des personnalités marquantes du monde des globe-trotteuses, bien qu’elle ait fait preuve, de son vivant, de la plus grande modestie quant à ses travaux et aux périls qu’elle a encourus.

Ida Reyer est née à Vienne, le 15 octobre 1797, dans une famille bourgeoise. Troisième enfant à naître, elle était la seule fille, et vécut dans une « tribu » de garçons, ce qui explique sans doute le mépris qu’elle avait, dès son plus jeune âge, pour les occupations et les divertissements considérés comme propres à son sexe. Leur père, bien que possédant une certaine fortune, les éduqua, fille comme garçons, de façon spartiate et très autoritaire : cette pédagogie explique sans doute la rigueur de caractère de notre future aventurière. Ida possédait en outre une constitution robuste et n’hésitait pas à pratiquer des exercices périlleux. Une anecdote figurant dans un portrait dressé par l’une de ses biographes, raconte que son père la trouva un jour, dans le jardin, une pomme sur la tête, servant de cible aux flèches de ses frères. Guillaume Tell était, paraît-il, l’une de ses idoles… Lorsque l’on voulut lui faire ôter ses costumes de garçon, peu avant l’adolescence, elle tomba malade de chagrin. Il fallut plusieurs années pour qu’elle accepte de remplacer blouse et casquette par des vêtements plus conformes à la norme sociale. Les travaux et les loisirs féminins lui faisaient horreur, en premier lieu l’apprentissage du piano : pour échapper à ce genre d’activité, il lui arrivait de se couper les doigt volontairement pour prétexter son incapacité à suivre les leçons. Son comportement changea lorsque, à dix-sept ans, elle tomba amoureuse du précepteur auquel sa mère l’avait confiée à la mort de son père. Le jeune professeur demanda son élève en mariage et fut éconduit, Madame Reyer mère estimant qu’il s’agissait là d’un bien piètre parti. Cette rupture forcée fut un grand drame dans la vie d’Ida. Lorsqu’elle consentit à se marier, à 22 ans, elle choisit volontairement le prétendant le plus âgé parmi ceux que lui proposait sa mère. Elle épousa un avocat, veuf, père d’un fils de vingt ans, qui avait plus du double de son âge. Cette union ne fut pas heureuse et, tragique vengeance du destin, Ida vécut quasiment dans la misère car son mari, mauvais gestionnaire, gaspilla l’argent de la dot qu’elle avait reçue pour son mariage. Elle dut travailler en secret pour subvenir aux besoins du ménage et assurer l’éducation de ses fils. Lorsque ses enfants furent installés, elle était séparée de fait de son mari, parti vivre à l’écart de Vienne. Elle décida alors qu’il était temps de commencer à vivre une autre vie que celle avait connue jusqu’à présent. A l’âge de 45 ans, elle largua pour ainsi dire les amarres, et malgré le peu d’argent qu’elle possédait, elle décida d’accomplir ses rêves de voyage. Après avoir accepté tant de sacrifices et avoir tant donné aux autres, il était grand temps qu’elle s’occupe enfin d’elle-même…

En mars 1842, elle annonça à son entourage qu’elle partait à Constantinople rendre visite à une amie. Son périple continua à travers la terre sainte, puis elle se alla en Egypte et rentra en passant par la Sicile et l’Italie. Cette première expédition la convainquit qu’elle était parfaitement apte à se lancer dans des aventures plus téméraires et que l’âge n’était pas un obstacle à ses désirs. Elle rédigea un premier ouvrage « Voyage d’une Viennoise en terre sainte », et le succès remporté par le livre lui procura les moyens nécessaires pour financer une seconde expédition vers les étendues glacées du Grand Nord ; un projet modeste dans son esprit, une sorte de second galop d’essai avant de passer à des choses sérieuses. Deuxième voyage, deuxième livre publié, sans doute plus étoffé que le premier, et qui connut également un succès important. L’argent produit par la vente de ses écrits lui permit enfin de réaliser son grand rêve, à savoir se lancer dans un tour du monde pour découvrir des contrées vraiment sauvages. Un petit mensonge servit encore de « couverture » à ce nouveau projet. Lorsqu’elle s’embarqua pour son long périple, à l’âge de cinquante ans, elle informa ses fils qu’elle allait séjourner quelques temps au Brésil. Rio de Janeiro ne fut que sa première étape, même si elle y séjourna de façon prolongée et faillit y laisser la vie. Au cours d’une promenade en forêt, accompagnée par un ami, elle fut agressée par un esclave noir en fuite, qui voulait se venger des sévices qu’il avait subis en massacrant le premier blanc qui lui tomberait sous la main. Le duel ombrelle et canif contre couteau fut assez pittoresque ; les deux européens ne durent leur survie qu’à l’arrivée fort opportune de deux cavaliers… Cette aventure ne découragea pas Mme Pfeiffer qui passa plusieurs nuits dans les villages indigènes sans manifester la moindre frayeur. Puis un jour elle ressentit à nouveau l’envie de partir et elle monta à bord d’un navire anglais qui devait la conduire à Valparaiso. Elle longea la Patagonie, la Terre de feu, franchit le terrible Cap Horn puis vogua vers Tahiti, les Philippines et… la Chine, pourtant fermée aux Européens.

Le bateau qu’elle avait pris à Valparaiso ne faisait la traversée que jusqu’à Hong-Kong, devenue colonie anglaise en 1842. La ville était trop européanisée à son goût, et, n’écoutant aucun conseil de sécurité, elle fit la traversée vers Canton sur une jonque, en prenant soin d’ajouter simplement deux pistolets dans ses bagages. Elle traversa la ville à pied pour se rendre chez un commerçant européen, sans prendre tellement garde aux comportements plus ou moins agressifs dont elle était l’objet. Son hôte lui fit alors un tableau apocalyptique des périls qu’elle avait encourus, mais cela n’émut guère notre aventurière. Chose étonnante, sa vaillance fut récompensée, puisqu’elle réussit même à visiter, au cours des semaines suivantes, des lieux dans lesquels aucune autre femme européenne n’avait réussi à pénétrer. Parmi ces sanctuaires, le temple bouddhique de Honan, réputé l’un des plus beaux de Chine. Elle continua ensuite son tour du monde, en direction de l’Inde, faisant escale à Singapour et à Ceylan. L’aspect de cette île plut beaucoup à Mme Pfeiffer : « Je n’ai rien vu de plus magnifique que cette île s’élevant graduellement de la mer, et nous montrant d’abord ses hautes montagnes dont les sommets éclairés par le soleil se détachaient sur le ciel, tandis que les épais bois de cocotiers, les collines et les plaines restaient ensevelies dans l’ombre. » Elle fit ensuite étape en de nombreuses villes indiennes : Madras, Calcutta, Dehli,, Bombay… Le 23 avril 1848, elle quittait le pays pour se rendre à Bassora où elle se joignit à une caravane pour Mossoul. Partout il lui fallut faire preuve d’une certaine force de caractère pour imposer ses volontés : « Partout je suis parvenue à faire respecter ma volonté, tant il est vrai que l’énergie et le sang-froid en imposent aux hommes, qu’ils soient Arabes, Bédouins, ou autres. » Son parcours au Moyen-Orient fut long et complexe, lui permettant de découvrir pleinement la vie des populations autochtones. Le voyage retour fut sinueux aussi, puisqu’elle passa du Moyen-Orient à la Russie avant de revenir par la Grèce et l’Italie. Le 30 octobre 1848, elle était à Vienne et pouvait se vanter d’être la première femme à avoir accompli un tour du monde aussi complet. « Voyage d’une femme autour du monde », son nouvel ouvrage, reçut un bon accueil dans le public. Cet exploit accompli, Ida Pfeiffer envisagea d’arrêter là ses expéditions lointaines.

Mais cette résolution ne dura pas longtemps. Son envie d’aventures, sa soif irrésistible de connaissances étaient encore loin d’être satisfaites. Outre les ressources tirées de ses diverses publications, le gouvernement autrichien lui accorde une subvention de deux mille cinq cent francs. Elle décide de se lancer dans un deuxième voyage autour du monde. En mars 1851, elle se rend à Londres et embarque à destination de l’Indonésie. Elle débarque à Bornéo, parcourt seule à pied le centre de l’île, puis se rend à Java, à Sumatra, puis séjourne quelques temps au sein de la tribu des Battaks (pourtant réputée cannibale !). Des Iles Moluques elle embarque pour la Californie. La région, envahie par les chercheurs d’or, lui déplait profondément et elle repart pour le Pérou. Elle rentre à Londres en 1854, après avoir fait de nombreuses excursions dans la Cordillère des Andes et parcouru un grand nombre d’Etats d’Amérique du Nord… Quand on pense que tous ces déplacements se font en voilier, en malle-poste ou à cheval, il y a lieu d’être grandement impressionné… Certains de ses contemporains la considèrent comme un « homme en jupons » et se moquent gentiment de son physique peu féminin. A ces fâcheux elle ne se prive pas de répondre : « Je souris en songeant à tous ceux qui, ne me connaissant que par mes voyages, s’imaginent que je dois ressembler plus à un homme qu’à une femme. Combien ils me jugent mal ! Vous qui me connaissez, vous savez bien que ceux qui s’attendent à me voir avec six pieds de haut, des manières hardies, et le pistolet à la ceinture, trouveront en moi une femme aussi paisible et aussi réservée que la plupart de celles qui n’ont jamais mis le pied hors de leur village ! » D’autres contemporains, comme Alexandre de Humboldt, ont une vision très élogieuse de cette femme admirable. Voici ce qu’écrit le célèbre naturaliste en 1856 dans une lettre de recommandation :

« Je prie ardemment tous ceux qui en différentes régions de la terre ont conservé quelque souvenir de mon nom et de la bienveillance pour mes travaux, d’accueillir avec un vif intérêt et d’aider de leurs conseils le porteur de ces lignes, Madame Ida Pfeiffer, non seulement par la noble et courageuse confiance qui l’a conduite, au milieu de tant de dangers et de privations, deux fois autour du globe, mais surtout par l’aimable simplicité et la modestie qui règne dans ses ouvrages, par la rectitude et la philanthropie de ses jugements, par l’indépendance et la délicatesse de ses sentiments.
Jouissant de la confiance et de l’amitié de cette dame respectable, j’admire et je blâme à la fois cette force de caractère qu’elle a déployée partout où l’appelle, je devrais dire où l’entraîne son invincible goût d’exploration de la nature et des moeurs, dans les différentes races humaines. Voyageur le plus chargé d’années, j’ai désiré donner à Mme Ida Pfeiffer ce faible témoignage de ma haute et respectueuse estime. »

Le voyage suivant entrepris en 1856 et qui va la conduire au cap de Bonne-Espérance puis à l’île Maurice et à Madagascar, sera son baroud d’honneur. Sur l’île Maurice, elle fait la connaissance d’un certain Joseph Lambert, un aventurier qui propose de la guider à Madagascar et de financer cette partie de son voyage. Le séjour sur l’île, pourtant bien commencé, va très vite tourner au cauchemar. L’île est gouvernée par la Reine Ranavalo, réputée pour sa haine des Européens et pour les persécutions qu’elle fait subir aux chrétiens indigènes. La voyageuse est d’abord bien accueillie à la cour de Tananarive où la reine semble l’apprécier. Mais c’est alors qu’est découverte au palais une conspiration visant à renverser la reine et à la remplacer par son fils. Il s’avère que Lambert, ainsi que plusieurs autres européens présents à Tananarive jouent un rôle actif dans cette conspiration. La colère de la souveraine est terrible. Tous les étrangers présents dans la capitale, coupables ou non, sont arrêtés et emprisonnés pendant quinze jours, s’attendant, d’un moment à un autre, à être purement et simplement exécutés. Finalement les sept européens emprisonnés sont grâciés mais condamnés à être expulsés de l’île. Une troupe de soldats les escorte jusqu’à Tamatave et le voyage, prévu pour durer 8 jours, en dure finalement 53, et ce dans les pires conditions. En fait, c’est à une mort lente que les prisonniers soi-disant libérés, ont été condamnés, mais le plan de la reine n’aboutit pas. Ida Pfeiffer, gravement affaiblie par les fièvres, réussit à embarquer pour l’île Maurice puis, après une longue attente à rentrer en Europe.. La maladie est soignée temporairement, et la voyageuse retrouve une grande partie de sa vigueur morale. Elle commence à préparer un nouveau voyage, en Australie cette fois – le lieu où elle hésitait à se rendre au lieu d’aller à Madagascar – mais ses forces l’abandonnent et de grandes souffrances la clouent fréquemment au lit. Elle meurt à Vienne d’un cancer du foie, sans doute provoqué par les fièvres rapportées de son dernier voyage, le 27 octobre 1858, à l’âge de 61 ans. Le récit de son voyage à Madagascar paraît en 1861 à titre posthume. C’est son fils qui s’est chargé de l’édition.

Sources consultées pour la rédaction de cette chronique : « Les grandes voyageuses », Marie Dronsart (ouvrage publié chez Hachette en 1898), « Les voyageuses au XIXème siècle », A. Chevalier (ouvrage publié chez Mame en 1891), « Voyage d’une femme autour du monde », Ida Pfeiffer (téléchargement BNF Gallica), « Les grandes aventurières », Alexandra Lapierre et Christel Mouchard (ouvrage publié chez Arthaud en 2007).

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4janvier2012

Le sapin de Noël…

Posté par Pascaline dans la catégorie : Le sac à Calyces.

Je déteste la mendicité. Pas les mendiants.
J’ai honte de nous.
J’essaie de comprendre les mécanismes qui nous mettent dans telle ou telle situation. Comment réduire la misère ? Comment refaire le monde ? Pour cette dernière question, on a beau me dire que je n’y peux rien, je m’entête.
Équilibre complexe entre mon propre bien-être et le malaise du monde : il est difficile et inconfortable de se situer parmi les nantis quand on souhaite un monde égalitaire. Que je sois malheureuse ne rendrait personne plus heureux, aussi à quoi cette liberté paradoxale me donne-t-elle droit ? À une existence telle que je la souhaite, heureuse et paisible, mais tout en restant sensible aux innombrables malheurs des trop innombrables autres ?

Je rumine ce type de réflexions dès que je me retrouve confrontée, parmi d’autres situations pénibles, à la mendicité.
Un jour, j’ai pris en stop un homme qui a dévoré voracement la nourriture que je lui ai donnée. Quand je l’ai posé à nouveau sur le bord de la route, je lui ai laissé encore quelques bricoles, bien consciente que cela ne le mènerait pas bien loin. Mais était-ce une raison pour ne rien lui donner ?
Qu’est-ce que je pourrais donner à cette fille devant qui je suis passée, et qui a murmuré quelques mots ?
Cela m’a exaspérée davantage que ce soit une jeune femme en train de mendier, une personne a priori dont la seule incapacité à gagner sa vie est de ne pas trouver de (droit au) travail.

À Grenoble, ce vingt-deux décembre, j’avais du temps devant moi et des envies de fantaisie et d’insouciance. Les voitures en étaient à peu près partout à la position parechoc contre parechoc. Les magasins étaient pris d’assaut, j’ai vu une queue de cinq ou six mètres de long sur un trottoir, devant une pâtisserie.
Supposons que j’ai retrouvé cette fille, et que tout ce qui suit soit arrivé réellement. Supposons, car tout le monde sait que Grenoble n’existe pas, pas plus que toutes les personnes dont je vais vous parler.
Comme je l’avais vue une première fois, j’ai eu le temps de penser à elle avant de la retrouver : je souhaitais lui offrir autre chose que quelques pièces, je souhaitais essayer de comprendre ce qui lui ferait plaisir – elle semblait parler français, mais peut-être pas couramment.

Et puis quand je l’ai retrouvée, toujours agenouillée, ou assise, sur le trottoir – on ne la voyait qu’au dernier moment – je lui ai donné une pièce, mais je n’ai rien osé d’autre.
C’est elle qui m’a appelée, pour me remercier. Et puis pour me dire qu’elle a une fille asthmatique de huit ans : il lui faut de la ventoline. La jeune mendiante a un beau visage aux traits réguliers, de longues tresses noires sous un bonnet, un anorak épais.
Elle parle un mauvais français : je lui réponds alors avec des phrases courtes, lentement, je fais tout mon possible pour être comprise. Je ne saurai jamais jusqu’à quel point elle aura saisi, ou pas. Je lui parle d’aide sociale, d’assistante sociale, elle ne semble pas comprendre, mais plus tard elle me parlera de l’aide que l’assistante sociale lui apporte. Ma formulation seule a dû lui échapper.

Bon, quoi faire pour sa petite ? Après tout, je peux tenter d’acheter de la ventoline, mais elle dit que ce n’est pas en vente libre – ou elle aura voulu dire autre chose. Je lui redonne quelques pièces, je garde quand même du liquide pour moi non mais.
Il y a eu à Grenoble une sorte de mendicité organisée, cela fait déjà plusieurs années. Par son fonctionnement, cela évoquait presque la prostitution pour moi. Quand on regardait les petits cartons avec des textes identiques, exposés par différentes personnes dans différentes rues, on avait l’impression que quelqu’un surveillait ces misérables, leur disant comment se comporter, et peut-être même les châtiant en cas de résultats insuffisants. Tout ceci est-il un simple fantasme de ma part ? Si j’ai émis cette idée, c’est à cause d’un ressenti. Il est possible que cette époque de petits cartons avec les mêmes phrases et jusqu’aux mêmes fautes n’ait été que le fruit du hasard.
Et cette jeune Bosniaque me mène peut-être en bateau. Peut-être voit-elle en moi une pigeonne à plumer. Ainsi, pendant notre brève rencontre, vais-je me faire des réflexions, juste pour moi. Je garderai à l’esprit la conscience très nette de ce que je fais, de mon identité de pigeon ou pas pigeon, et du risque que je prends. Le risque : lui donner ce qu’elle désire.
La pigeonne est consentante. Mieux, complaisante.

Le plan pharmacie semble galère, mais la jeune mendiante a de la ressource dans la demande : elle voudrait un sapin de Noël. Ses deux enfants seraient heureux. Non, elle n’a pas dit comme ça, elle a dit “pour mes enfants”, elle m’a parlé de deux d’entre eux qui ont chacun un problème de santé, et à la fin m’a dit en avoir quatre.
J’aurais pu dire que ce n’est pas une chose à faire, des enfants, plein d’enfants, quand on n’a rien à leur donner ! Mais, à moins d’avoir été abusée, si elle les a conçus avec amour et dans le plaisir, au nom de quoi irais-je lui interdire ce plaisir, un des rares éléments de bien-être que l’on peut se procurer gratuitement ?
Et même si le papa est parti. Cela semble être le cas si j’ai bien compris.
Je regarde autour de nous. Je finis par remarquer qu’il y a un sapin devant chaque boutique, décoré petitement, le plus souvent d’une seule boule et d’une guirlande. Peut-être que les décorations sont fauchées par les passants, ce n’est pas la peine d’en mettre des tonnes.
Le plan sapin semble quand même un peu compliqué, je ne vois pas où m’en procurer.
Nous partons en quête.

Après tout, pourquoi ne pas demander ? Il y a là deux hommes occupés à rien : vous sauriez où je peux trouver un sapin ? C’est pour cette dame, elle a quatre enfants, pas de mari, pas de travail, pas de papiers.
Ils se creusent la tête, mais oui, sans doute, au carrefour de Jean Jaurès et du cours Berriat. Une petit trotte, mais je ne peux plus reculer.
Mais arrivées place Vaucanson, un marché se tient, de commerce équitable. Ma jeune amie ne connaît pas ce concept, j’essaie de le lui faire comprendre avec des mots simples. Entrons pour voir s’il y aurait des sapins (éthiques ?).
Je n’en vois pas, mais je me renseigne quand même : cette dame… pas de travail… pas d’argent… voudrait un sapin pour ses enfants…
La personne à qui je m’adresse pousse un soupir compatissant, me demande de quelle association je fais partie. Aucune, je ne suis qu’une passante. Très vite nous parlons d’autre chose, de ce scandale grenoblois, de ce message que j’ai reçu il y a trois jours de R.E.S.F.
« Bonjour,
La famille Ajredinovski / Todorova et leurs enfants Élisée et Ronaldo et Adam, a failli être dispersée ce matin.
Les policiers sont venus chercher le père et les trois enfants, Élisée, Ronaldo et Adam pour les expulser vers le Danemark, bien qu’ils soient macédoniens. Dublin II vous dit-on.
La compagne du père Madame Todorova, a reçu une réponse négative à sa demande d’asile faite en rétention. Elle peut donc être expulsée mais vers la Bulgarie.
Ce matin l’avion n’est pas parti, problèmes techniques ou grève à l’aéroport, le père et les trois enfants sont de nouveau au CRA.
»
Cette dame n’a pas de nouvelle information sur ce sujet dramatique.
Je fais une amère réflexion sur Noël qui devrait être une fête, et qui n’est qu’une nouvelle occasion de consommer.

Bon, la jeune Bosniaque m’attend, patiente, souriante. Elle a un caractère paisible. Je crains parfois de marcher trop vite. Sous sa jupe qui touche presque par terre, de grosses chaussures ne sont peut-être pas très adaptées. Elle m’explique que tel vêtement lui a été donné parce qu’elle avait froid. Elle le trouve pratique.
« Eh bien aujourd’hui, il fait très froid ! »
Elle dit que non, il y a eu pire récemment.
Elle me demande si je ne pourrais pas lui donner des vêtements : je pense irrésistiblement à une scène du film “les Ripoux”, quand François Lesbuch, soit Thierry Lhermitte, qui vient de flamber tout son salaire au restaurant pour une paire de jolis yeux, Lesbuch, donc, après avoir sauté au plafond, prend son parti de l’aventure et, en sortant, se dessape dans un geste large pour offrir ses vêtements au personnel. Je m’identifie à lui et je défais mon sac à dos où je garde un polaire au cas où – justement c’est un peu limite, je pourrais l’enfiler. Avec beaucoup moins de classe que Lhermitte, je le fourre dans la main de ma compagne.

La place Victor Hugo n’est pas loin, le marché de Noël, ici, n’a rien d’équitable, et je trouve des sapins devant une boutique sous tente. Je demande à ma compagne de choisir, je paye, je demande à l’employée si elle pourrait offrir quelques guirlandes pour décorer ce sapin, pour cette dame sans travail, sans homme, sans papier, pour ses enfants… Mais l’employée n’a pas le droit, n’a pas le choix, n’a pas le pouvoir de décision.
Je confie le ticket de caisse à ma Bosniaque comme un objet précieux à ne pas perdre. Elle semble comprendre. Si elle se fait accuser de fauche, mon aide lui aura été drôlement utile ! La commerçante emballe le sapin dans un filet, ce qui lui donne plus l’aspect “vendu” que “volé.”
À un marchand de marionnettes – si belles, si douces, j’aurais craqué en toutes autres circonstances – à la démarche commerciale un peu agressive, j’explique : j’achète un sapin de Noël pour cette dame qui, cette dame que, travail, enfants, pas de papa, maman qui pleure tout le temps, pas de papier… Un peu interloqué, “c’est comme vous voulez” me répond-il.

Où va vouloir se rendre ma mendiante ? Elle retourne au même emplacement. Elle voudrait des guirlandes, je lui en montre une dans une vitrine, c’est bien cela, ses enfants voudront un sapin avec des guirlandes.
Nous nous séparons en rejoignant le marché éthique.
J’y trouve des guirlandes toutes simples, trop simples certainement, ce ne sont pas de “vraies” guirlandes de chez nous : des cercles de papier dans les huit centimètres de diamètre, collées sur une ficelle, la guirlande mesure trois mètres. Facile à (re)faire. Elles viennent du Népal. Le vendeur, lui, est sensible à la misère de ma jeune amie, il rajoute une pochette avec un autre type de guirlande, fines et délicates. Elle les sortira plusieurs fois de sa poche pour les regarder.
Elle s’est installée exactement au même endroit, mais assise sur mon pull, elle a moins froid me dit-elle ! Le sapin a disparu : confié à une copine. Soit.

Insatiable, elle a une nouvelle demande : elle voudrait à manger. Un peu plus un peu moins… Rue de Strasbourg, elle me guide jusqu’à un supermarché où elle se lâche, raisonnable cependant !
Des œufs, d’abord, j’en prends six, bio, je ne peux pas faire autrement. De l’huile (petit cours de prononciation du U), du shampooing, du sucre, oh, de l’eau ! “Je peux prendre de l’eau, j’ai tellement soif !” Elle boit à la bouteille et me demandera au moment de payer s’il faut la mettre sur le tapis avec les autres articles.
Enfin, elle dévoile son plus gros désir, son rêve : elle voudrait manger un gâteau. Là, pour ce qui est de bouffe écolo, ce n’est plus possible. Je la laisse choisir une bûche sans doute bourrée d’additifs.
Il faudra acheter un cabas pour fourrer tous ces articles, et le cabas sera plein. Je me demande comment elle rentrera dans son hypothétique chez elle, le sapin, le cabas, son propre sac avec quelques bricoles…
Le vendeur, lui, se demande autre chose – en la voyant fagotée dans ses vêtements sans allure : il me réclame une pièce d’identité…
Dans nos échanges difficiles, j’ai compris qu’elle dispose d’un frigo. Au moins, le frais y sera protégé.

Quand ai-je commencé à la tutoyer ? Alors que j’y prends toujours garde, ayant remarqué comment j’ai vite fait de bousculer les gens, de les gêner, voilà que je ne sais même plus à quel moment j’ai arrêté le vouvoiement.
En chemin, elle me couvre de compliments, me dit que je suis belle, exprime le désir de me revoir… De manger ensemble le gâteau. J’évite de lui avouer le menu de mon repas de midi, encore bien présent dans mon estomac rassasié.
Je consulte ma montre. Je dois y aller. Elle insiste, me dit qu’elle sera là.
Je ne peux rien faire d’autre. Apparemment, elle bénéficie d’aide, rencontre une assistante sociale. Elle travaille même parfois. Connaît une autre femme qui, un peu comme moi, l’aide aussi.
Cette aventure m’aura coûté de l’argent, mon argent, celui que j’ai gagné et sur lequel je paye des impôts, non pas pour les banques, mais pour venir en aide aux plus démunis.
Et je pense au père Hugo, fronçant les sourcils à l’égard de mon irresponsabilité :
« Si tu donnes du poisson à un homme, tu le nourris pour la journée. Si tu lui apprends à pêcher, tu le nourris pour la vie. »
Je ne sais rien de cette amie de passage, même pas son nom ! Elle ne peut pas m’avoir menti. Qu’elle ait été intéressée est une évidence, elle n’a pas cherché à le cacher, mais cette base très matérialiste de la relation n’a pas bloqué le fort courant de sympathie. Elle me plaît. J’aime son caractère égal, sa joie de vivre, sa simplicité.
C’est une amie que je regrette, et que, peut-être, je ne reverrai jamais.

J’ai écrit ce bref récit avec la rage. Il n’est pas une tranche de vie, il est un appel, une lumière posée brièvement sur quelque chose qui ne tourne pas rond.

Il y en a, des choses qui ne tournent pas rond !
Un petit coup d’éclair-Rage par-ci, un petit coup d’éclair-Rage par là, et il ne faudrait jamais s’arrêter.
Mais que faire ?

P.S. La famille Ajredinovski / Todorova a quitté le centre de rétention… pour se retrouver aussi fragile qu’avant, sans papier, sans avenir, sans beaucoup d’espoir…

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31décembre2011

Les vieux pneus de la Feuille Charbinoise pour 2012

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

Un bouquet resplendissant de vœux adressés tous azimuts à ceux qui les méritent !

A commencer par
le blog lui-même et ses rédacteurs permanents ou occasionnels (invités/tées et commentateurs/trices), car on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même ! Que nous puissions enfin atteindre les objectifs ambitieux que le comité central nous a fixés pour cette année électorale :

• Avant tout conquérir un nouveau lectorat et devenir dans le cœur de chacun une sorte de « veillée libertère » des chaumiaires. Consultation interdite aux blaireaux (du moins à ceux qui se comportent comme des)

• Faire de la politique, de l’écologie, de la sociologie, de la philosophie tout en continuant à s’intéresser aux trains prestigieux, aux arbres vénérables, aux vignerons bios, aux épinards à la crème (*) et aux châteaux en ruine…

• Recevoir le titre glorieux d’encyclopédie désordonnée attribué pour la première fois en 2012 par l’académie du chaos indescriptible.

• Ne pas aller voter – une fois de plus – expliquer pourquoi – une fois de plus – et se faire insulter – une fois de plus – par la frange d’importance décroissante des militants qui considèrent que ne pas utiliser le petit papier blanc que l’on insère subrepticement dans une fente c’est faire le jeu de, de, voire même de…. « Votez mur, votez doux, mais mottez dans le vrou ! »

A poursuivre pour
tous/toutes les lecteurs/trices, actuels/elles ou à venir… car sans ces acteurs/trices essentiels/tielles, un blog n’est qu’un fétu de paille emporté par le vent…. Sans oublier tous ceux / toutes celles qui, pour une multitude de raisons valables, ne croiseront jamais cette feuille-là sur leur chemin, mais en croiseront d’autres porteuses d’espoir et d’utopie… (**)

A ces deux dernières catégories,
je souhaite le meilleur qui puisse leur survenir en 2012 : joie et bonheur dans le cœur, espérance et pugnacité dans la tête, nouvelles rencontres, nouvelles amitiés, une bonne couche de peinture rose sur le ciel nuageux de l’avenir.

En oubliant volontiers
la lie de l’humanité : dirigeants sanguinaires et politiciens véreux, nostalgiques de l’ancien ordre nouveau incapables de respirer s’ils n’ont pas quelqu’un à écraser sous le talon de leur botte, exploiteurs avides de profits et autres prédateurs / trices de l’espèce humaine et de la planète qui lui sert de refuge jusqu’à ce jour… A ces derniers je souhaite la pire santé, les plus graves ennuis, et l’absence totale de bonheur pour l’année 2012. Un seul vœu positif pour tous ces énergumènes : qu’ils aient la chance de croiser sur le bord de leur chemin un miroir suffisamment réfléchissant pour qu’ils ressentent enfin le besoin de changer à tout jamais leur sale gueule d’exploiteurs / teuses et s’intéressent un peu plus au restant de l’humanité et un peu moins à leur nombril. Un vœu pieux en quelque sorte… C’est un peu comme demander à un 4×4 de se transformer en citrouille volante ou à un chasseur de distribuer de la ciboulette aux lapereaux…

En conclusion,
je ferai nôtre, et par conséquent mienne, une fois de plus, cette célèbre citation du non moins célèbre Oscar Wilde : « La sagesse c’est d’avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue lorsqu’on les poursuit » (***) Chers / chères camarades, voici votre-notre-ma (Rayez la mention inutile)  ligne de conduite pour 2012. Au nom du Front Anarcho Rural Charbinois (****), je vous remercie.

Notice technique
(*) Je tiens à ménager mon lectorat végétarien. Les chroniques concernant la cuisine de la bidoche seront dorénavant rédigées à l’encre sympathique.
(**) Je tiens à conserver les trois ou quatre militants politiques (dont un de la gauche du Front de Gauche) qui suivent encore mes chroniques.
(***) Séquelle de trente années de pédagogie galopante ; je sais qu’il faut rabâcher pour avoir une chance d’être entendu…

(****) Eh oui, même s’il n’a encore qu’un adhérent, le FARC existe toujours.

Addenda delenda est : version romantique pour ceux qui sont chagrinés par l’image n°1


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24décembre2011

Des papillotes, vite !… ou je fais tout sauter !

Posté par Paul dans la catégorie : Delirium tremens; les histoires d'Oncle Paul.

Nouveau (*) conte de Noël romantique (un de plus !)

Ce bouquin, il l’avait trouvé en vente aux enchères sur internet. La feuille de papier soigneusement dépliée sur son bureau, elle était tombée du bouquin lorsqu’il l’avait feuilleté pour la première fois. Ce bouquin, il avait un siècle environ – ça il le savait, c’est pour cela qu’il l’avait acheté. La feuille de papier, vu l’état dans lequel elle se trouvait, était certainement beaucoup plus ancienne. S’il s’était contenté de la mettre à la corbeille, en considérant qu’il s’agissait probablement d’une vieille facture ou d’une liste de courses, l’histoire se serait arrêtée là. Le problème, c’est qu’il s’était bien débarrassé du papier dans un premier temps, mais qu’un remord soudain l’avait poussé à le récupérer et à s’y intéresser d’un peu plus près. La pâleur de l’encre et la présence de taches brunes, marque de vieillissement du papier, rendaient la lecture du document particulièrement délicate. Le fait qu’il soit rédigé en une langue inconnue ne facilitait pas la tache. Paul Employ était enquêteur privé, travaillant pour une grande compagnie d’assurance, et son métier l’amenait à faire de nombreux voyages. Il était certes polyglotte, mais visiblement, l’idiome employé sortait de la panoplie pourtant conséquente des treize langues qu’il parlait couramment. Premier constat auquel il pouvait se livrer sans peine, il y avait un plan sommaire de bâtiment en plein milieu du papier, et le texte était signé, sans doute du nom de son auteur ; il déchiffra péniblement deux initiales, « H ». « K »., suivies d’un prénom, « Ida ». Le prénom, d’origine allemande sans doute, était assez courant. L’indication fournie par les deux initiales était largement insuffisante pour en déduire quoi que ce soit. En tout cas, il avait dans les mains un message visiblement rédigé par une femme. S’il voulait en savoir plus, il fallait qu’il consulte un expert en langues étrangères… Par chance, il se remémora que son vieil ami Montenlair était rentré il y avait peu d’un voyage d’études en Extrême Orient et il ne doutait pas que les capacités linguistiques extraordinaires du savant lui permettraient d’obtenir, sinon une traduction complète, du moins une indication précise quant à l’orientation à donner à ses recherches.

Il fallait croire que Paul Employ n’avait pas grand chose à faire, pour pouvoir consacrer du temps à un papier sans intérêt sans doute, sauvé à la dernière minute d’un passage à la corbeille parce que son propriétaire avait besoin d’un marque page.. Je ne vous conterai point ici les péripéties de la quête linguistique dans laquelle  se lança notre ami, mais, sachez que trois jours plus tard et six bouteilles de Muscadet éclusées (Montenlair était un soiffard impénitent), il possédait un grand nombre d’informations supplémentaires à propos du manuscrit. Le texte était rédigé en plusieurs langues, codage élémentaire destiné à compliquer la tâche d’un traducteur novice : il y avait des termes empruntés au wallon de Namur, d’autres au romand, sans oublier le patois berrichon, le gaspésien et le créole. Une fois l’ensemble traduit en Lagarde et Michard courant, on se rendait compte que l’on avait entre les mains un document assez singulier : une sorte de « modus operandi » pour détruire – d’une manière assez exotique – les bâtiments du Vatican. Soit il s’agissait d’une plaisanterie (de mauvais goût), soit d’un plan diabolique jamais mis à exécution. Cette Ida HK était une drôle de personne… Le document était vieux d’au moins cent cinquante ans, et si les palais épiscopaux romains avaient subi les dommages prévus par la charmante terroriste, cela aurait été mentionné dans les livres d’histoire ; ce n’était pas le cas. Deux éléments intriguèrent cependant Paul Employ : le dernier paragraphe faisait appel à un codage différent du reste du texte et n’avait pu être déchiffré ; une date, non encore échue, était le seul élément compréhensible dans le charabia employé : il s’agissait du 2 janvier 2012. Cette date fatidique devait-elle marquer le début apocalyptique de la fin du monde chrétien dans l’esprit dérangé de l’auteur ? Un petit coup d’œil sur le calendrier permit à Paul de se rendre compte qu’il s’agissait de la date de l’épiphanie et qu’il ne s’agissait pas d’un jour ordinaire… Depuis qu’il avait terminé la lecture du célébrissime « Da Vinci Code », le détective était convaincu que de nombreuses énigmes restaient à résoudre et que la malédiction des Templiers n’était pas entièrement dissipée. Il décida donc de se replonger dans l’étude du texte originel, et surtout de s’intéresser de plus près à un ouvrage mentionné dans le paragraphe 6 : « chemins secrets de l’enfer ». Il trouva sur internet les précisions dont il avait besoin : le livre avait été publié en 1746 par un éditeur romain, et son auteur, Francesco Ollando, était un personnage sulfureux, assez connu à l’époque dans les milieux occultistes…

Rome, le Vatican, beaucoup d’éléments semblaient orienter son enquête dans cette direction… Il n’était pas vraiment décidé à la pousser plus loin, mais, par acquis de conscience, et surtout parce qu’il se sentait une âme de bibliophile, il rechercha le livre d’Ollando. Il lui fallut plusieurs semaines et un gros chèque pour se procurer l’ouvrage, à la suite d’une vente aux enchères sur Internet. Quand il eut enfin les « chemins secrets de l’enfer » entre ses mains, il l’étudia longuement et une découverte l’inquiéta beaucoup. Le dessin figurant sur le vieux document qu’il possédait, était en fait la combinaison de trois illustrations gravées dans l’ouvrage d’Ollando : un croquis sommaire de la façade du musée du Vatican, la silhouette d’un volcan – le Vésuve semblait-il – et une représentation symbolique du berceau du Christ dans la crèche de Bethléem. L’ouvrage qu’il avait acquis à prix d’or était en assez bon état pour un livre vieux de plus de deux siècles et demi et aucun feuillet ne s’était détaché. Il lui semblait pourtant que le texte n’était pas complet et qu’il manquait, par endroit, en fin de chapitre, des fragments assez longs, indispensables à une bonne compréhension des propos de l’auteur. Il décida de profiter de ses congés de Noël pour se rendre à Rome. Peut-être trouverait-il, à la bibliothèque du Vatican, une version différente de l’ouvrage qu’il avait entre les mains. Plus le temps passait, plus il se disait que le manuscrit qu’il avait récupéré tout à fait accidentellement avait une grande importance. Peut-être s’agissait-il du brouillon d’un document que la dénommée Ida avait rédigé à l’attention de ses descendants, parce qu’elle savait que l’attentat projeté contre le Vatican ne serait réalisable qu’à une date située loin dans le futur ? Peut-être H.K. Ida était-elle tout simplement folle ? Il en aurait le cœur net… L’avenir du Vatican et de la civilisation chrétienne n’avaient guère d’importance à ses yeux, mais s’il déjouait un traquenard bien réel, il pourrait au moins rédiger un bouquin à succès et s’assurer une retraite aussi proche que confortable…

Le 21 décembre, jour du solstice, il atterrissait à l’aéroport Leonardo Da Vinci à Rome, et demandait à un chauffeur de taxi de le conduire à l’hôtel qu’il avait réservé non loin de la place de la Basilique. Une heure plus tard il était à pied d’œuvre. L’hôtel était très confortable ; il appartenait sans doute à l’Eglise Catholique, comme bon nombre d’autres bâtiments dans la capitale italienne. En se documentant sur la question, il avait appris que l’Eglise était le plus gros propriétaire foncier en Italie et échappait totalement à l’imposition sur ses activités commerciales – considérées tout simplement comme charitables. Cette information l’avait exaspéré et il se disait qu’après tout, le Vatican pouvait bien partir en fumée, il ne s’en souciait guère… L’essentiel c’était qu’il ait décampé le 2 janvier et qu’il ait rassemblé suffisamment d’éléments pour écrire un bon gros pavé bien commercial. Son programme à court terme était simple : une bonne nuit de repos et le lendemain il se rendrait à la bibliothèque du Vatican. Son ami Montenlair lui avait indiqué un « contact » et il devait pouvoir accéder aux salles interdites au public si le tuyau (d’orgue) n’était pas bouché. Il se réveilla tôt le 22 décembre et, après un petit déjeuner plutôt modeste à son goût, il se dirigea vers la cité pontificale. La personne qu’il devait rencontrer était absente ce jour, mais le responsable de la salle de prêt, lui affirma qu’il serait possible d’avoir un rendez-vous dès le lendemain matin. Autre bonne nouvelle, d’après la base de données, il y avait bien une copie, dans l’une des salles dédiée aux ouvrages anciens, d’un livre intitulé « les chemins secrets de l’enfer ». Après une négociation plutôt brève – facilitée par la référence qu’il avait fournie au début de la conversation – le bibliothécaire l’informa qu’il était disposé à l’autoriser à consulter l’ouvrage, à condition de ne point prendre de photographie et de rester dans la salle où le livre était rangé. Trop heureux d’avoir obtenu gain de cause, il ne discuta pas des conditions. Dès qu’il eut l’ouvrage d’Ollando entre les mains, il remarqua quelques différences entre les deux exemplaires et regretta d’avoir laissé le sien dans le coffre de l’hôtel. L’édition qu’il feuilletait était un peu plus ancienne que celle en sa possession, et comportait au moins une vingtaine de feuillets supplémentaires. Sans doute était-elle plus compréhensible aussi. Il songea un instant que s’il avait apporté son exemplaire il aurait pu procéder à une substitution, mais se consola en se disant que l’opération aurait sans doute été délicate sous l’œil vigilant de la caméra vidéo qui clignotait non loin de lui dans l’angle de la salle. Il pensa que le plus simple était de revenir le lendemain, et de demander l’autorisation en bonne et due forme à l’ami d’Ollando de prendre quelques clichés judicieux.

Avant de rendre l’ouvrage, il découvrit la présence d’un dessin qui ne figurait pas dans sa version : sur une page entière du livre, un schéma étrange reprenait deux des dessins du manuscrit, la façade du musée et une vue plus ou moins en coupe du Vésuve. Différence importante entre les deux schémas : le palais et le volcan se trouvaient chacun à une extrémité de la page et semblaient reliés par une sorte de long couloir souterrain ; dans les deux documents, papier et livre anciens, en sa possession, les deux représentations figuraient l’une en dessous de l’autre, et il n’y avait pas de galerie joignant les deux. Encore un mystère à éclaircir. Il resta bien deux heures dans la bibliothèque, puis il rendit l’ouvrage à son gardien et quitta le bâtiment. Il flâna pendant de longues heures dans le quartier, mais ne prêta guère attention aux joyaux qu’admiraient les autres touristes, tant son esprit était occupé par ce qu’il venait d’observer… Etait-il possible qu’il existe réellement une sorte de couloir dans les profondeurs ? Chemin souterrain creusé par les hommes ou cheminée volcanique latérale ? Fallait-il établir une relation quelconque entre la lave du Vésuve et la possibilité de réduire en cendres le bastion central du Christianisme ? Que venait faire dans cette histoire la date du 2 janvier 2012 ? Il eut beau tourner le problème dans tous les sens, il ne trouva de réponse cohérente à aucune de ces questions. Fatigué de réfléchir, il décida qu’il devait consacrer plus de temps au texte même des « chemins secrets », chercher éventuellement d’autres pistes (il pensait en particulier à effectuer un rapprochement avec « l’enfer de Dante ») et pour cela il fallait qu’il retourne à la bibliothèque. Il rentra dans une trattoria et s’attabla devant une énorme platée de spaghettis aux champignons…

Le lendemain, à l’aube (du moins à l’heure qui était pour lui celle de l’aube), il quitta son hôtel. Il se contenta d’un expresso. Les viennoiseries industrielles qu’on lui avait servies la veille étaient si mauvaises qu’il ne souhaitait pas renouveler l’expérience. Mieux valait s’arrêter dans la pâtisserie réputée qui se trouvait à l’angle de la Piazza dell’Unità. Là au moins, il trouverait de quoi porter préjudice – avec un minimum de délectation – à cette ligne qu’il avait tant de mal à préserver. Il poussa la porte du magasin et prit place dans la queue. Visiblement, la clientèle du magasin était essentiellement composée de vieilles rombières fortunées, ce qui le dérangea un peu… Deux minutes après lui, un autre personnage, quelque peu singulier, pénétra dans la boutique. L’homme était costumé en Père Noël. Sa houppelande était si grande qu’elle trainait par terre et que ses bras étaient entièrement dissimulés. Une fois la porte franchie, l’homme dévisagea les autres personnes présentes dans le magasin en maugréant quelques paroles incompréhensibles, puis il observa longuement le comptoir et se mit à hurler (version française) : « Des papillotes, vite !… ou je fais tout sauter ! » La violence du ton employé surprit tout le monde et l’activité du personnel du magasin cessa d’un coup. Une employée un peu âgée qui se tenait près de la caisse s’adressa alors à l’intrus et le pria d’attendre son tour et de s’exprimer avec un peu plus de retenue. L’homme comprit qu’il n’avait pas été pris au sérieux. D’un geste il se débarrassa de sa robe de père Noël, et les gens présents dans le magasin s’aperçurent alors qu’il portait une énorme ceinture autour de la taille. Il tenait un revolver à la main. Son bras se redressa tranquillement ; il visa soigneusement et tira ; sa balle explosa littéralement un énorme plateau garni d’une pyramide de chocolats de Noël. Tout le monde se jeta au sol. Le dernier détail qu’aperçut Paul Employ c’était un panonceau accroché à la caisse : « la direction s’excuse mais nous sommes en rupture de stock pour les papillotes. »

Les touristes qui traversaient au pas de charge la piazza dell’unità, ceux qui remontaient la via Crescenzio ou la via Alberico, en fait, tous ceux qui se trouvaient dans le quartier, entendirent une explosion énorme. Un nuage de débris s’éleva vers le ciel et retomba sur un rayon de plus de cent mètres. Une confusion extrême régna dans le quartier et retarda l’intervention des secours. Lorsque le calme fut enfin revenu, on s’aperçut, à la stupeur général, que la pâtisserie Alighieri n’était plus qu’un énorme tas de décombres. On découvrit une quinzaine de corps sous les gravats. Aucun survivant parmi le personnel et la clientèle supposée de la boutique. Chose surprenante, à l’extérieur du magasin par contre, il n’y eut que des blessés légers. L’enquête débuta rapidement, mais peina à progresser. Le 2 janvier, un journal à gros tirage informa les citoyens italiens que dans la poche du veston de l’une des victimes, un touriste soi-disant français du nom de Employ, on avait trouvé un papier au bas duquel figurait cette étrange signature : H.K. Ida.
Le 2 janvier 2012 à midi, l’ensemble des bâtiments du Vatican était toujours debout. Un observateur tant soit peu attentif aurait pu cependant remarquer que de petits nuages de fumée s’échappaient par intermittence d’une porte vitrée ouverte à l’arrière d’un balcon célébrissime…

Notes diverses : (*) Pour lire le précédent, il faut zapper un an en arrière. Pour lire le précédent du précédent…
Cette histoire farfelue, comme vous vous en doutez,  est directement sortie de l’imagination de son auteur et ne repose sur aucun fait réel. Tous les personnages sont bien entendu fictifs… Et pourtant, au moment où j’écrivais ce texte, d’étranges événements se sont produits.  L’anecdote du « vieux papier » trouvé dans un livre d’occasion neuf (sauf que dans mon cas il s’agit d’une publicité pour la contraception datant de 1910 !) s’est produite ces jours-ci. La tentative de braquage dans la pâtisserie romaine présente quelques ressemblances avec un fait-divers ayant eu lieu au mois de décembre en région parisienne (un homme braque des boulangers avec un revolver et repart avec quelques euro de viennoiseries ; ce hold-up singulier s’est déjà produit à 5 ou 6 reprises). Par ailleurs, certains citoyens italiens se battent actuellement pour que l’Eglise ne bénéficie plus des avantages fiscaux considérable dont elle dispose. Le simple paiement des impôts fonciers et de l’impôt sur les bénéfices réalisés par ses « filiales » suffirait à combler une bonne partie du déficit du pays…

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20décembre2011

Quand mon bric à blog est plein, je le vide…

Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.

(suite à deviner)

Une petite citation de Pierre Desproges histoire de se mettre en train avant d’aller faire un petit tour du côté des « trucs » que j’ai dénichés sur la toile ce mois-ci :
« Il est plus économique de lire Minute que Sartre. Pour le prix d’un journal, on a à la fois la nausée et les mains sales. »
Du coup j’en ai profité pour me replonger dans le « Manuel du savoir-vivre à l’usage des rustres et des malpolis »… Un retour aux sources ne fait jamais de mal… Ce que dit Desproges pourrait d’ailleurs fort bien s’appliquer à d’autres médias… Je vous laisse le soin de construire votre propre liste.

Leit motiv de la propagande dominante : avec la « crise » on n’a plus les moyens de faire de l’écologie.  » Sortir du nucléaire c’est massacrer les emplois  » : voilà le titre du dernier tube de l’automne, interprété par la chorale « EDF-CGT-PS-UMP-AREVA… » dans son disque « tous unis pour un même combat ». On ne vantera jamais assez les mérites de cette « real politik » qui permet de faire des surplaces idéologiques saisissants… On en profite au passage pour torpiller un peu plus le photovoltaïque, avec l’appui actif des imbéciles qui président aux décisions concernant l’avenir énergétique du pays. Lisez à ce sujet cet article tout à fait édifiant dans le télégramme. Quand la pression des décideurs ne suffit plus, ce sont les sous-fifres qui se joignent au cœur. Vu à la télé (comme ils disent dans les pubs) ce reportage impressionnant de mauvaise foi sur « Global mag » le magazine en voie de disparition d’Arte : un architecte des monuments historiques explique pourquoi, dans le périmètre protégé d’un château, il a interdit la pose d’un capteur solaire sur un toit (à peine visible) et autorisé le passage d’une future ligne TGV (en plein milieu du parc du monument concerné, à cinquante mètres de la façade). Il est gentil cet homme-là et j’espère que si c’est vraiment un passionné de « vieilles pierres », comme moi, il lira un jour ce blog pour apprendre tout le bien que je pense de son cerveau en voie de développement… Je suppose que sur le site de « Global », il est possible de revoir ce reportage. Je ne suis pas suffisamment accro à la télé pour vous fournir les informations nécessaires. Je compte sur le sérieux de mes commentateurs/trices… Il parait que ce magazine, « Global », ne figure plus dans la grille des programmes d’ARTE à partir de la rentrée… Je n’ai guère de regrets… Certes d’un côté on peut considérer que cela permettait à quelques informations légèrement « discordantes » de trouver un auditoire un peu plus important ; de l’autre c’était une sorte de fourre tout, comme tout ce qui est info à la télé, traitant sur le même pied des éléments d’importance fort diverses et s’adressant essentiellement à un public de « bobos » friqués. Attendons la suite, des fois qu’une émission critique et bien conçue déboulerait sur le petit écran à 20 h. Il paraît que Noël c’est la période des miracles !

Pour la suite, du bon et du moins bon pour le moral ! Interviewé par des militants allemands (Zeit Campus – juin 2011), sur la façon dont il perçoit l’évolution de la société depuis une cinquantaine d’années, le camarade Noam Chomsky donne une réponse dont je trouve la tonalité globale plutôt positive. Contrairement à ce que l’on perçoit parfois dans les brumes automnales, la situation n’est peut-être pas si mauvaise que ça : des changements importants sont intervenus dans les mentalités, et les populations ne sont peut-être pas aussi amorphes que ça. Chomsky prend pour exemple la réaction des citoyens à la guerre en Irak, comparée à ce qui s’est passé lors de la guerre du Vietnam : « Voyez la guerre du Vietnam, un des plus grands crimes depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Quatre ou cinq ans s’écoulèrent avant qu’une forme de protestation visible ne secoue les USA. Cela s’est poursuivi jusque dans les années 1970. Ce fut très différent avant la guerre d’Irak. À ma connaissance, la guerre d’Irak a été la première dans l’histoire où les manifestations l’ont précédée. Mes étudiants n’aillaient pas en cours pour aller manifester. Ce ne serait jamais arrivé il y a cinquante ans. Les protestations n’ont pas empêché la guerre mais elles l’ont limitée. Les USA n’ont jamais réussi à faire en Irak une fraction de ce qu’ils ont fait au Vietnam. » Chomsky justifie également son approche plutôt positive par l’évolution sociologique que connait le monde étudiant : il cite en exemple le MIT où la part représentée à l’université par les femmes (50 %) ou par les minorités ethniques (30 %) n’a plus rien de comparable avec la situation des années 70. Selon l’universitaire américain, cela ne signifie pas non plus que les problèmes sont réglés ; mais avant de parler sans cesse de « régression » par rapport à de mythiques « années lumières » il faut analyser des faits concrets. La conclusion de l’article est assez réjouissante elle aussi ; je vous laisse le soin de la découvrir tout seuls ! La traduction française a été réalisée par les camarades du groupe Proudhon de la FA… Je m’aperçois à la relecture que j’ai failli oublier l’adresse !

Puisqu’on parle de guerre en Irak justement : un article intéressant à lire sur « Défense en ligne », un des blogs du « diplo ». Le texte s’intitule : une guerre à mille milliards de dollars et il est rédigé par Philippe Leymarie. Cette semaine, l’armée étatsunienne retire ses dernières troupes d’Irak (ce qui ne signifie pas – loin de là – qu’il n’y ait plus un uniforme US dans le pays !). Les amateurs de statistiques peuvent dresser un premier bilan affolant, ne serait-ce que sur le plan humain. Les pertes sont considérables : côté Irak au moins 104 000 morts chez les civils, 20 000 morts soldats ou policiers confondus, 19 000 morts du côté des insurgés (ces nombres ne sont que des estimations – informations non disponibles pour les blessés) ; côté US : 4487 soldats tués et 31 921 blessés. Toutes ces victimes pour défendre les intérêts stratégiques des industries pétrolières et militaires. Comme le dit l’auteur, un coût économique et humain complètement dément au vu des objectifs atteints. Bush père et fils devraient être jugés pour crimes contre l’humanité et non jouir d’une impunité totale comme c’est le cas actuellement ! Une famille de criminels de guerre… et ce ne sont pas les seuls ! Les conflits se déplacent ; comme sur le catalogue d’une sinistre agence de voyages, de nouvelles destinations voient le jour. Répression en Syrie, au Kazakhstan, en Egypte, bavures à répétition en Afghanistan et au Pakistan… Selon les cas, l’Oncle Sam hausse la voix ou se fait discret. Les autres puissances occidentales emboitent le pas ou font preuve d’un silence assourdissant. La question est de savoir si le méchant est vraiment méchant, s’il fait partie de l’Axe du mal ou s’il s’agit d’un allié précieux, s’il s’agit d’un dangereux terroriste ou d’un barbouze un peu trop remuant. Les Editions Agone (dont le catalogue 2012, riche en nouveautés, vient de paraître) publient « Autopsie des terrorismes » de Chomsky : un examen de la politique récente des Etats-Unis au regard des principes du procès de Nuremberg. Edifiant… On comprend que l’universitaire ne soit guère apprécié par les autorités fédérales…

Fonctionnement très routinier en ce moment : je fais pratiquement le même circuit sur la toile tous les jours ces dernières semaines et ça me convient ! Un coup d’œil sur Yahoo actualités pour « prendre la température », puis on passe au « sérieux » : « Altermonde sans frontières », « Utopllib », « Etat Critique », « Rezo.net »… Ces quatre sites-là sont de plus en plus des passages obligés. Je « fréquente » aussi, et presque avec la même assiduité, « L’en-dehors » (qui a retrouvé une sacrée vigueur après un net ralentissement à la belle saison), « OWNI » (pour l’originalité des thèmes traités, malgré leur accroche parfois trop tapageuse), « Vigile.net » (info alternative québecoise)… Plus tard dans la journée je fais la tournée des blogs (comme d’autres boivent leur petit blanc de 11h ou leur petit café pré-sieste) : certains me sortent la tête du politique et d’autres m’y replongent avec une certaine distance par rapport à l’actualité… Là, je ne vous refais pas la liste, suffit de regarder dans la colonne de droite (Feuille d’automne, Arbre à palabres, Mère Castor, Actu du Noir, Clopine…) ! Bien entendu un certain nombre de facteurs, genre événements d’actualité ou liens donnés par courriel, m’amènent à bouleverser ce parcours savamment programmé ! Et puis il y a les deux éphémérides que j’aime bien consulter aussi, l’une en français « éphéméride anarchiste » et l’autre en catalan « anarcoefemèrides » (non je ne lis pas le catalan, mais je devine, non mais !). C’est fou le nombre de personnalités que ces deux sites m’ont permis de découvrir…

Dur dur la vie de bricablogueur ! Si je n’étais pas aussi attentif, j’aurais pu rater l’excellent travail de compilation réalisé par JEA sur « Mo(t)saïques » à propos des relations entre le coq du clocher gaulois et les zétrangers, à l’occasion notamment du débat sur le droit de vote des mêmes zétrangers. A lire impérativement, car les citations choisies ne manquent pas d’intérêt. Le titre de la chronique dit bien ce qu’il veut dire : « La course en zigzag d’une droite française à travers les champs xénophobes du FN « . Parmi les citations choisies, certaines prêteraient même parfois à sourire si elles ne traitaient pas d’un sujet aussi grave. Un échantillon ? Cette déclaration de Xavier Vallat (commissaire aux questions juives au temps du gouvernement de Vichy) : « En France, nous sommes chez nous, les étrangers ne peuvent y être que des invités, des visiteurs ou des domestiques. » Ce Monsieur exagérait sans doute puisque, dans notre pays, des réfugiés hongrois arrivent à exercer finalement d’assez hautes responsabilités… à moins que, dans ce dernier cas, on considère qu’il ne s’agisse que d’un emploi de laquais au service de la haute finance… Je vous laisse juge… Il est important, en ces périodes de confusionnisme politique poussé, de bien faire attention à démêler l’écheveau politique que l’extrême-droite semble prendre un sacré plaisir à tisser… L’araignée guette derrière sa toile et cherche, en jouant sur les mots, à piéger des électeurs potentiels dont les idées ne sont pas très claires… Toujours se méfier des slogans ou des idées vendues en « prêt à porter » qui,  parfois, rassemblent des gens n’ayant pas vraiment les mêmes fondamentaux… Sur le site « Reflex », un schéma proposé dans le cadre d’un article intitulé « l’extrême droite, mieux la connaître pour mieux la combattre« , vous donnera une idée de la complexité des réseaux. Ce schéma peut-être téléchargé en Pdf et donc agrandi (cliquer sur l’image).
Dans l’arbre à palabres, chronique « vent des blogs » du mois de décembre, ce n’est point aux zétrangers que s’intéresse Zoë mais aux femmes… en général, et à leurs conditions de vie dans nos brillantes sociétés égalitaires : « on nous prend pour des carpettes« . L’article propose toute une série de liens intéressants à explorer. Je ne vais pas les reproduire ici, d’autant qu’il y a bien d’autres chroniques intéressantes ces temps derniers et largement de quoi palabrer.

Je vous signale quelques pistes historiques ou délassantes, en tout cas très « culturelles » pour terminer cette revue… Sachez d’abord qu’il existe un site passionnant consacré à Elisée Reclus et que si vous êtes, comme moi, un admirateur de ce grand homme, visionnaire tant sur le plan de sa discipline, la géographie, que sur le plan politique, vous allez vous régaler. J’ai bien rigolé en faisant un tour sur les chansons de Noël sur le site des Mutins de Pangée. Mention particulière pour « Salut Jésus ». Du coup je suis allé aussi tendre l’oreille vers d’autres chansons interprétées par Jean Claude Mérillon . Mérillon pour ceux qui ont la mémoire courte mais qui se tiennent au courant des faits majeurs de l’actualité culturelle, est l’interprète de la chanson « la balade à Gaston » dans le film « Bernard Ni Dieu Ni Chaussettes » (objet de culte qui traine non loin de l’autel de mes ancêtres dans le sanctuaire domestique). Ce serait trop injuste de ne faire qu’un simple passage sur le site des Mutins, sans aller donner un coup d’œil à leur catalogue vidéo, de plus en plus complet, et sans profiter de la circonstance pour acheter – en avant-première – le DVD consacré à Howard Zinn qui va bientôt sortir. Acheter « en avant-première », cela permet d’économiser des sous, mais cela permet surtout d’aider les petites sociétés, notamment quand il s’agit de structures coopératives proches de nos idées.

Le temps charmant qui prédomine actuellement m’a laissé suffisamment de temps libre pour aller visionner « Enfin les vacances » le premier téléroman web anarchiste pour toute la famille… C’est réalisé par deux camarades québecois et c’est sympa, même s’il y a parfois quelques longueurs. Les « aventures » des deux « héros » de cette histoire sont entrecoupées de reportage sur l’actualité politique alternative au Québec. J’ai bien aimé la haie d’honneur, riche en banderoles et en slogans, faite aux militaires canadiens à l’occasion d’une xième parade uniformisée. Certaines « pauses publicité » ne manquent pas de charme non plus. En fait, le problème que j’ai eu c’est que c’est un feuilleton, et que j’ai voulu sans doute rattraper trop d’épisodes d’un coup ! La vraie règle du jeu avec un feuilleton, c’est de le suivre régulièrement, chose que je ne manquerai pas de faire dorénavant… « Enfin les vacances » fait largement référence, du moins en ce qui concerne la structure du récit, au bouquin d’Henri Laborit « Eloge de la fuite »… Du coup, Laborit est revenu sur le devant de la scène dans ma bibliothèque et je vais me replonger dans quelques uns de ses livres. Vous voyez, quand je parle de « liens culturels » ! Sachez, pour finir, que j’ai craqué – comme quoi la pub c’est efficace – sur le dernier tee-shirt proposé par les « créateurs de mode » du site « Clochtard Crasvat« . Je me suis acheté un exemplaire du superbe tee shirt qui figure en illustration de ce paragraphe. Faute de clochtard et de crasvat, il me fallait au moins une fringue neuve pour accueillir l’année nouvelle !

Une petite citation de Pierre Desproges pour se quitter en bons termes (pas avec tout le monde je crains…) : « L’adulte ne croit pas au Père Noël. Il vote. »
Là-dessus, promis, je respecte la trêve des confiseurs pendant quelques jours au moins. Je ne voudrais pas que de sombres réflexions politiques ne viennent ajouter une note discordante aux flonflons des réveillons.
Ouf, il était temps que j’arrête de pleinder mon verre, un peu de plus il débordait. M’en va le vider de ce pas.

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