9février2017

Février m’impatiente…

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

erable-ciel-gris La grisaille et l’humidité ont remplacé le ciel bleu et le froid glacial. Je traine dans le parc, derrière la maison, puissamment motivé par un besoin à la fois psychologique et physiologique pressant de découvrir quelque indice de l’arrivée prochaine du printemps. Mais nous ne sommes encore que dans les premiers jours de février et la nature ne semble pas pressée de répondre à ma demande. On dit qu’en hiver aussi la vie bouillonne, mais cette agitation frénétique est souterraine et se cache à l’œil indiscret du promeneur. De savoir cela, ce devrait être une sorte de lot de consolation pour mon esprit, un baume pour le cœur endormi, mais cela ne fonctionne pas vraiment. Ce n’est pas la première année que je ressens ce désir pressant, et que je me livre à ce genre d’investigation avant même l’hiver officiel terminé… Je possède quelques indices sur les endroits où je dois chercher, si je veux avoir une chance d’aboutir.

perce-neige en attente d'un rayon de soleil

perce-neige en attente d’un rayon de soleil

Je sais par exemple que les premiers signes de renaissance se produiront du côté des jeunes pousses d’érable et des fleurs de cornouillers mâles, à moins que le chèvrefeuille odorant ne joue les jeunes premiers. Ne pas oublier aussi les primevères qui sont parmi les fleurs les plus en avance. Pour l’heure, les bourgeons du cornouiller sont encore hermétiquement fermés, mais lorsque l’on s’amuse à les ouvrir avec les ongles, la petite boule jaune est bien présente et n’attend qu’un signal pour sortir de sa prison. Ces petites fleurs discrètes sont bien trop prudentes pour livrer leurs fragiles étamines au froid qui s’abat encore sur le jardin pendant la nuit. Violettes et jonquilles restent encore blotties sous la mousse. Les perce-neige font une timide apparition. Les fleurs des noisetiers ne montrent encore aucune rougeur. A l’épicerie, une cliente a parlé de primevères, mais je n’en ai pas encore vu à ce jour. La quinzaine glaciale que nous venons de vivre n’a pas encouragé la pousse des éclaireurs.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les phénomènes printaniers ne sont pas si décalés que cela d’une année sur l’autre. Les températures ont une incidence sur la vie végétale, mais la luminosité, souvent oubliée, joue aussi un rôle important. Des températures élevées font gagner quelques journées à l’ éclosion des bourgeons, mais le signe principal auquel les plantes prêtent attention, ce sont les quelques minutes de lumière supplémentaire gagnées au lever et au coucher du soleil. Je pense aussi que les nuages, lorsqu’ils sont présents sans fin ni cesse jouent aussi leur rôle dans la partition.

Les bourgeons du stewartia semblent prêts à éclore...

Les bourgeons du stewartia semblent prêts à éclore…

Il n’empêche que l’an dernier les cornouillers et les chèvrefeuilles odorants montraient déjà d’intenses signes d’activité fin janvier… et que cette année ne sera peut-être pas précoce. Il est amusant d’entendre les jardiniers parler de la conjoncture météorologique et réaliser des pronostics à propos de leurs plantes chéries : à quel moment feront elles leur apparition sur scène ? Seront elles au summum de leur splendeur ? Te rappelles-tu la floraison des narcisses il y a deux ans ? Il fallait voir les pivoines de Camille au printemps dernier ! Je ne sais pas comment elle fait : ses fleurs sont toujours ouvertes une semaine avant les nôtres… Il n’y a pas que les journaux qui ont leurs « marronniers », les amoureux de la nature aussi ! Logique puisque les mêmes phénomènes se répètent tous les douze mois.

Mais pour l’heure, on n’en est encore pas là. Il est encore trop tôt pour la symphonie des couleurs pastel. Il me faut donc prendre mon mal en patience. Les travaux hivernaux ne manquent pas au programme, mais pour moi aussi le déclic n’a pas encore eu lieu et mon énergie printanière ne fait que bouillonner en profondeur. Pour l’heure, je me contente de me promener, un peu pour tuer le temps en attendant une conjonction météorologique favorable pour me mettre à l’ouvrage. Au bout d’un moment, lassé d’une errance que la grisaille du ciel rend un peu sinistre, je me réfugie les pieds dans mes pantoufles et les yeux dans un bouquin. Je n’ai pas même envie de sortir un catalogue de jardinage et de faire mes premières commandes de semences !

Bien triste, surtout avec un ciel gris. Besoin d'un peu de verdure !

Bien triste, surtout avec un ciel gris. Besoin d’un peu de verdure !

Profitant d’une après-midi plus ensoleillée, je décide d’élargir le cercle de mes recherches, bien que je ne me fasse guère d’illusion encore une fois. Je quitte notre espace vert local et je pars faire un grand circuit dans la commune par les petites routes et les chemins. Il reste quelques endroits sympathiques, mais notre territoire est bien trop urbanisé. Comme le disent les géographes, le paysage environnant est « mité » par les lotissements et les grandes surfaces.

De retour à la maison, je décide de noter les quelques observations que j’ai faites en cheminant. Ce qui me chagrine un peu c’est qu’elles ne sont guère positives ! La première idée qui me vient en tête concerne le bruit : il n’y a pas eu de lieu ou de moment où je n’entendais pas les voitures. L’itinéraire que j’ai emprunté passe parfois si près de la départementale que l’on peut se livrer à des statistiques désolantes sur l’occupation des véhicules : dans neuf cas sur dix, il n’y a qu’une personne  à bord. Beaucoup d’air brassé (et pollué), peu d’efficacité… Mais mon objectif n’était pas d’enquêter sur le trafic. Côté végétation, j’ai presque envie de dire « chou blanc ». Même si la neige a disparu des sommets proches du Jura, elle est encore bien visible à l’horizon sur les hautes cimes des Alpes. En plaine, elle a fondu totalement et le paysage carte postale s’est effacé. Il n’y a pas eu de miracle et, maintenant que le manteau de camouflage blanc a fondu, les abords des chaussées de circulation sont toujours aussi répugnants, notamment le voisinage des routes goudronnées : emballages de nourriture, canettes de bières, cendriers négligemment versés par la fenêtre, objets hétéroclites provenant des remorques trop pleines et mal bâchées que les gens conduisent à la déchetterie, s’étalent dans les fossés, sur les talus, à la lisière des champs. Là où passent les véhicules à moteur, les ordures s’épanouissent. Les labours futurs en enfouiront une partie réservant ainsi de belles découvertes pour les archéologues des siècles à venir.

les jonquilles aussi, pour les voir, il faut les chercher attentivement !

les jonquilles aussi, pour les voir, il faut les chercher attentivement !

Ce côté « dépotoir » de la campagne me donne des envies de meurtre, je l’avoue franchement. Mais comme je ne suis pas un adepte de la violence physique comme moyen thérapeutique pour remettre les abrutis dans le bon chemin, je pense qu’il serait bon de secouer les automobilistes indélicats en les frappant à l’endroit qui leur fait le plus mal. Au Québec, j’avais remarqué que si vous étiez pris en train de jeter une canette vide par la fenêtre de votre voiture vous risquiez une amende de 250 dollars… Moi je serais partisan d’un coup de masse sur le capot de la voiture, histoire de provoquer une vraie réflexion citoyenne, mais nos « forces de l’ordre » ont trop à faire à courir après les réfugiés pour avoir le temps de s’occuper des artistes en herbe qui décorent nos prairies…

Bref, cette errance pédestre en zone rurale urbanisée, n’a guère remonté l’estime que je porte à une partie de mes concitoyens. La prochaine fois, je retournerai dans les coins un peu plus champêtres où l’on se promène d’habitude. A part des cartouches vides, on n’y trouve pas trop de déchets. Histoire de terminer sur un note colorée, un magnifique bouquet de mimosas trône sur notre table dans la salle à manger : c’est le cadeau d’une amie qui a passé son week-end dans l’Aude. Dans le coin, je crains que les mimosas non abrités n’aient pas apprécié les moins douze degrés de janvier.

En fait, voici ce que j'attends avec impatience : les viornes plicata en fleurs ; voilà le vrai lever de rideau du festival printanier !

En fait, voici ce que j’attends avec impatience : les viornes plicata en fleurs ; voilà le vrai lever de rideau du festival printanier !

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29janvier2017

vagabondage littéraire…

Posté par Paul dans la catégorie : l'alambic culturel; mes lectures.

L’abus de lecture ne peut nuire à la santé surtout en hiver !
Le batifolage commence par Reclus (encore !) puis Joël Cornuault (passionnant). De Cornuault à Burroughs (agreste et printanier) ; retour à Cornuault puis Kenneth White pour l’intro du livre d’Hélène Sarrasin sur Reclus. Thoreau dans la foulée. Kenneth White pour finir le parcours (un peu décevant pour les deux derniers livres lus). Il me faudrait explorer Patrick Geddes, mais aussi Whitman, que je ne connais que de nom ; ce sera pour plus tard (d’autant qu’il y en a tant d’autres dans le même registre). Voilà le parcours sinueux de mon avant-dernière randonnée littéraire hivernale, avant de me replonger dans la littérature prolétarienne de la première moitié du siècle où je suis né, mais ceci fera l’objet d’une autre cuvée, en cours de brassage.

reclusc Reclus, donc, puisque c’est de lui dont j’ai décidé de parler en premier. J’ai lu pour commencer ses écrits cartographiques parus aux Editions Héros-Limite. Tout au long de sa carrière de géographe anarchiste, Elisée Reclus a accordé une grande importance à la cartographie. Son ultime projet était d’ailleurs, en parallèle à la rédaction de « l’homme et la terre », la réalisation d’un globe terrestre de dimension colossale à l’échelle 1/320 000ème, seule échelle permettant, à ses yeux, de figurer sans tricher, les sommets de montagne les plus élevés et les fosses abyssales les plus profondes. Ce globe de 160 m de diamètre, aurait permis de réaliser les proportions réelles de la planète (les plus hautes montagnes ne dépassant cependant pas 28 mm de hauteur !). Destiné à être installé à Paris, sur la colline de Chaillot à l’occasion de l’exposition universelle de 1900, ce globe ne trouva jamais les financements nécessaires à sa réalisation (vingt millions de francs de l’époque), d’autant que Reclus envisageait d’accompagner cette installation durable de nombreux autres éléments cartographiques et photographiques. Une géographie universelle en 3D en quelque sorte. L’un des objectifs importants que visait le géographe était de relativiser la position des continents et de montrer que les notions d’Orient et d’Occident étaient purement subjectives.
Ce livre à peine posé, j’ai enchaîné sur « Elisée Reclus, six études en géographie sensible » de Joël Cornuault aux éditions Isolato. De Cornuault je n’avais lu, il y a quelques années, que la bonne biographie qu’il a rédigée à propos du même géographe. J’ai trouvé que ces six études constituaient une approche intéressante et originale de l’œuvre de Reclus. Je constate quand même que l’on commence à pardonner, à ce savant de premier ordre, son excentricité politique. Nos élites bien pensantes consentent enfin à lui redonner la place primordiale qu’il doit occuper dans les sciences humaines.  La quatrième étude compare certains écrits de Reclus avec John Burroughs, écrivain naturaliste américain. Je ne connaissais pas cet auteur ; je me suis donc empressé d’acquérir « construire sa maison » aux éditions « Premières pierres ». Petit voyage aux Etats-Unis.

Burroughs On trouve, dans ce petit opuscule, de sympathiques idées que je fais volontiers miennes : « Se souvenir qu’une maison n’est pas destinée à être exposée dans une vitrine, mais au grand air ; qu’elle doit fraterniser avec les rochers, les pierres, les arbres, la nature grossière. Si une maison ne donne pas l’impression de se sentir chez elle là où elle se dresse, comment se sentir chez soi à l’intérieur ? Si elle ne se marie pas avec ses alentours, si elle ne se niche pas tendrement et amoureusement dans le paysage, comment vous nicherez-vous tendrement en elle ? Si elle a l’air d’être étrangère et artificielle, comment serait-elle la demeure de la paix et de la satisfaction ? » Un concept de maison « niche » auquel je suis très attaché et sur lequel je reviendrai sans doute. Nombre de nos lotisseurs actuels devraient lire ce genre de propos, cela éviterait la multiplication des villas « Ile de France » ou « Temple de Delphes » qui défigurent les moindres hameaux ! En ce qui concerne les deux auteurs qui font l’objet de comparaison sous la plume de Joël Cornuault, ce sont plus les différences qui sautent aux yeux que leurs ressemblances, à première vue. Là où Elisée Reclus choisit comme « terrain d’exploration » la terre entière, Burroughs se limite aux quelques arpents de terre au milieu desquels il est né et a passé quasiment sa vie entière (il me fait penser à un autre naturaliste dont je vous ai causé par le passé, Gilbert White). Sa géographie traite des prés, du ruisseau, de la colline, du lac… bref, du paysage qu’il arpente chaque jour lors de ses déambulations. Là où Reclus traite de phénomènes géologiques à l’échelle de continents entiers, Burroughs se limite à raconter ce qu’il voit de la fenêtre de sa demeure, dans la régions des Catskills au cœur de la vallée de l’Hudson. Le passage d’un auteur à l’autre nécessiterait donc un grand écart intellectuel, si tout deux n’accordaient pas la même importance au milieu naturel. Elisée Reclus, lui aussi, a longuement cheminé à pied, en prenant son temps, dans une partie des paysages qu’il décrit, que ce soit des dunes de l’Aquitaine à la forêt noire, ou de la forêt tropicale aux contreforts de la Sierra Nevada de Sainte Marthe au Nord de l’Amérique du Sud. L’apolitisme affiché de l’un s’oppose aux engagements politiques constants de l’autre. Le parallèle établi par Joël Cornuault entre les deux hommes est riche en perspectives et en ouverture. J’aime que l’on établisse des liens entre les auteurs car cela permet de voir de quelle manière réjouissante les idées rebondissent des uns aux autres, bien souvent en s’enrichissant lors de ce parcours.

liberte belle cornuaultJ-Cornuault Mon approche de Burroughs s’est limitée à un ouvrage tant j’étais motivé, comme l’écureuil, pour sauter de « branche en branche ». Peu de ses ouvrages sont traduits en français, cet auteur étant plutôt méconnu de ce côté-ci de la grande flaque. Et puis, je pense que les livres de Cornuault, dans une problématique toute contemporaine, m’accrochent plus que ceux de Burroughs. On qualifie parfois cet essayiste de « père des écrivains de nature » (excusez-moi, mais je ne vois pas l’intérêt de parler de « nature-writing » comme le font les éditeurs… français) ; titre disputé par ailleurs puisqu’on l’accorde aussi à des auteurs comme John Muir ou Thoreau (en omettant Mary Austin au passage). J’ai quand même noté, avant de fermer la dernière page de « construire sa maison », qu’il fallait que je m’intéresse aussi à la poésie de Walt Whitman. Nombreuses sont mes lacunes dans la connaissance de la littérature progressiste américaine d’il y a un siècle, mais il y aura d’autres longues veillées d’hiver !
J’ai donc ouvert « Liberté Belle » de Joël Cornuault aux éditions Isolato, et je n’ai pas regretté mon choix. Il s’agit là d’une ode plaisante à l’évasion dans l’espace et dans le temps. Laisser derrière soi contraintes et tracas pour explorer un univers, presque à portée de main, qui ne demande qu’à se dévoiler à nous. Quelle approche plus plaisante que la marche à pied pour s’approprier un environnement géographique et humain ? Le premier texte « comment se vêtir sur les chemins », apologie de la simplicité et du confort vestimentaire pour le promeneur, m’a tout de suite fait comprendre que j’avais trouvé « chaussure à mon pied ». « Se vêtir à sa guise est un premier moment de réappropriation. Après cela, on peut se faufiler plus commodément dans les interstices, quand il s’en présente devant ou autour de soi. » Comment aurai-je pu ne pas adhérer à une telle proposition, moi qui traine depuis des décennies dans un cocon molletonné et douillet ? La paresse vestimentaire n’est pas ma seule motivation !

Appletons'_Thoreau_Henry_David Sur la vingtaine de textes du recueil, il y en a qui m’ont plus accroché que d’autres, mais peu m’ont laissé indifférent. Chose que je ne pense pas avoir encore faite, je me suis amusé à cocher, dans le sommaire, les chapitres qui me plaisaient le plus ou tout au moins avaient une forte résonance dans mon esprit. « J’ai mes entrées », « notre géographie culturelle » ou « forme et histoire des chemins de campagne » expriment vraiment de belles idées… « Où la route d’André Breton croise celle d’Henry David Thoreau » m’a servi de passerelle pour revenir une fois de plus vers Thoreau : mon choix s’est porté sur « Thoreau, Dandy crotté », toujours du même auteur, mais publié cette fois aux éditions du Sandre. Je me doutais que Cornuault allait proposer une approche originale de l’auteur emblématique de beaucoup de jeunes voyageurs bohèmes d’aujourd’hui, et je n’ai pas été déçu. L’auteur démontre que la pensée de Thoreau dépasse largement les catégories prédéfinies au sein desquelles on voudrait l’enfermer aujourd’hui. L’écrivain naturaliste américain n’est pas un saint patron de l’écologie ; son hétérodoxie, la non-conformité de sa réflexion, ne permettent pas une vision aussi réductrice de sa pensée. Le début du livre contient une intéressante redéfinition des termes « écologie », et « environnement », inexistants à l’époque où Thoreau, Emerson, Burroughs ou Muir ont rédigé leurs ouvrages. Joël Cornuault recadre avec habileté un certain nombre d’idées toutes faites qui se sont installés dans les cerveaux de nos contemporains : « Contrairement à ce que l’industrie de la communication et du divertissement, cinéma et système d’éducation accouplés, laisse supposer au public, le sentiment et la pensée de la nature ne sont pas nés dans les années 1970. Et ce n’est nullement aux Etats-Unis qu’ils furent les plus vigoureux du XVIIème au XIXème siècle. C’est dans le monde instruit européen que s’était répandu un important courant d’étude et de valorisation de la nature, animé par les poètes, les artistes et les philosophes d’une part, les voyageurs et certains savants, de l’autre, et pour autant qu’on puisse toujours les distinguer nettement en eux. » Très intéressant et surtout fort bien écrit, rien d’un jargonnage universitaire qui m’horripile souvent…

White affinites Envie, à la fin de ce vagabondage, de revenir à un autre essayiste que j’apprécie beaucoup, Kenneth White. Le passage s’est fait en douceur en commençant par l’introduction que White a écrite pour la biographie de Reclus rédigée par Hélène Sarrasin. Puis j’ai dérivé sur « la carte de Guido » et « les affinités extrêmes » aux éditions du Seuil. J’ai été un peu déçu par ces deux ouvrages, pour des raisons différentes. Pour « la carte de Guido », la présentation de l’éditeur m’a mis en appétit : « Comme tous les vrais voyageurs, Kenneth White sait que les pays, les villes et les paysages existent déjà dans les bibliothèques et les mappemondes. Découverte à Bruxelles, la très ancienne « carte de Guido », qui rassemble dans un savant désordre l’histoire, la géographie, la philosophie et la poésie d’une Europe médiévale rêvée, devient le pilote secret de ses propres explorations. » Le résultat m’a laissé sur ma faim car je l’ai trouvé trop décousu et j’ai trouvé le « fil d’Ariane » bien mince. Le second essai, par contre, m’a fait cruellement ressentir l’insuffisance de ma culture littéraire. Trop d’auteurs évoqués dans ce portrait des écrivains sur les marges extrêmes, me sont mal connus, et je n’ai pu vraiment apprécier la saveur des portraits dessinés et profiter du cheminement proposé. Je crois que je préfère les écrits du Kenneth White voyageur, comme « la route bleue », ou les « vents de Vancouver », aux essais nettement philosophiques. Du coup, j’ai décidé de faire une pause dans mon parcours et de changer radicalement d’itinéraire. Pour cela j’ai attrapé le premier « Henry Poulaille » venu sur la pile des ouvrages que j’ai récupérés après le partage de la bibliothèque d’un copain décédé il y a bientôt un an. Mais – comme on dit dans un cas pareil – ceci est une autre histoire !

Digestif : On termine cette (bien) longue chronique hautement culturelle par une citation fort à propos…

« On représente souvent la littérature comme une pyramide au sommet de laquelle il y a les grands auteurs, ceux qu’on doit absolument lire, puis tous les autres, qu’on peut oublier. Je ne vois pas vraiment les choses ainsi. Pour moi, la littérature est une sorte de trésor sans limites, une brocante où chacun peut fouiller et trouver ce qu’il veut. Il y a tant de formes différentes, tant de genres littéraires, des romans, des récits, des correspondances, des journaux, des sensibilités et des écritures différentes… Il y en a trop, certes, mais il y en a pour tout le monde. C’est une connexion mystérieuse, magique, la sensibilité d’un auteur qui rencontre celle d’un lecteur. » C’est un romancier américain, Norman Rush, qui a écrit cela : il a exprimé très clairement une idée à laquelle j’étais déjà sensible mais que je n’arrivais pas à formuler.

 

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23janvier2017

Les Socialistes préfèrent regarder vers l’Hamon

Posté par Paul dans la catégorie : chroniquettes vaseuses.

…plutôt que vers l’aValls. Il est vrai que du côté de la source le renouveau paraît possible alors qu’en direction de l’estuaire, c’est la platitude annoncée. Pour colorer le Rhône en rose, mieux vaut lâcher la poudre au St Gothard ! Celui qui espérait obtenir 49,3 % des suffrages s’est fait bananer, au moins pour cette première mi-temps, et ça me fait rigoler. Il ne suffit pas de rouler des mécaniques et de prendre des airs de toréador pour impressionner le populo de Gauche. L’intolérance au gluten n’est pas un engagement suffisant pour mobiliser les écolos (enfin pas encore… faudrait au moins être végan). Ma tante Agathe (celle qui vient des Carpathes) s’en fout, elle en pince pour le MACaRON bien moëlleux. Elle prétend que ce golden boy talentueux va révolutionner la politique. Il parait qu’il a même écrit un livre qui serait un véritable catalogue Manufrance d’idées nouvelles… Mon Oncle Absinthe préfère la tendance Castriste de la droite de l’extrême gauche et a déjà choisi le Mélenchon. Ça ne m’étonne pas : quand il était jeune il avait adhéré au Parti Communiste Marxiste Léniniste de France (des fameux gaillards !)
Ce déferlement de ON au premier tour des présidentielles m’inquiète : du Fillon au Macron, du Hamon au Mélenchon… J’espère que ces rimes riches ne vont pas pousser les Français dans les bras de la Penitude. Moi j’adore les jeux de casino, surtout les bandits manchots où l’on sort toujours perdant. Je voulais voter Tsipras (pour les sonorités divergentes) mais je n’ai pas trouvé de bulletin. Enfin, faut réfléchir quand même à cette histoire de « …on » parce qu’en faisant la fine bouche, nous, en Rhône-Alpes, on s’est retrouvé avec un Wauquiez qui vaut son pesant de cacahuètes. Le choix phonétique n’est pas forcément le meilleur.

Bref, nous voilà tous en piste pour participer au spectacle électoral 2017. La question passionne les foules, du moins celles qui n’ont pas d’autre passion : qui allons-nous insérer dans la sinistre ribambelle des apprentis dictateurs, entre Erdogan, Poutine, Trump et consorts ? Il semble que le toboggan législatif construit par Hollande nous mène droit dans le Fillon à moins qu’un dérapage de dernière minute ne nous fasse glisser dans la Penitude… Mais qui sait ? Grâce aux médias le suspens va garder toute sa saveur jusqu’à la dernière minute. Tant que ce karaoké présidentiel continuera à passionner les foules, on n’est pas sortis de l’ornière. Pourtant, les poteaux (comme aurait dit Pouget), vu l’état économico-écologico-politique de la planète, y’a du souci à se faire. Quant à délocaliser nos popotins, ça devient de plus en plus laborieux : de moins en moins de contrées étrangères me font rêver. Il y a trop d’endroit où l’on ne peut plus faire germer des haricots sans demander une autorisation administrative… Bref j’ai bien peur qu’on ait du mal à sortir du cauchemar dans lequel on s’enfonce, et ce n’est pas la pilule rose estampillée Hamon qui va m’aider. Tous ces candidats « anti-système » m’inquiètent. A part quelques distraits émules du professeur Nimbus, les gonzes qui coupent la branche sur laquelle ils sont assis sont assez rares. Il ne me reste plus qu’à renforcer la bulle de sérénité qui me tient lieu de protection rapprochée mais je crains qu’elle ne résiste aux assauts répétés de tous ces ardents défenseurs du capital et de la patrie.

Je m’arrête là ; je ne voudrais pas gâcher le suspens pour le second tour. Je voterai peut-être pour le Coréen qui a une coiffure en brosse : j’adore son jeu de scène et j’attends avec impatience une photo sur laquelle il donnerait l’accolade à son collègue blondinet made in USA.

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19janvier2017

Sainte Mère électricité, irradiez pour nous

Posté par Paul dans la catégorie : chroniquettes vaseuses.

Bien reçu le dépliant EDF faisant appel à ma citoyenneté bienveillante.

Comme je ne supporte pas qu’il fasse plus de 25 dans ma salle à manger, j’ai immédiatement embauché une armée de ratons laveurs pour actionner les 66 grille-pains et les 33 bouilloires électriques que j’ai mis en service sur mon trottoir.

Il a fallu faire quelques réglages séquentiels à cause de la puissance de mon compteur, d’autant que, en vue du prochain débat des primates, j’ai acheté une douzaine d’écrans géants…

Toute cette vapeur ; toutes ces étincelles bleues dans la nuit glaciale, c’était magique.

J’ai eu une révélation : l’électricité nucléaire est amour ; EDF est son prophète.

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18janvier2017

Dans le vide interstellaire, une note d’accordéon

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

IMG_8338 L’angoisse de la page blanche existe. Je l’ai rencontrée. Plus les chroniques s’espacent, plus j’ai de mal à me remettre à l’ouvrage. L’absence d’écriture entraîne l’absence d’écriture. Ce n’est pas que les mots ou les idées soient ailleurs, c’est qu’ils paraissent ne jamais convenir : trop futiles, trop prévisibles, inutiles, affolants… La peur de la trace que l’on laisse sur la toile… L’angoisse de n’être pas compris… l’amertume laissée par les polémiques stériles… L’envie, une fois pour toutes, d’enfouir ses mains dans les copeaux de bois, la terre du jardin, les notes de musique… Vivre sans entraves le peu qui nous reste à vivre en espérant qu’une bulle – illusoire – va nous protéger du chaos ambiant. Alors les bribes de paragraphes, les en-têtes ronflants sans lendemain ou les idées sans suite s’entassent, misérables, sur un coin du disque dur, beaucoup moins chaleureux qu’une table de bistrot.

Musique, justement… Parlons-en… Je joue de l’accordéon. Au bout de quelques années, avec la pratique désordonnée qui m’est coutumière, mais aussi l’envie de mordre dans tout ce qui me paraît appétissant, j’ai atteint un niveau de débutant convenable, sans plus. L’instrument est encore trop « apprentissage », pas assez dompté, pour que j’en tire le plaisir que j’escomptais. Mais va savoir… Je commence à improviser, péniblement, quelques phrases, revenant trop souvent sur des mélodies rabâchées qui me lassent un peu. Mais je viens quand même de faire une découverte : de la même manière que j’ai mes « livres pantoufles », mes écrivains fétiches, mes maîtres à penser sans maître, je crois que je me suis trouvé un maître à jouer, quelqu’un qui égraine des notes qui me chantent et réveillent ma mélancolie pour mieux l’assoupir.

cd-couverture-sebastien-bertrand.RMtwsTlB8CCT Hasard des rencontres de début d’année, j’écoute le CD « Traversées » de Sébastien Bertrand. C’est du diatonique pur jus, comme j’aime, traditionnel un peu, innovant beaucoup ; de ces musiques que les maniaques actuels peinent à étiqueter et jettent sans trop d’attention dans le cabas « musique du monde ». Faisons fi de ces catégories qui me gonflent car elles ne sont, bien souvent, que prétextes à hiérarchies.  Sans torturer son instrument comme le font certains lutteurs de foire, il en tire des rythmes, des enchainements de sons, qui prennent aux tripes parce qu’ils sont joués avec les tripes. Les sonorités sont nouvelles je trouve, sans que ce soit l’objectif recherché. La démarche n’est pas intellectuelle mais profondément enracinée dans la terre. Mazette, que l’on entend de belles choses du côté de l’île d’Yeu où ce nomade semble avoir posé son sac ! Musique de voyageur installé pour un temps sur un rocher, observant mer et nuages jouant à cache-cache avec les korrigans et les mouettes.

J’aime cette ambiance. Il y a symbiose avec mon humeur du moment, mais à part cela,  je ne saurais vous expliquer pourquoi, ce disque et pas un autre. Pourtant, depuis des années j’écoute des accordéonneux de tous horizons et de toutes mouvances. Des phrasés me plaisent, des instants sont magiques, mais cela n’atteint pas l’intensité ressentie en écoutant « Traversées ». Le courant passe entre cet ilien et le terrien confirmé que je suis ; même les mots simples figurant sur le livret du CD me parlent et me donnent envie de reprendre la plume, puisque je suis plus à l’aise avec ce clavier à mots qu’avec ma boîte à bretelles. Mon abonnement au journal « Trad’Mag » l’été dernier fut une belle idée, et je crois que mon univers sonore va se repeupler, tant il s’agit là d’une pépinière à belles trouvailles.

malice Ces notes d’accordéon s’ajoutent à d’autres, toutes récentes elles aussi. Il est rare que je vous parle de musique sur ce blog, laissant généralement à ma compagne le soin de vous raconter, avec ses mots à elle, des concerts à domicile que nous organisons trois fois l’an. Tout comme moi, elle peine à tenir son blog à jour : trop de choses à vivre, d’air à respirer, d’instants magiques à saisir pour avoir le temps de conter. Sans trop lui voler son propos, je vous dirai quand même que le passage de Coline Malice et de son complice Pierre Mussi, dans notre salle à manger, un samedi de ce mois, fut un pur moment de convivialité et de plaisir égoïste. Un concert pendant lequel les deux compères ont su réunir, avec talent, la poésie et la gouaille des mots avec les arpèges chromatiques de leurs deux accordéons. Heureusement que la musique vivante s’épanouit hors des hypermarchés sonores et des karaokés télévisuels. La chanson « à texte », « à parole », « intelligente » (comment la qualifier ?) se porte bien ; ce dont elle a besoin c’est de quelques oreilles disponibles de plus pour l’écouter et pour en jouir. Les artistes, contrairement à la légende, ne vivent pas que d’amour et d’eau fraiche.

Une note de musique perdue dans le vide interstellaire va peut-être me connecter à nouveau avec une réalité sociale qui me donne de plus en plus l’envie de rentrer dans ma coquille. Je n’en sais rien. Si ce n’est pas le cas, je vous raconterai au moins ce qui se passe dans cette coquille !

Remarques et considérations – Quoique lauréat du prix de l’Académie Charles Cros, le CD de Sébastien Bertrand ne se trouve pas derrière tous les buissons. Pour faciliter votre quête, sachez que la meilleure démarche consiste à se connecter sur le site de son éditeur « Daqui ». Vous pourrez, sans peine, faire l’acquisition d’un pur moment de bonheur sonore.
– la photo de Coline Malice provient de l’excellentissime site musical « tranches de scènes », que je vous invite chaudement à visiter.

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31décembre2016

Bon, bin, faut le faire hein ?

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

coquelicot

 

Faut avoir la foi pour vous envoyer des vœux pour 2017, car je crois que cette fichue année nous en réserve des vertes (enfin pas si vertes que ça) et des pas mûres (ou alors totalement avariées). Il est encore trop tôt pour crier « tous aux abris », mais pas pour réfléchir sur la façon de continuer à se battre pour que cette société de plus en plus calamiteuse change enfin, ou que s’amorce l’ébauche d’un début de changement. Face au déluge réactionnaire, religieux et militariste, qui s’abat sur nous chaque jour, raccrochons-nous à toutes les branches un peu solides qui flottent à proximité. Comme les castors, toujours prudents, consolidons nos huttes et nos barrages et rapprochons-nous de tous ceux qui regardent dans la même direction que nous plutôt que d’alimenter des conflits stériles. Nous allons avoir besoin de force ! Une pensée particulière pour les Kurdes du Rojava qui doivent affronter des adversaires de plus en plus déterminés et nombreux. Que leur enthousiasme nous serve de leçon.

On se retrouve dans quelques jours pour des considérations sur l’avenir de ce blog. Il y a du changement à venir dans la crémerie. Gaffe aux gueules de bois prolongées et portez-vous le plus mieux bien possible !

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5novembre2016

Les mutineries de Cœuvres en juin 1917

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Un long combat pour la liberté et les droits.

A l’écart des fanfares, des drapeaux et des rodomontades guerrières

Si les bombardements « atroces » d’Alep et les frappes « justifiées » de Mossoul nous en laissent le temps, nous aurons sûrement droit, à l’occasion du 11 Novembre, à une énième évocation de la grande boucherie de 14/18. Profitons de ces circonstances pour mettre en lumière certains événements qui ont tendance à rester dans l’ombre et faire sonner quelques notes discordantes dans la symphonie des clairons.

la-releve Printemps 1917 : cela fait presque 4 années que le conflit a débuté. Anesthésiés par la propagande guerrière et par une répression annoncée terrible, la grande majorité des citoyens de sexe masculin de ce pays, comme des pays voisins par ailleurs, a préféré monter au front plutôt que de s’insoumettre et de partir en cavale à l’étranger. L’enthousiasme « guerrier » commence cependant à s’émietter un peu : 500 désertions en 1914, 2433 en 1915, 8924 en 1916, et déjà plus de 15 000 pour les six premiers mois de l’année 1917. Cette statistique ne prend pas en compte les insoumis, c’est à dire ceux qui ont refusé d’être incorporés dans leur régiment. Si le moral des troupes est au plus bas, la colère est croissante et de plus en plus difficile à contrôler pour un état-major composé en bonne partie d’incapables (des survivants de la précédente aurait dit Vian !). Les soldats ne sont ni idiots, ni abrutis par l’alcool au point de ne pas se rendre compte que les hauts gradés les envoient se faire tuer pour rien. Une tranchée prise, perdue, reprise, reperdue et ce sont quelques milliers de bonshommes qui gisent sur le sol les yeux tournés vers un ciel ne leur offrant plus aucune espérance, plus aucun avenir. Les combats du Chemin des Dames (déjà contés dans ces colonnes) ont été un échec cuisant et meurtrier. Cela n’empêche aucunement Nivelle, le successeur de Joffre, de vouloir continuer cette politique d’offensive. Un galon à gagner toutes les mille, dix mille, cent mille… victimes !

fca_conscrits Une autre affaire se déroule à l’arrière du front en cette mi-temps d’année et participe à la démoralisation des troupes  : celle des passeports pour Stockholm. Une conférence de l’internationale des partis socialistes contre la guerre doit avoir lieu en Suède, à Stockholm. C’est la troisième du genre. La précédente a eu lieu à Zimmerwald en Suisse, en 1916. Un certain nombre de délégués français ont demandé au gouvernement un passeport pour pouvoir assister à cette réunion qui suscite de grands espoirs parmi les militants ouvriers. Ce droit leur est refusé au mois de juin 1917 et entraine la sortie de la SFIO de l’Union Sacrée. A part quelques marchandages politiques, la SFIO n’ira guère plus loin dans son action d’ailleurs, mais il faut dire que le PS de l’époque est divisé en trois courants : pour la guerre à outrance, en paroles et en actes / contre, en paroles et pour, en actes / totalement opposé. Ce dernier courant est plutôt minoritaire alors que le premier domine le parti. Au congrès de Zimmerwald, en 1915, seuls deux socialistes français participent : Merrheim et Bourderon. Mais, en 1917, alors que le courant des opposants s’est renforcé, aucun délégué français ne participera au congrès de Stockholm. Le gouvernement a fait le nécessaire. Beaucoup de soldats espéraient que cette mobilisation internationale pourrait hâter l’issue du conflit. La désillusion est grande et provoque la colère des plus politisés. De plus en plus de poilus se demandent dans l’intérêt de qui ils se battent. Ils pourraient aussi se poser la question de « qui les trahit ? » Lorsqu’il conduit une vaste campagne de répression contre les ouvriers en grève, au printemps 1918, Clémenceau peut s’appuyer sans inquiétude sur la direction de la SFIO. Toute ressemblance… patati et patata…

memoirmutin1 C’est dans ce contexte que débute la vague de mutineries dans les environs de Soissons. L’épisode de Cœuvres n’est qu’une révolte parmi d’autres, mais ce qui la distingue cependant c’est son ampleur, puisque l’on dénombre plusieurs centaines de mutins. Le 1er juin, le camp où est cantonné le 370ème est traversé par un convoi de camions. Ce sont les hommes du 129ème et du 36ème d’infanterie qui sont retirés vers l’arrière du front après s’être révoltés. Ceux du 370ème, en repos depuis quelques jours seulement, doivent remonter dans les tranchées pour les remplacer. Dans les camions, les poilus agitent des drapeaux rouges, chantent « l’internationale » et hurlent des slogans hostiles à la poursuite des hostilités (rapport du caporal Damiron). « Ce n’est pas sur Berlin qu’il faut marcher mais contre Paris. Si vous n’êtes pas des lâches, vous n’irez pas au front…». De tels propos provoquent un mouvement de révolte dans le cantonnement. De petits groupes se forment ; les murmures se font clameurs ; deux compagnies, puis une troisième du 370ème RI ne veulent pas mourir pour rien eux non plus. Le 2 juin, ils refusent d’obéir aux ordres de l’état-major et organisent la révolte. Suivant l’exemple des « soviets de députés de soldats » élus dans les régiments russes, ils élisent des délégués et forment un comité révolutionnaire chargé de maintenir la discipline dans le régiment. Les mutineries sont fréquentes et les informations circulent même si l’état major fait tout ce qu’il peut pour verrouiller l’information. Il est difficile de reconstituer le fil exact des événements tant les sources sont morcelées et contradictoire. L’organisation de l’appareil militaire est complexe également. Il faut se baser sur les journaux de marche et sur des rapports souvent partisans qui tendent à minimiser les faits quand ils ne les dénaturent pas complètement. Les témoignages des soldats impliqués sont rares, et pour cause !

dessin1919mortspourtuerlaguerre Le 3 juin, une colonne de mutins se forme et se dirige vers Missy au bois. Ils veulent rejoindre leurs camarades du 17ème à Soissons (1), car ils ont appris que ceux-ci également ont dressé l’étendard de la révolte. Ils sont arrêtés dans leur mouvement à la gare de Berzy-le-sec, par un bataillon du 5ème RI sous les ordres du Prévôt du Corps d’Armée. Les mutins s’installent dans le village de Missy où ils sont assiégés par la cinquième brigade de cavalerie.  Le même jour, le restant du régiment est transféré au front, mais 400 soldats sont aux « abonnés absents », ce qui représente quand même 20% de l’effectif complet. Les mutins prennent le contrôle du village de Missy et y installent leur propre « gouvernement révolutionnaire ». Ils vont tenir 5 jours avant de se rendre. 23 d’entre-eux, considérés comme des meneurs sont enfermés en cellule à la prison de Soissons. 393 autres soldats sont emmenés en camion au camp d’évacuation de prisonniers de guerre de Vaux, près de Compiègne. Comme d’habitude, la sélection des meneurs se fait de manière tout à fait arbitraire. Il s’agit d’intimider et non de chercher à rentrer dans le détail des faits. Trente et un conseils de guerre ont lieu. Dix-sept soldats sont condamnés à mort ; les autres sont condamnés aux travaux forcés.  Une seule peine de mort est exécutée (2) : le soldat Joseph-Louis Ruffier du 370ème, originaire du Rhône, est fusillé à St Pierre l’aigle le 6 juillet (3).

general_franchet_d_esperey_en_1916_dans_le_petit_journal Pour l’état-major, il n’est question que de complots pacifistes ! Aucune raison de remettre en cause les choix stratégiques… Voici ce que répondit le Général Franchet d’Esperey au député Henri Gallichet qui venait de témoigner, devant le parlement, de la mutinerie de Soissons. Pour lui il s’agit d’ « un véritable complot organisé qui tend à dissoudre toute discipline… Les meneurs étaient en relation à Paris avec des agents louches de désordre. L’enquête a démontré que les promoteurs de la rébellion projetaient de s’emparer d’une gare et de se faire transporter par chemin de fer à Paris pour y soulever la population contre la guerre. La révolution russe doit servir de modèle… Les troupes sont tenues en état de surexcitation continuelle par les journaux remplis de détails sur les évènements de Russie, par les relations d’incidents parlementaires hostiles aux généraux, par les exagérations pessimistes… Pourquoi ferme-t-on les yeux ? Pourquoi ne réprime-t-on pas ? Cela cessera ou nous n’aurons plus d’armée, et l’ennemi, en cinq jours, pourrait être devant Paris ! »
Pour Nivelle aussi, c’est la propagande venue de l’arrière qui démoralise les soldats et non ses ordres aberrants : « Depuis plus d’un an, des tracts, brochures, journaux pacifistes parviennent aux armées. On en découvre davantage en quinze jours qu’on n’en saisissait en trois mois, en 1916… Ils sèment le doute quant à la justice de la cause pour laquelle les soldats se battent. Ils font l’apologie de l’Allemagne, affirment l’impossibilité de la victoire, et prétendent que la paix seule résoudra les problèmes du charbon et de la vie chère. D’aucuns renferment les plus dangereuses indications et les pires conseils… Ces factums entament l’esprit d’offensive  des combattants, les énervent, les découragent […] Il y aurait lieu de saisir les tracts dans les imprimeries qui les tirent, d’interdire les réunions où les discussions ne se limitent pas à des questions strictement professionnelles, de supprimer le journal révolutionnaire russe Natchalo, d’empêcher les menées de Sébastien Faure, Merrheim, Hubert et de la douzaine d’agitateurs qui les appuient, de briser la propagande pacifiste et d’exiger un travail normal dans les usines de guerre et les arsenaux. »

pathe-journal Après cet épisode agité, le 370ème va poursuivre sa trajectoire militaire comme si de rien n’était. Les événements relatés ici ne figurent même pas dans le journal de marche du régiment publié en 1919. Seuls les faits « héroïques » y sont consignés. En juin et juillet 1917, le régiment alterne, semaine après semaine, les engagements au front et les pauses à Missy. Sur ordre du Grand Quartier Général, le régiment est dissous le 30 octobre de la même année.
Officiellement, près de mille soldats français ont été passés par les armes pendant la première guerre mondiale, mais cette macabre comptabilité ne recense pas les exécutions sommaires et les bavures pas toujours accidentelles (tirs d’artillerie volontairement trop courts pour obliger les soldats à quitter les tranchées par exemple). Ces derniers faits sont difficiles à prouver et permettent d’améliorer les statistiques. Sur ce, je vous laisse le plaisir de suivre les défilés et cérémonies du 11 novembre. Ce jour là, je ne peux pas, je vais relire « les mémoires d’un insoumis » d’Eugène Cotte, histoire de vous en causer dans une prochaine chronique littéraire.

Post-Scriptum – ce texte n’est pas qu’une feuille supplémentaire ajoutée aux « pages de mémoire ». S’il a pour objectif de nourrir votre curiosité, il a pour objet principal de démontrer l’absurdité de toutes les guerres. La violence est parfois nécessaire mais elle est le plus mauvais moyen d’émancipation que nous ayons à notre disposition. On ne pourra construire une société sur des bases nouvelles que le jour où toutes les vies humaines pèseront le même poids sur la balance. Que ceux qui n’ouvrent la bouche que pour éructer leur haine du voisin la ferment pour un bon moment. J’emmerde ceux qui trouveraient une quelconque connotation religieuse à ce discours, car aucune religion ne met cet axiome en pratique, même si certains de ses représentants se gargarisent avec tous les matins.

 

Notes – (1) eh oui ! il s’agit du fameux 17ème, celui qui a refusé de tirer sur les vignerons révoltés du Languedoc en juin 1907 à Montpellier… (2) L’état-major, visiblement, ne souhaite pas envenimer une situation déjà bien explosive sur le front. Les pelotons d’exécution opèrent moins souvent qu’en 1914. (3) Sa fiche n’est pas accessible sur le site « mémoire des hommes » au ministère des armées.

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27octobre2016

Bric à blog du bouilleur de cru

Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.

800px-arthez_alambic_ognoas_1936 Non le titre n’est pas prétexte à contrepèterie ; c’est juste la saison qui veut ça : les alambics tournent sur la place des villages et sont lieus de rassemblement et d’échange de nouvelles. Des nouvelles du monde, redite de celles entendues à la messe du 20 h ou banalités témoignant parfois d’un certain bon sens à moins que ce ne soit simple étalage de frustrations diverses dont on rend responsable Ali ou Mohammed. Mon bric à blog ne distille rien d’autre que quelques adresses glanées sur la toile, sur les blogs et ailleurs. Ça n’empêche pas la maison de posséder quelques bonnes bouteilles de « goutte » et de vous en offrir si vous vous présentez en chair et en os… C’est parti pour un bref voyage dans l’actualité, pas toujours réjouissante !

cvmld-dxeaaah44 Dans le précédent « opus » nommé « bric à blog », je vous exprimais « l’admiration » que j’ai à l’égard de ce très cher Wauquiez, alias Laurent, président de région de chez les Auvergnats et de chez moi. Son illustrissime grandeur continue à m’étonner et je pense que pendant la durée de son mandat, on ne va pas s’ennuyer… Contrairement à ce que je disais, il ne veut pas « démanteler » le transport ferroviaire puisque sa dernière idée lumineuse consiste à offrir le transport gratuit sur les TER aux policiers domiciliés dans la région précédemment nommée. Tant qu’à faire, mon bon Laurent, pourquoi ne pas élargir la mesure aux chasseurs, aux militants des « Républicains » et à ceux et celles qui peuvent témoigner d’au moins une figuration dans la « manif pour toutousses » ? Puisque j’embraie sur les manifs, je passe la seconde. On nous bassine en ce moment avec les manifs de nos chers policiers. J’aime beaucoup le courrier que « Solidaires » a adressé aux Ministères de la Justice et de l’intérieur. La prose est savoureuse et je vous la recommande. Intéressante aussi la déclaration de Philippe Poutou (bien que je ne partage qu’une mince fraction de ses idées politiques) concernant le mouvement des policiers. Elle a au moins le mérite d’être rédigée en termes plus châtiés et plus modérés que certains textes lus chez les anars rancuniers. Les médias se préoccupent quotidiennement de l’état de santé des policiers agressés dans leur véhicule… Oubliés Rémi Fraisse et les centaines de blessés (dont certains gravement) pendant les manifs contre la loi travail. Mais il est vrai que dans le cas des manifestants, l’origine et la nature des projectiles sont toujours indéterminés ! Ça n’empêche pas nos policiers casseurs-frondeurs de manifester illégalement le jour anniversaire de la mort de Rémi à Sivens, pendant que leurs collègues, au turbin, dispersent violemment un rassemblement de soutien organisé dans la capitale ! Montre moi ta carte professionnelle, je te dirai si tu dois respecter la loi ou non.

ecran-ministereHeureusement en tout cas que nous sommes de plus en plus protégés. Lundi 24 octobre, il y a eu un incident informatique chez le fournisseur d’accès « Orange » qui est tout à fait significatif du monde orwellien que nos « protecteurs » mettent en place… L’accès à divers sites fréquemment consultés comme Wikipédia ou Googgle a été bloqué suite à une erreur de manipulation. Les internautes qui voulaient utiliser ces sites étaient redirigés automatiquement sur une page du Ministère de l’Intérieur dénonçant l’apologie du terrorisme. Cette redirection « malheureuse » a permis de mettre en lumière le fait que ce fournisseur d’accès applique à la lettre la loi Cazeneuve de 2014. L’administration dresse une liste des sites qu’elle estime faire l’apologie du terroriste. Cette liste, dont le contenu n’est pas accessible au commun des mortels, est transmise aux F.A.I. et ceux-ci sont chargés d’appliquer la censure. Les personnes qui tentent de se connecter sur ces sites sont automatiquement redirigées sur le Ministère de l’Intérieur, ce qui permet de dresser une liste des sympathisants potentiels du terrorisme. Précisons que ce dispositif est une extension zélée mise en place par les fonctionnaires du Ministère et n’est nullement explicité dans le texte de loi. On voit l’avantage que de telles pratiques peuvent présenter pour combattre une quelconque opposition. Merci encore une fois à ce gouvernement pour avoir mis en place un dispositif qui ne peut que donner pleine et entière satisfaction aux artisans futurs d’une répression tous azimuts ! Maintenant que Hollande reconnait que l’état d’urgence a été effectivement mis en place pour empêcher tout débordement pendant la COP 21, on peut se demander ce qui va encore sortir de l’imagination fertile de ces ersatz de socialistes. En tout cas, méfiez-vous des informations que vous livrez, bien naïvement, dans les divers questionnaires que vous remplissez sur le Net, ou sur les réseaux sociaux où vous adorez étaler votre vie privée. Les collecteurs d’infos s’amusent comme des fous à récolter, compiler et extrapoler. Croyez-moi ce n’est pas de la paranoïa. Vous pouvez lire cet article par exemple. Le ton est un peu « racoleur », parfois naïf, mais la majorité des infos sont exactes.

2o0dgtq De l’autre côté de la Méditerranée, au Moyen-Orient, la situation devient de plus en plus chaotique et par conséquent de plus en plus dangereuse. Les milices kurdes du Nord de la Syrie doivent faire face non seulement aux forcenés de l’E.I. mais également à la répression de moins en moins discrète que la Turquie d’Erdogan exerce à leur encontre. Les frappes militaires se succèdent causant de nombreuses victimes parmi la population civile et parmi les combattants du YPG. Ankara joue à un jeu diplomatique de plus en plus complexe en poussant par exemple les Kurdes d’Irak sous la houlette du très libéral (économiquement parlant) Barzani, à refuser tout soutien militaire au YPG, et de surcroît, à couper les approvisionnements destinés à leurs frères et sœurs de Syrie. Tout pour éviter la validation de l’existence d’une province kurde autonome (ou pire d’un état indépendant) dans le Nord de la Syrie,  dont les Turcs ne veulent pas entendre parler. La situation au Rojava devient complexe : le soutien des Américains est essentiellement militaire. Les Russes sont prêts à céder (au moins sur ce plan), aux exigences de leur ennemi d’hier… L’état d’Israël vient lui aussi compliquer la distribution des cartes dans le jeu complexe qui se joue face à l’Etat Islamique. Soutenir les uns, pendant un temps, pour contrer les autres. Pour le gouvernement israélien, tout ce qui contribue à réduire les soutiens au peuple palestinien en lutte contre l’occupation, tout ce qui affaiblit ses adversaires potentiels, est bon à prendre. A ce propos, puisque la politique au Moyen-Orient nous a fait glisser jusqu’à Tel-Aviv, je vous signale ce texte intitulé « Pourquoi j’ai quitté Israël » repris sur le site Altermonde. Il a le mérite de montrer que tous les citoyens de ce pays ne sont pas aveuglés par la propagande de leur gouvernement.

92747467 L’école va mal. Je ne fais qu’enfoncer une porte ouverte en le disant. Les réformes n’y changent rien ; il faut dire qu’elles se multiplient, qu’elles se contredisent parfois et ne sont presque jamais accompagnées correctement (mesures de formation absente). Nombre d’enseignants se distinguent par leur immobilisme que l’on pourrait souvent qualifier de conservatisme. Les gouvernements successifs, quel que soit leur bord (mais changent-ils vraiment ?), manient la carotte et le bâton. On discourt beaucoup mais on n’agit peu. Tant de choses seraient à remettre en mouvement. J’ai apprécié la lecture de cette crise éducative que donne Boris Cyrulnik dans un texte récent. J’apprécie encore plus les reportages sur des initiatives concrètes, comme celle-ci dans une classe de St Ouen. J’ai évoqué Freinet dans un billet récent. Le dernier lien fait référence aussi à Bernard Collot, autre pédagogue contemporain dans la lignée de Freinet, connu (un peu seulement) pour le combat qu’il a mené pour défendre les classes uniques et les petites écoles. Nombreux sont les collègues qui craquent nerveusement et je les comprends. Entre les crétins qui proclament que les enseignants ne travaillent que six mois par an, et la hiérarchie qui se croit en train de gérer les chaînes de production robotisées de chez Renault, il y a de quoi se tirer des plombs. Ceux qui dénoncent « la mainmise des pédagogues » sur l’Education Nationale ont de bien sinistres intentions. « Sous la haine de la pédagogie, celle de l’égalité » ; le site « questions de classe » relaie une tribune rédigée par Laurence de Cock et Grégory Chambat ; je vous invite à consulter cet article. Un petit extrait auquel je souscris entièrement : «Nous savons qu’une école émancipatrice ne se construit pas sur le repli identitaire, sur la légitimation des inégalités ni sur le dressage ou le câblage des corps, des cerveaux et des esprits.»

dario-foDans la rubrique nécrologie, présente un peu trop souvent à mon goût dans mes brics à blog, j’attire votre attention sur la disparition de l’écrivain, metteur en scène italien, Dario Fo. Je crains que les journaleux de TF1 n’aient pas assez insisté sur cette information bien triste. Dario Fo est l’auteur (entre autres) d’une pièce intitulée « Mort accidentelle d’un anarchiste », hommage à Giuseppe Pinelli, suicidé par la police italienne après les attentats fascistes de Milan. J’ai vu avec plaisir un extrait de cette pièce dans les archives de l’INA. Comme je suis partageux, je vous invite à faire la même chose. L’œuvre de Dario Fo ne s’arrête pas à ce morceau de bravoure. Rappelons, pour le principe, le titre de quelques unes de ses productions : « la marijuana de maman est la meilleure » (on se doute du thème), « l’anormal bicéphale » (Berlusconi), « le pape et la sorcière » (hypocrisie de la morale vaticane)… Histoire de briller dans les salons, je vous livre une information clé  : prix Nobel de littérature en 1997, il est aussi l’auteur de théâtre italien le plus joué dans le monde, juste après Goldoni. Bien que je n’ai pas l’habitude de recommander ce journal, on peut lire la biographie parue dans « Le Monde » à son sujet. Elle a le mérite d’être assez complète pour une notice nécrologique. La citation du jour : « Je n’ai pas peur de la mort… […] Ce qui me désole profondément, c’est de ne plus pouvoir vivre. »

IMG_2926 On enchaîne de la nécrologie à l’archéologie… Ce billet a commencé dans le monde des chemins de fer, quoi de plus logique que de revenir sur ce sujet par un autre biais. Pour les amateurs de trains et de belles images, j’ai déniché (avec le coup de pouce de « Massif Central Ferroviaire ») quelques belles vidéos sur Youtube. Je suis d’accord avec l’auteur, on peut appeler ça de l’archéologie ferroviaire. Ces images de Bruno Burgunter, filmées à la gare de Romorantin, montrent que l’expression poétique ne passe pas forcément par les roses en fleurs et les couchers de soleil !  Dans la même veine, du même auteur me semble-t-il : « archéologie ferroviaire à Moirans« . Ce dernier lien me touche d’autant plus que j’ai passé mon enfance dans ce bled où il ne se passe pratiquement jamais rien, tant que les « gens du voyage » ne s’énervent pas contre les autorités préfectorales ! Les wagons de marchandise figurant sur la photo ne viennent pas de Moirans mais sont posés dans un champ, en lisière de forêt, pas très loin du village d’Amblagnieu.

Notes concernant l’origine des photos – numéro 1 : wikimedia, licence creative commons – numéro 2 : Reporterre – numéro 3 : copie d’écran Google – numéro 6 : targatocn.it – numéro 7 : ma pomme –

 

 

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20octobre2016

Jardin d’automne, couleurs et nostalgie…

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; Notre nature à nous.

couleurs-automnales Finies les pérégrinations dans l’Aveyron. Il est grand temps de retourner au jardin pour y mettre un peu d’ordre avant les froidures hivernales et procéder aux dernières récoltes de fruits et légumes frileux. La saison d’été a été plutôt bonne. Je me suis appliqué à faire les choses comme je pense qu’il faut les faire et le potager m’a largement dédommagé de mes peines. Le travail d’automne est peut-être moins gratifiant car il s’agit en grande partie de défaire ce que l’on a fait au printemps : arracher les plantes victimes du premier gel qui a été précoce cette année, défaire les installations éphémères construites pour courges et haricots, remiser outils et matériel d’arrosage… L’enthousiasme n’est plus le même car c’est le temps du repli sur soi qui s’annonce. Finis ces moments prodigieux où l’on surveille la germination des graines ou l’éclatement des premiers bourgeons. Il y a quand même deux facteurs importants qui corrigent cette façon un peu pessimiste de voir les choses. Tout d’abord, la sensation d’abondance lorsque caves et armoires se remplissent peu à peu de confitures, de compotes et de conserves et que la nature, généreuse, fournit à volonté châtaignes et champignons. Plaisir matériel, certes, mais ô combien important pour bien préparer l’hiver… Ce n’est pas sans raison que marmottes et écureuils accumulent la graisse sous leur pelage en ces mois d’opulence. Il y a aussi la beauté des paysages, lumière que l’on ne voit qu’en cette saison et couleurs de feu d’artifice qui viennent égayer les buissons. Dernier spectacle avant sommeil prolongé ; il faut en profiter et charger nos batteries au maximum avant les longues nuits d’hiver. Les érables, les viornes, les mélèzes participent d’une dernière fête avant le baisser de rideau. Les liquidambars attendent leur heure paisiblement : le soleil de novembre décidera de leur coloration plus ou moins festive. Certains arbres découragés par de trop fortes chaleurs estivales ont déjà largué leur feuillage ou se contentent de couleurs plus ternes. Ce n’est plus le moment de l’impatience et à l’exubérance. Il faut prendre le temps de bien faire les choses : les provisions à la meilleure place, les outils à l’abri des intempéries. Le temps des veillées, de l’amitié partagée et des histoires contées approche.

haricots-grains-secs Je récolte les derniers haricots à rame. La météo clémente du mois de septembre leur a permis de sécher dans de bonnes conditions. Le travail est long et un peu fastidieux : récolter les gousses, enlever les rames, nettoyer le sol et le couvrir pour l’hiver. Le panier vidé sur la table de la salle à manger, il faut écosser soigneusement, trier selon la destination. Une partie des plus belles graines servira de semence l’année prochaine. Cela fait plusieurs années que je maintiens quelques variétés traditionnelles de Sardaigne, « Chiaro pintu » ou « piatto nero » par exemple et je souhaite que l’expérience continue. Que les graines soient destinées à la reproduction ou à notre alimentation, il faut veiller à un séchage bien régulier avant de les mettre dans de grandes boîtes en fer avec une gousse d’ail pour chasser les intrus éventuels. Etalées dans de grands plats, elles offrent un spectacle chatoyant : bruns, rouges et noirs mélangées. On dirait la palette d’un peintre excentrique.
Les haricots ne sont pas les seuls à mobiliser mon attention. Il faut aussi cueillir les derniers survivants de la culture sous serre. J’ai débâché celle-ci au début du mois de juillet et je suis parti en voyage sans prendre la peine de la recouvrir. Concombres, courgettes et tomates ont été victimes du même coup de gel que les plantes installées à l’extérieur. Seuls les concombres chinois ont un peu mieux résisté, protégés par leur feuillage abondant. Etonnante cette variété chinoise du concombre, cultivée pour la première fois cette année. Ils sont très productifs, savoureux et d’une longueur hors du commun : de 50 à 60 cm pour les plus beaux spécimens. Comme ils sont d’un diamètre généralement inférieur à leurs homologues anglais ou épineux, ils ont aussi moins de graines, et permettent de préparer de succulents tzatzikis… Bel exemple d’internationalisme non ? Légumes asiatiques, recette grecque, terre dauphinoise… il faudrait, pour compléter, que le yaourt soit bulgare et les oignons calabrais, mais on s’éloignerait du « consommer local » et donc de « l’écologiquement correct ». D’ailleurs, le yaourt de la ferme bio voisine est excellent et les oignons de mon jardin délicieusement parfumés ! Que demande le peuple ?

courge-trombocino Les courges ont eu la gentillesse d’attendre mon retour. Là non plus je n’ai pas été très prévoyant. Les coups de gel en octobre sont rares mais ils ont déjà eu lieu dans le passé. Par chance, le thermomètre n’est pas descendu trop bas et si les cucurbitacées ont perdu leurs belles feuilles vertes, elles n’ont pas été endommagées. Cette fois, je suis certain que les fruits que je rentre sont bien mûrs. Comme chaque année j’ai récolté des muscades de Provence, variété au goût très fin qui réussit bien dans mon potager. Cette année j’ai testé une variété italienne « trombocino d’Albinga » et le résultat est concluant : c’est une courge très goûteuse et très productive. Les fruits ne sont pas très gros mais ils ont une forme amusante, virgule à l’envers avec une grosse boule en bas. Les premiers gratins cuisinés nous ont mis l’eau à la bouche. Côté conservation je pense qu’il n’y aura pas de problème, même si je n’ai encore pas trouvé le local idéal. La courge n’aime ni le froid, ni le chaud, ni l’humidité, ni la lumière. Le meilleur emplacement serait un grenier hors gel mais bien ventilé. Je n’ai pas un tel espace à ma disposition. Je conserve donc ma récolte en cave, dans des cagettes empilées, très espacées, sur les étagères plutôt qu’au sol. Les muscades tiennent jusqu’en février à condition d’éliminer à temps les mauvais sujets ! J’ai fait sécher une poignée de graines récoltées sur l’un des beaux fruits qui a déjà terminé son existence dans un plat à gratin. Ma seule inquiétude concernant ces semences c’est que celles de courge se croisent facilement et qu’il est difficile de conserver une variété « pure » lorsqu’on en cultive plusieurs différentes de manière trop voisine. On verra en 2017 ce qui se passe…

moutarde Les parcelles d’engrais vert que j’ai semées au mois d’août ont assez bien levé, mais il a fallu les arroser abondamment au départ. J’ai maintenant deux belles planches de phacélie et une de moutarde en fleurs. Ces parcelles ne me demandent pas trop de travail à l’automne. Par contre se pose la question du « que faire » avec les parcelles qui se libèrent maintenant. Il est trop tard pour semer et je vais me rabattre sur une couverture pas trop étanche à base de paille et de compost puisque j’en ai du tout prêt sous la main. La couverture du sol qui est l’un des principes de base de la permaculture (mais aussi du jardinage bio – je rappelle cela pour ceux et celles qui croient éternellement avoir tout inventé) ne va pas sans poser quelques problèmes sur les terres lourdes comme la nôtre. Une terre lourde s’asphyxie facilement si la couverture est trop épaisse, et elle est très longue à réchauffer au printemps. J’ai donc opté pour une solution de compromis consistant à enlever tous les résidus de paillage au tout début du printemps pour que le sol bénéficie directement des premiers rayons du soleil. Par contre je couvre pendant l’hiver. Cette méthode a le mérite aussi de décourager un peu les limaces et les rats qui profitent de cet abri douillet et confortable que leur offre le jardinier l’hiver : quand je leur fais le coup de la terre nue, leur situation devient très inconfortable. Aucun conseil de jardinage, qu’il soit bio ou autre, ne doit devenir une directive. Le principe de base pour chaque jardinier en herbe est de connaître au mieux sa terre et d’adapter cultures et façons culturales à la réalité qu’il côtoie. La phacélie et la moutarde vont geler pendant l’hiver et leurs tiges vont se coucher et constituer un excellent paillage naturel. Inutile de les couper, elles n’auront plus le temps de grainer en cette saison.

Riches couleurs du Parrotia

Riches couleurs du Parrotia

Abondance de pommes cette année, reinettes rouges, jaunes, grises… Mais, en l’absence de soins appropriés, elles ne sont pas très belles et une grande partie de la récolte est tombée avant récolte. Les carpocapses, ces vilains insectes qui pondent dans les fleurs et dont la larve se développe au cœur du fruit, s’en sont donné à cœur joie. Produire autant pour conserver si mal, c’est une chose qui me met un peu en colère. Cette année le problème a été partiellement résolu pendant notre absence. De joyeux cueilleurs qui occupaient les lieux en notre absence ont courageusement ramassé les fruits tombés et ont confectionné une montagne de pots de compote. A côté de cela, nous avons quand même mis en cave de quoi tenir jusqu’à Noël. Nos pommes, « naturelles », sont délicieusement parfumées et le problème, une fois qu’on les a goûtées, c’est que l’on n’éprouve que du dégoût face aux magnifiques exemplaires sans saveur proposés dans les étals classiques. Ce ne sont pas des fruits mais des formes offertes aux peintres amateurs de « natures mortes ». Le jardinage demande certaines compétences ; l’arboriculture en demande d’autres. « Conduire » ses arbres, savoir les tailler, sélectionner les fruits, les protéger des prédateurs, demande temps et patience. Je manque un peu des deux ! J’essaie pourtant d’innover : au lieu de constituer un verger spécifique, j’essaie de disperser mes fruitiers au milieu des arbres d’ornement, histoire de compliquer la tâche des parasites divers. Mais d’autres problèmes se posent tel l’ensoleillement par exemple. Un pêcher trop ombragé par ses voisins ne produit guère ! Alors je me console avec les petits fruits, framboises, mûres, groseilles… qui poussent en abondance, ne demandent pas trop d’attention, et apprécient beaucoup notre sol. Le seul problème que j’ai à résoudre, pour ces arbustes, est celui de l’arrosage d’été. Cette année, la récolte des mûres a été bien réduites à cause de l’absence relative de précipitations en septembre : beaucoup de fruits ont grillé au lieu de s’épanouir.

Erable du Japon particulièrement coloré

Erable du Japon particulièrement coloré

Tout ça pour dire que le jardinage c’est moins facile que ne le laissent penser certaines revues ou certains enthousiastes de la tribu des Yaka. Chaque année apporte sont lot de satisfactions et de déconvenues. Je me demande même s’il n’y a pas des cultures sur lesquelles mieux vaut sans doute tirer un trait lorsque les conditions ne sont pas réunies au niveau du sol et du climat. On en revient alors au bon vieux système d’échange traditionnel : tu produis des melons et des abricots pour moi ; je compense en te livrant côtes de blettes et courgettes ! Le produire local a du bon, mais il faut parfois les pieds sur terre garder. J’espère aussi la multiplication des bourses et des marchés d’échange ce qui m’éviterait de passer un temps infini chaque année à produire des plants de toutes sortes et à installer des quantités industrielles de tomates parce que « le semis a bien marché et que ça fait de la peine de gâcher ! » A travers le jardinage aussi on peut apprendre à construire une économie participative et communautaire. Cela se faisait beaucoup dans les jardins ouvriers autrefois, cela revient à la mode aujourd’hui et c’est tant mieux.
Malgré les chasseurs, l’automne pour nous, c’est aussi le temps des balades qui reprennent dans la région. Nous avons encore de beaux trésors à découvrir !

Notre balade du jour : un étang à Courtenay...

Notre balade du jour : un étang à Courtenay…

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17octobre2016

Hommage à Célestin Freinet

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

portrait Je ne suis pas un fan des hommages et des commémorations mais, en ce mois d’octobre 2016, je ne peux pas laisser passer le cinquantenaire de la mort de Célestin Freinet sans vous en toucher un mot. Je me dois d’évoquer ce personnage hors du commun. Ce serait, je pense, une forme d’amnésie singulière, sachant qu’une bonne part de ma démarche pédagogique a été guidée par les techniques et la pensée de ce grand pédagogue, dans la mesure de mes moyens. Autre motivation, importante elle-aussi, cette année 2016 a été marquée, pour moi, par la disparition d’un ami qui a joué aussi un grand rôle dans les pratiques pédagogiques que j’ai essayées de mettre en place dans ma classe primaire. Cet ami, Michel Pellissier, dont la carrière s’est déroulée dans le département de l’Isère à part un bref passage aux PEMF à Cannes (Editions du mouvement Freinet), a eu le privilège de côtoyer Célestin Freinet pendant les dernières années de son existence (il a fait sa connaissance en 1957). Il a pu apprécier la rigueur, l’inventivité, mais aussi le sens de la camaraderie de cet enseignant « de base », de ce militant acharné d’une pédagogie véritablement populaire. Michel a joué un rôle important dans la période « soixante-huitarde » pour le développement des pratiques de l’école moderne. Nous partagions, Michel et moi, quelques points de désaccord avec Freinet, notamment ce choix politique étonnant de rester inscrit au Parti Communiste, y compris pendant les purges staliniennes, alors que ses valeurs, profondément libertaires, divergeaient de façon aussi singulière avec l’idéologie du parti en matière éducative. Un autre point sur lequel nous convergions, Michel et moi, c’est pour apprécier, le ton, le style si particulier de l’œuvre écrite de Freinet : nul jargon pseudo scientifique, nul délayage, mais des propos toujours directs, toujours compréhensibles et que le commun des mortels pouvait comprendre sans avoir besoin d’user pendant des années ses culottes sur les bancs de l’université.

ecole-de-vence« On ne fait pas boire un cheval qui n’a pas soif ! » disait Freinet, pour essayer de faire comprendre à ses lecteurs que l’un des moteurs de l’apprentissage chez l’enfant (mais aussi chez l’adulte) c’est la motivation, la curiosité, le besoin de comprendre le monde… Discours révolutionnaire en soi à une époque où l’on estimait que l’enfant n’était qu’un simple réservoir à connaissances, un territoire vierge à défricher, et qu’il fallait réprimer la curiosité, la distraction, l’imagination… L’école de Jules Ferry était là pour former des patriotes et de futurs employés serviles… Discours d’autant plus d’actualité à notre époque de régression où l’on entend à nouveau les sirènes hurler contre la pédagogie, les réformes, la remise en cause de la place centrale de l’enseignant dans le processus d’apprentissage. Un discours révolutionnaire dans les années qui ont suivi la première guerre mondiale, et qui l’est toujours à l’aube de ce XXIème siècle, empreint de conservatisme, d’imbécillité et d’arrogance. Par les techniques qu’il a mises en avant (travail coopératif, créativité, imprimerie et travail manuel, expression libre) Freinet a voulu bouleverser la structure de l’école traditionnelle. Des outils pour aider à faire passer des idées fondamentales… Il insistait pour que l’on parle de « techniques » Freinet plutôt que de pédagogie, récusant l’idée qu’il ait voulu construire un système monolithique. Un choix fondamental aussi : celui de rester au sein de l’éducation nationale afin que les enfants du milieu populaire reçoivent une éducation leur permettant, plus tard, de transformer la société dans laquelle ils allaient évoluer. Les choix de Freinet ont toujours eu une dimension sociale, contrairement à ceux d’autres pédagogues, qui ont préféré s’adresser à une élite capable d’inscrire ses enfants à des cours privés. La pédagogue Maria Montessori est très en vogue actuellement dans les milieux « écolos » ; peu de similitude entre leurs deux démarches même si les conceptions pédagogiques se rejoignent parfois ! Freinet a toujours milité pour une pédagogie populaire, même lorsque les forces réactionnaires en œuvre après la victoire du Front Populaire l’ont conduit à ouvrir une école « hors du système ». Le mouvement Freinet a fait tache d’huile au sein de l’école publique et a disposé d’une assise militante remarquable. Chacun expérimentait dans sa classe et échangeait avec ses collègues. On vantait les mérites de la correspondance et des échanges entre les élèves ; les enseignants adoptaient le même modèle pour perfectionner leurs outils. Le même idéal révolutionnaire habitait toutes ces personnalités qui ont œuvré en commun pour développer « l’Ecole Moderne », vocable regroupant tous ceux qui travaillaient en liaison avec Célestin Freinet et sa compagne Elise.

imprimerie-a-lecole D’autres mouvements pédagogiques favorables à une réforme du système éducatif ont suivi le cheminement inverse de l’Ecole Moderne. Je me rappelle que mon copain Michel me parlait d’un mouvement pédagogique assez célèbre dans les années post 70. Parti d’une base politique et universitaire après la Libération (dans la lignée de Paul Langevin ou Henri Wallon), ce mouvement cherchait désespérément des enseignants pour mettre en pratique les idées exposées dans ses ouvrages théoriques. A la même période, dans le mouvement de l’école moderne, après la disparition de Freinet, on essayait de trouver quelques universitaires pour donner un peu de « sérieux » aux « élucubrations » de la base. Je me rappelle d’un numéro du Nouvel Educateur (je ne me rappelle plus précisément lequel par exemple) dans lequel figuraient côte à côte un ensemble de propositions rédigées par Freinet et une exégèse (une sublimation ?) destinée à donner une formulation plus sérieuse parce qu’universitaire des idées de l’instituteur. On n’en était pas encore à l’époque où l’Education Nationale a remplacé le mot « ballon » par le terme « référentiel bondissant », mais on n’en était pas loin. Deux pages d’explication pour un texte initial de quelques paragraphes. Dans les années 80/90, Freinet n’était plus à la mode (et ne l’est toujours pas) parce qu’il appelait un chat… un chat, et parce qu’il estimait que mettre les mains dans le cambouis était plus important que de participer à des colloques internationaux. Autre souvenir, personnel celui-ci, une inspectrice en visite dans ma classe, visiblement satisfaite et me demandant, lors de l’entretien qui suivait invariablement toute inspection, « quels étaient mes référents pédagogiques ? ». Je me rappelle son air profondément apitoyé lorsque je lui citai le nom de Freinet, puis son sourire épanoui lorsque j’élargis l’horizon en citant Philippe Meyrieu et un autre chercheur plus en vogue à l’époque. J’ai bien senti à quel moment je devenais « crédible » ! On continue d’ailleurs à évoquer le nom de Freinet avec un peu de condescendance ou un sourire amusé, dans certains hauts-lieux de la discussion pédagogique  » de Gôche ».

invariants-pedagogiquesLorsque je me réfère aux gens qui ont eu une importance fondamentale dans ma formation, je suis fier de pouvoir dire que ce sont des personnes dont les idées s’expriment de manière limpide. Le bonheur de lire Freinet, Reclus, Kropotkine, Fournier, Clastres, Zinn (quelques noms qui me viennent à l’esprit en écrivant ces lignes) c’est, entre autre, que l’on n’a pas besoin d’un dictionnaire à chaque page. Non que je rejette l’emploi d’un tel outil ! Je sais fort bien que pour s’exprimer de façon précise on a besoin parfois d’un vocabulaire précis. Le vocabulaire populaire dans nos régions était d’une grande richesse par ailleurs. Dans son ouvrage « Chemin faisant », Jacques Lacarrière traversant le Massif Central à pied s’est amusé à noter les termes utilisés en géographie dans le langage rural pour qualifier vals, collines, cols et autres mamelons… Que seraient devenus les ébénistes d’autrefois sans varlope, sans gouge, sans bédane ? Mais lorsqu’on a le choix entre deux tournures de phrase, pourquoi choisir la plus alambiquée si ce n’est pour donner un côté précieux à son expression et renforcer son pouvoir de « spécialiste » ? Visiter l’Europe avec Reclus est un plaisir pour l’esprit ; comprendre le fonctionnement des sociétés autochtones d’Amazonie avec Clastres, partager sa réflexion sur la notion de pouvoir dans certaines de ces tribus, quel bonheur ! Heureusement que certains de nos « penseurs » actuels ont compris cela. Pour nourrir la réflexion et enrichir les esprits du plus grand nombre, il faut s’exprimer d’une façon intelligible par tous (ou presque tous), ce qui n’exclut pas le recours exceptionnel à des formulations complexes, dans la mesure où l’on prend le temps de les expliquer. Nul mépris, nul « populisme » dans mon propos… une admiration sans borne pour ceux qui sont capables de se dégager du carcan universitaire… J’écoute de temps à autre France Culture qui diffuse des émissions fort intéressantes. Je suis navré de dire que bien souvent il m’arrive d’éteindre la radio, non pas que les idées présentées soient déplaisantes, mais parce que le style des échanges me donne la migraine au même titre que le bavardage « ras les pâquerettes » du comptoir du café du commerce.

marceldiaz-couv1 Nombreux sont les exemples qui témoignent de l’engagement politique et social de Freinet.  Je voudrais en citer un, peut-être moins connu que les autres, c’est son implication personnelle, et celle du mouvement dans son ensemble, dans l’accueil des enfants des militants républicains espagnols de 1936 à 1940. Dans la vie de Célestin et de sa compagne, Elise, la solidarité n’a jamais été un vain mot. Lorsque la guerre fait rage en Espagne entre les Républicains et les partisans de Franco, des enfants, orphelins ou non, sont envoyés à l’abri en France. Cette migration s’accentue avec la « Retirada » en 1939. Ce sont alors des familles, complètes ou éclatées, qui traversent la frontière et sont confrontées à la brutalité de l’hospitalité française (eh oui ! Nos gouvernements n’ont pas attendu Calais pour se distinguer !). Malgré ses moyens limités, les enseignants du mouvement de l’école Moderne et Freinet en premier lieu vont donner l’exemple d’une véritable politique d’accueil  : collecte de fonds, de matériel, scolarisation des enfants, recherche de logements pour les adultes… Une période épique fort bien racontée dans ce texte publié sur le site de l’association des amis de Freinet, « L’école Freinet et la guerre d’Espagne« . La démarche d’un autre militant d’origine espagnole est intéressante à connaître parce qu’elle a suivi un parcours inverse : scolarisé à l’Ecole Freinet de St Paul de Vence, Marcel Diaz est parti combattre aux côtés de la CNT et de la FAI en Catalogne. Il raconte cette partie de sa vie dans « De Freinet à la lutte antifasciste », publié à l’Atelier de Création Libertaire.

le_maitre_insurge Pour finir je voudrais vous signaler un autre ouvrage développant l’engagement politique de Célestin Freinet. Vient d’être publié aux éditions Libertalia : « le maître insurgé ». Il s’agit d’un recueil d’écrits publiés entre 1920 et 1939. Le travail de synthèse a été réalisé par Catherine Chabrun et Grégory Chambat. Je vous en recommande aussi la lecture. Difficile de vous engager à découvrir l’ensemble de l’œuvre écrite de Freinet d’autant que nombre d’ouvrages sont épuisés et n’ont pas été réédités. Mais le hasard des vitrines des librairies d’occasion fait parfois bien les choses… Commencez par « Pour l’école du peuple » (Maspéro) ou « L’éducation du travail ». Vous aurez déjà matière à réflexion.

freinet-elise-celestinEtrange biographie de Freinet que je vous présente là, tant elle est incomplète !… Mais je pense que ce n’est pas là l’important. On trouve beaucoup d’articles, de livres, sur ce pédagogue, qui vous permettront d’apprendre à quel point sa carrière a été mouvementée, ou de comprendre quel a été le moteur de son besoin de transformer le système éducatif. Du début jusqu’à la fin, ses idées auront soulevé des vagues et provoqué l’indignation des « bien pensants », tant mieux. Quant au cinquantenaire de sa disparition, il n’a pas occupé l’écran d’accueil ou la première page de nos médias actuels. Mais il en est ainsi de beaucoup d’hommes ou (encore plus) de femmes qui ont passé leur vie à marcher hors des sentiers battus ou à en créer de nouveaux.

PS : je découvre, en terminant la rédaction de cet article, un très émouvant portrait de Freinet rédigé par mon ami Michel sur le site des « amis de Freinet ». Je ne veux pas le gâcher en n’en publiant que quelques extraits. Je préfère vous indiquer le chemin pour aller le lire complet (attention, il s’agit du second texte publié sur cette page).

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