13mars2017

Regards divers sur le paysage

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

Tant de manières d’observer le paysage qui nous entoure ! L’œil du naturaliste, celui du géologue, du peintre, du photographe ou de l’historien, ont une perception différente des éléments qui constituent notre décor. Rien n’empêche qu’elles soient complémentaires, même si l’exercice n’est pas toujours évident !

signalisation Avec le recul du froid et des intempéries, et juste avant l’offensive printanière des travaux au potager, le temps est venu pour nous de reprendre les longues randonnées dans notre jolie contrée. L’un de nos terrains de vagabondage préféré (parmi d’autres !), c’est le plateau de Crémieu, en Nord-Isère, où l’on découvre des kilomètres de sentiers balisés dans des zones intéressantes à arpenter pour des raisons diverses. Petite parenthèse : une fois n’est pas coutume, j’applaudis des deux mains à cette initiative du Conseil Général de l’Isère, et je témoigne de mon respect pour les bénévoles qui ont soutenu ce projet en effectuant le balisage sur le terrain. Résultat : des cartes très lisibles pour les randonnées pédestres et des kilomètres de chemins préservés de la voracité de certains propriétaires soucieux d’agrandir leurs parcelles par n’importe quel moyen. Les chemins ainsi repérés sont largement fréquentés par piétons et cyclistes et témoignent de l’intérêt d’une telle réalisation.

murets dalles de pierre J’aime la nature (sans N majuscule – j’en ai assez que l’on « divinise» tout et n’importe quoi). Quand je me balade, j’apprécie d’entendre le bruissement des feuilles, les chants d’oiseaux, le ruissellement de l’eau ; cela me plaît aussi d’observer les fleurs, les pierres, de remarquer des traces insolites… Rien ne me fait plus plaisir que d’admirer la silhouette majestueuse d’un arbre ancien ou les formes fantaisistes d’un jeune arbrisseau cherchant sa place au soleil parmi les aînés. Quelle joie lorsque l’on peut surprendre la silhouette d’un renard en fuite ou la course d’un chevreuil ! Mais – quel que soit le lieu où je me promène – j’aime aussi rechercher l’empreinte de l’homme dans le paysage… Chemins empierrés, parfois depuis l’époque gauloise, murets édifiés à grand peine pour retenir la terre des talus élevés, terrasses abandonnées, si nombreuses dans nos vallées montagnardes, dont la forme s’estompe peu à peu dans le paysage ; découvrir, au détour d’un sentier, la silhouette d’un vieux moulin en ruine ou les restes difficiles à percevoir des campements de charbonniers. Dans certains endroits, le patrimoine est plus riche qu’ailleurs et les vestiges que l’on peut y découvrir bénéficient d’une signalisation généreuse : fontaines romaines aménagées, anciennes chapelles, granges médiévales… Rares sont les communes qui ne cherchent pas à mettre en valeur leurs trésors historiques. Mais en d’autres lieux, il faut l’œil d’un détective pour découvrir les marques du travail de nos ancêtres : simples réalisations de la vie quotidienne, n’ayant pas le prestige d’un aqueduc ou d’une chapelle romane. Quelques recherches livresques s’avèreront peut-être utiles pour documenter la balade. Il m’a fallu un certain temps par exemple pour comprendre l’utilité de certains pylônes singuliers que l’on trouvait au sommet des collines et apprendre qu’ils servaient autrefois de sémaphores pour guider les avions. De manière générale, le patrimoine industriel ou agricole intéresse moins les visiteurs d’un jour que les vestiges historiques, qu’ils soient religieux ou militaires.

etang de Ry vanne Pour moi cette quête du passé ne se limite pas aux édifices routiers ou agricoles ; elle se veut très large. L’historien amateur que je suis a du travail ! J’aime par exemple rechercher les indices du passage d’une voie ferrée ou la trace dans le paysage d’un ancien bâtiment industriel. Si l’on est quelque peu attentif à ce que l’on peut observer autour de soi, on va certes découvrir les trous laissés par les pics sur les troncs d’arbres morts, ou les entassements d’aiguilles de pin de gigantesques fourmilières, mais on pourra observer que, dans nos contrées, l’empreinte humaine est omniprésente (ce n’est pas le cas dans un pays comme le Canada par exemple). Cela ne me gêne aucunement de savoir que le paysage a été largement modulé par la main de ceux qui ont habité des lieux maintenant déserts. Ces marques anciennes d’occupation sont – contrairement à notre empreinte contemporaine – souvent très discrètes. Les murets de pierre sont redevenus de simples amoncellements, les murs en pisé (terre argileuse très utilisée localement en construction) se sont peu à peu effacés… La raison de cette intégration parfaite de la ruine dans le paysage est simple : l’emploi de matériaux que l’on trouvait sur place et que l’on a généralement simplement déplacés et « arrangés ». L’occupant des lieux parti : la végétation a repris ses droits et a réorganisé le décor à sa façon. Le muret a été absorbé par le talus ; la dalle de pierre a été recouverte par la terre ; les racines des arbres se sont chargées de démantibuler les constructions un peu plus savantes.

Peyrusse vieux pont Ce genre de découverte m’émeut en général profondément. J’ai pris grand plaisir à me promener en des lieux comme Quirieu (un site médiéval proche de chez nous) ou comme Peyrusse-le-Roc, découvert en Aveyron l’automne dernier. J’imagine, parfois avec peine, le travail qui a été accompli, avec les moyens du bord, le temps passé, et la satisfaction ressentie une fois l’œuvre du bâtisseur achevée : le plaisir d’avoir un abri plus confortable, de pouvoir franchir un ruisseau à pied sec ou de voir, pour la première fois, tourner la roue d’un moulin entraîné par l’eau vive du torrent. La joie aussi de voir circuler les premiers wagons sur une voie ferrée construite à grand peine ou de contempler ses champs cultivés rendus plus fertiles par une irrigation habilement conçue. Ma peine est bien souvent profonde aussi de voir toutes ces œuvres grandioses abandonnées d’un jour à l’autre, pour des raisons souvent fallacieuses. Non point parce qu’elles n’étaient pas fonctionnelles, mais parce qu’une éminence grise a décidé que ce n’était plus « rentable » ou bien que les habitants du lieux, attirés comme des papillons par la lumière, ont cru que la vie serait plus facile ailleurs. Je ne peux voir, sans un pincement de cœur, ces kilomètres carrés de terrasses que l’on entrevoit dans les vallées provençales ou cévenoles. Le terrain a été modelé, pendant des siècles, par des mains d’hommes, de femmes et d’enfants : il fallait, chaque année, replacer les pierres du muret, boucher les trous, remonter la bonne terre arable dans des sacs, sur le dos, pour regarnir les parcelles dévastées par les orages. On emploie couramment l’expression « déplacer une dune de sable à la petite cuillère » pour décrire un tel labeur et elle prend, dans le cadre de ces travaux agricoles routiniers, toute sa valeur.

IMG_2926 Dans le Massif Central, on peut découvrir les vestiges de voies ferrées qui ont été construites mais jamais achevées, alors qu’il ne restait que des rails à poser sur des plateformes parfaitement bâties et solidement étayées. C’est le cas par exemple de la ligne qui va du Puy à Lalevade d’Ardèche. Viaducs, tunnels, galeries ont été édifiés pour rien. Aucune locomotive n’a jamais cheminé sur ces voies : de nombreuses vies humaines ont été sacrifiées sans raison sérieuse autre que la cupidité des investisseurs. On ne faisait bien souvent que peu de cas des conditions dans lesquelles travaillaient les terrassiers… Alors, respect ! Respect pour ce patrimoine que l’on a trop souvent tendance à faire disparaître à grand coups de bulldozers.

voie sarde aiguebelette  Autre exemple de vestige singulier : on trouve, pas très loin de chez nous, en Savoie, d’anciennes routes de circulation, appelées « voies sardes », qui ont été construites, mètre après mètre, au temps du royaume de Piémont-Sardaigne. Elles reprenaient parfois le tracé de chemins plus anciens… Lorsqu’elles ont été préservées, on peut admirer la précision du travail effectué pour ajuster les pierres, les unes à côté des autres et les stabiliser pour qu’elles résistent au passage des roues ferrées des charrettes. Il arrive parfois qu’une circulation intense ait laissé ses marques et que de profondes ornières aient été creusées dans des pierres que l’on pensait pourtant inusables. En Italie, dans le sud de la Toscane, ce sont parfois les falaises qui ont été entaillées pour permettre le passage d’une « via cava ».

blocs de pierre abandonnes Une telle lecture du paysage stimule l’imagination et il m’arrive souvent, en balade, de poser un pied devant l’autre en essayant d’imaginer qui, dans le passé, pouvait emprunter cet itinéraire que je suis maintenant en me guidant avec une carte d’état-major… Faites cet effort d’ouvrir votre regard sur le paysage. Je ne vous demande pas de renoncer à la quête des champignons (je suis trop gourmet pour cela) ou de ne plus vous intéresser à la détermination des orchidées, à la forme des nuages dans le ciel ou à l’identification du chant de l’alouette. Non. Mais simplement vous dire que la carrière abandonnée découverte au détour d’un chemin forestier a une histoire et que l’un de vos ancêtres a pu s’user la paume des mains en un tel lieu, pour extraire les pierres de taille qui ont orné les belles demeures de la ville voisine, à moins qu’il n’y ait connu – pourquoi pas ? – le début d’une belle histoire d’amitié ou d’amour… Cela me donne envie de relire le « Chemin faisant » de Jacques Lacarrière. De la marche comme introduction aux joies de la lecture !

reste de moulin

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3mars2017

Macron, flonflons, couillons…

Posté par Paul dans la catégorie : chroniquettes vaseuses.

Combien de temps les médias zofficiels vont-ils encore nous gonfler les voiles avec leur Macron-Révolution-Tout est bon ? Quand va-t-on nous dresser un portrait réel de ce personnage qui est aussi anti-système que moi je suis hostile à la bonne bouffe ? Je voulais fermer ma gueule à propos de cette campagne électorale qui zigzague entre les fosses à purin, mais là je ne peux plus. Pendant combien de temps encore va-t-on nous faire prendre les vessies de porc pour des lanternes multicolores ? Le programme de Macron, il est d’une simplicité biblique : moins de fonctionnaires, réduction des budgets d’état, transfert des pouvoirs à Bruxelles, moins de pensions (et plus tard), rasibus les indemnités chômage, des cadeaux pour les patrons toujours plus dans le besoin… Et patati et patata… Dites-moi ce que vous voyez de révolutionnaire dans tout ça ? Non seulement ce mec il a une tête de jeune cadre bancaire dynamique, mais en plus il a un regard de faux-jeton : genre « je te tiens par la barbichette… » et je t’envoie un coup de genou dans l’entre-jambes. Des « anti-système » de ce genre on a de quoi en remplir un TGV dans les instances politiques, chez nous et chez les voisins… De Renzi en Italie, à Blair chez les Grands Bretons, en passant par Tsipras, Schultz et consorts. On appelle ça parfois la « social médiocratie ». Dans ce terme générique, il y a, à mon avis un vocable de trop.

Je sais. Cette photo peut choquer. Pardonnez-moi, mais le responsable des illustrations est en congé...

Je sais. Cette photo peut choquer. Pardonnez-moi, mais le responsable des illustrations est en congé…

Vous trouvez que je suis « mauvais joueur », que je fantasme, que je suis incapable de distinguer la lueur montante du soleil à l’horizon du grand océan de la Vème république ? Allez donner un petit coup d’œil aux articles consacrés au « phénomène Macron » sur le site « les crises » : si vous voulez des chiffres, vous en aurez… Si vous êtes du genre « qui se lasse », contentez-vous de lire le paragraphe intitulé « résumé pour ceux qui ne veulent pas tout lire ». Rappelons par exemple que cet homme providentiel a été salarié à la banque Rothschild entre 2012 et 2014, à un poste un peu plus élevé que celui de concierge. Il a empoché 1,4 millions d’euro net pour cette activité citoyenne. En 2014, il est obligé de déclarer son patrimoine comme ses potes ministres. Le pauvre garçon ne possède quasiment plus rien ; il a tout dépensé ce qu’il a gagné avant d’occuper le devant de la scène politique. L’auteur de l’article s’est livré à un petit calcul simple : tout dépensé, cela veut dire qu’il a claqué en bagnoles, sucreries et costumes sur mesure pratiquement l’équivalent d’un Smig par jour ! Et vous voudriez que ce soit ce gars-là qui moralise les chômeurs, les retraités, les réfugiés, les prolos et autres catégories de la population qu’il connait si bien ? Lui qui claque, en une journée, sans aucun problème, le fric avec lequel vous devez boucler votre mois ? Rien que ça, ça devrait l’autoriser à fermer sa gueule et à foutre aux chiottes son discours lénifiant sur les questions sociales.

Se tourner vers l’avenir, ce serait choisir entre une nostalgique de Pétain et de l’ordre nouveau, un cureton déguisé qui rêve d’un retour à l’ancien régime, un fricard dont le rêve consiste surtout à trouver un moyen pour dépenser deux Smic par jour, un fan du socialisme parlementaire qui échoue lamentablement depuis un siècle et plus dans toutes ses tentatives de changement profond de la société, un admirateur de Fidel auquel il ne manque que la casquette et le cigarillo ad hoc pour faire vraiment couleur locale… ? Vous me faites peur tant cet avenir a couleur de XIXème siècle. Disons-le franchement : les jeunes à la mine, les vieux au dépotoir, les malades au mouroir, les services publics réservés à ceux qui ont suffisamment de pognon pour ne pas en avoir besoin… Le seul point sur lequel ils sont modernes tous ces politicards, c’est qu’ils n’envisagent pas le retour à la machine à vapeur. Eux, ce qui les fait baver, ce sont des caméras connectées partout pour surveiller nos moindres instants de liberté, des compteurs « intelligents » pour nous pister dans nos moindres ébats, des cartes à puces pour nous maquer avec plus d’efficacité que les fameux « livrets » des ouvriers d’antan… Un cauchemar orwellien mitonné sauce Huxley ! A chaque nouvelle élection, on va de pire en pire… Je pense qu’il faudrait interdire les manipulations génétiques dans le monde des politicards.

En fait, oubliez ces sinistres présages, faites la « révolution » tranquillement… Vous verrez : avec Macron (Le Pen, Fillon, Hamon, Tartempion…) le meilleur est à venir. Je vous promets qu’avec Macron il n’y aura pas de déception ; la seule difficulté que vous aurez – au départ – c’est de trouver comment dépenser un petit millier d’euro tous les jours, mais on s’y fait. Rien que meubler un appartement à un million d’euro ça coûte un max… On ne va pas se contenter d’un abattant de WC en plastique !

La conclusion provisoire de ce billet, je la laisse à Chomsky : « Comment se fait-il que nous ayons tant d’informations et que nous sachions si peu de choses ? »

 

 

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24février2017

Tranches de vie

Posté par Paul dans la catégorie : l'alambic culturel; mes lectures.

vagabondage littéraire sur les chemins fleuris de la littérature prolétarienne

Je lis de belles choses en ce moment… Comme en plus les températures ont radouci et que le soleil a fait une brillante réapparition, l’attitude grognonne dont je faisais montre dans mon billet précédent n’a plus vraiment lieu d’être. Je garde soigneusement close aussi, l’armoire politique française, essentiellement garnie de linge électoral. Je suis les informations régulièrement et elles m’intéressent autant que les relevés de température à la surface de la planète Mars… J’ai la tête dans les livres et les mains dans le compost ! J’espère que le sous-titre ne va pas décourager trop de lecteurs : le terme « prolétaire » n’est plus guère à la mode de nos jours, surtout dans la future « Macron Society ».

un ouvrage de référence en la matière

un ouvrage de référence en la matière

Je continue mes lectures par listes… Un ouvrage sert de déclencheur pour en ouvrir un autre, puis, de temps à autre, je provoque une rupture et je commence à suivre un nouveau fil rouge. Formule printanière : celle du papillon qui butine au hasard de son plein gré ! En ce qui concerne la série d’ouvrages dont je vais vous parler dans ce billet, il y a eu deux déclencheurs. Lediazec d’abord, l’ami blogueur qui lance avec constance ses « Cailloux dans le brouillard« , m’a donné envie de lire « la maison du peuple » de Louis Guilloux ; peu de temps après, il y a eu la fournée de vieux livres que j’ai rapportés, un certain samedi de janvier, provenant tous de la dispersion de la collection (fabuleuse) d’ouvrages d’un copain disparu au printemps dernier. Dans cette fournée, quelques volumes d’Henry Poulaille, de Lucien Descaves, de Michel Ragon et d’autres auteurs d’une même lignée (Ludovic Massé, Lucien Bourgeois, Ferdinand Teulé) que je garde sous le coude pour une prochaine exploration. Complétez tout cela avec quelques volumes qui figuraient déjà dans ma propre bibliothèque et le parcours de la fin du mois de Janvier et du début de Février étaient entièrement tracé.

Henry Poulaille

Henry Poulaille

Comme nous vivons dans un monde qui adore classer, étiqueter, normer, les écrivains que j’ai mentionnés ci-dessus (ainsi que bon nombre d’autres) font partie d’un genre littéraire que l’on a baptisé « littérature prolétarienne ». Certains ont côtoyé la mouvance libertaire, d’autres ont été attirés par les lumières du Parti… Très vite, ces tentatives de mise en boîte se sont avérées délicates, bien que Poulaille ait donné une définition assez stricte des « écrivains prolétariens »… Dès le départ, ses suggestions ont été rejetées par la nomenklatura stalinienne qui avait ses propres critères pour distinguer les bons des mauvais : la fidélité aux diktats moscovites, l’appartenance au sérail du parti… étaient deux critères importants pour déterminer si l’on était dans le camp des « bons » ou dans celui des « mauvais ». Pour Poulaille, le seul critère était l’origine sociale. Nul n’est mieux placé pour décrire le milieu ouvrier ou paysan que celui qui en est issu. L’auteur écrit-il par « ouï-dire » ou avec ses tripes ? Pour ceux que j’ai nommés dans le premier paragraphe, la réponse est évidente : il suffit de les lire. Pour approfondir cette idée de « littérature prolétarienne », on peut se reporter à la notice assez synthétique que Wikipédia consacre à ce sujet, ou au livre beaucoup plus complet de Michel Ragon.

Louis Guilloux

Louis Guilloux

« La maison du peuple » de Louis Guilloux est un magnifique récit autobiographique. « Le pain » d’Henry Poulaille implique, de la part de l’auteur, une totale connaissance du milieu des artisans et des ouvriers parisiens. Quant aux ouvrages de Michel Ragon, ils dénotent d’une parfaite imprégnation du milieu rural vendéen. Mais a-t-on besoin d’établir tous ces étiquetages, toutes ces catégories ? Jouent-ils un rôle quelconque dans le plaisir que l’on peut avoir à découvrir les ouvrages de certains de ces auteurs, souvent méconnus ? J’avoue que je n’en sais rien, si ce n’est qu’ils permettent d’opter pour des « fils de lecture » comme je l’ai fait encore une fois. Je crois simplement que l’envie qui m’a amené à passer d’un de ces auteurs à un autre a été la richesse de leur témoignage concernant la vie quotidienne de nos ancêtres : non point les banquiers, les ministres ou les amiraux, mais ceux qui ont payé chèrement leur pain quotidien avec leur sang et leur sueur.

maison du peuple J’ai donc commencé par « la maison du peuple » et je me suis régalé. L’histoire se déroule avant la guerre de 14 à Saint-Brieuc. Il s’agit d’une tranche de vie : celle d’un cordonnier qui essaye de créer une section socialiste dans sa ville. Déçu par les politiques, leurs promesses et leur absence totale de moralité, il décide de se lancer dans une réalisation concrète et prometteuse, celle d’une « maison du peuple ». Ce local, construit à plusieurs mains, accueillera ceux qui ont besoin d’un lieu de rencontre pour partager leurs malheurs et leurs rares instants de bonheur. Il y aura sans doute plus d’espoir entre ces quatre murs qu’entre les paroles mensongères de ceux qui n’attendent des urnes qu’une fraction de gloire et de pouvoir supplémentaires. L’histoire est profondément touchante et humaine, sans sombrer dans le mélo, et elle remet à la place centrale des « gens de rien » qui constituent l’âme d’un pays. Il y manque un peu la « gouaille » qui va rendre plus vivant encore le « pain quotidien » de Poulaille que j’ai lu peu de temps après.

le-pain-quotidien  C’est son père qui a servi de modèle à l’écrivain pour le personnage central du « pain quotidien », Magneux, le charpentier. Sa mère aussi était canneuse de chaises comme la femme de Magneux dans le roman. L’histoire commence par un accident du travail : après être tombé d’un échafaudage et s’être blessé grièvement au dos, le charpentier va être obligé de garder le lit pendant plusieurs mois. L’assurance se débrouille pour ne lui verser aucune indemnité et seule la solidarité des compagnons et des voisins va permettre à la famille de survivre tant bien que mal. A partir de cet événement, l’auteur va conter la vie quotidienne de la famille et de son voisinage… Mes craintes de voir le récit virer dans le mélodrame n’étaient aucunement fondées. Au contraire, je trouve que c’est un grand espoir qui se dégage des faits-divers successifs qui sont décrits parfois avec beaucoup d’humour. J’ai savouré cette tranche de vie et apprécié le style et le vocabulaire très imagés de Poulaille où j’ai retrouvé des termes d’argot qui me sont familiers. J’étais fin prêt pour enchaîner sur d’autres œuvres du même auteur…

le-train-fou J’ai choisi « le train fou », roman cinématographique. Au delà du fait central, une locomotive dont les mécaniciens perdent le contrôle et un train qui devient un monstre errant sur les rails, Henry Poulaille choisit de décrire non seulement la vie quotidienne des cheminots et leur immense fierté vis à vis de leur travail, mais aussi les rapports hiérarchiques au sein de l’entreprise et la difficile reconnaissance du travail accompli. Le personnage central du roman ne manque pas de carrure : il sait à la fois s’opposer au chef « ingénieur » tout puissant, puis à son patron, et mobiliser les ressources nécessaires pour tenter d’éviter une catastrophe quasi inéluctable et sauver la vie des passagers qui lui sont confiés. Tableau profondément humaniste d’une entreprise et de son personnel, mais aussi réflexion sur le pouvoir et ses limites. Le style, méritant parfaitement le qualificatif de « cinématographique », est très prenant et l’on a envie de tourner les pages sans relâche, afin de savoir quelle issue l’auteur a choisie pour cette histoire haletante.

souvenirs_oursJ’ai été déçu par les « souvenirs d’un ours » de Lucien Descaves, récit autobiographique que j’ai trouvé parfois longuet et pas toujours très intéressant, bien que l’auteur nous fasse connaître nombre de personnalités hautes en couleurs qu’il a côtoyées au long de sa vie. J’ai bien aimé mon choix suivant : « D’amour et d’anarchie » de Claire Sainte Soline. Il s’agit encore une fois d’une tranche de vie, mais point d’une autobiographie. L’auteure a recueilli le témoignage d’une femme, Marie, qui, pendant une bonne partie de sa vie a été la compagne d’un artisan cordonnier militant, Célestin Legrain. A cause des choix politiques et de l’engagement constant de son compagnon, la vie de Marie n’a pas été une sinécure. Grâce à la plume de Claire Sainte Soline, la « moitié » de Célestin décrit son quotidien, la façon dont elle a été éduquée, les petits métiers qu’elle a exercés, les rapports, souvent abjects, qu’elle a eus avec ses employeurs, la difficile coexistence avec un homme que la militance a rendu parfois aigri et incompréhensif. Un portrait social qui complète bien ceux peints par Guilloux et Poulaille.

enfance_vendeenne Michel Ragon, lui, n’appartient pas à la même génération puisqu’il a écrit (et continue à écrire !) l’ensemble de son œuvre après la seconde guerre mondiale. De cet auteur prolifique, je connaissais surtout le versant « anarchiste » de ses écrits : « la voie libertaire », « la mémoire des vaincus », son « dictionnaire de l’anarchie »… Cette fois c’est l’aspect autobiographique de son travail d’écrivain qui m’a intéressé. J’ai conclu cette balade dans la littérature prolétarienne (en attendant la suivante !) en lisant « enfance vendéenne » (suivi de « adolescence à Nantes »), édité dans la collection « point virgule ». C’était un bon choix pour une fin d’étape ; je vous le recommande… Michel Ragon dresse le portrait des membres de la « tribu » familiale qui l’ont accompagné tout au long de son enfance dans le bourg de Fontenay en Vendée : du grand-père Sourisseau, le taiseux, ancien cocher, devenu jardinier de son état, à Marie, la cousine, fermière dans la plaine de Luçon, reine du jambon. L’auteur dépeint toute une économie domestique étroitement liée aux cueillettes, aux récoltes, aux bonnes opportunités offertes par la nature. La vie est sans doute plus facile, pour les pauvres gens, que dans les quartiers urbains dépeints par Poulaille. Les portraits ne se limitent pas aux membres de la famille. Au long des pages, on croise également Rabelais ou Georges Simenon qui ont laissé aussi leur empreinte dans le Fontenay de son enfance ! Le style de Ragon est plaisant, très imagé et savoureux. Au fil des pages, par touches successives, l’auteur réalise un tableau qui me rappelle des situations vécues pendant ma propre enfance.

Il est vrai qu’en un demi-siècle écoulé, beaucoup de choses ont changé, en bien comme en mal, dans nos vies… Même dans les rues de nos bourgades actuelles, on ne voit plus guère de jardinier poussant sa brouette ou d’enfants jouant aux cerceaux. La vie s’est repliée derrière les portails clos et les fenêtres à double vitrage. Les enfants passent l’essentiel de leur temps devant des écrans ; quant aux parents, ils smartphonent à tout va… On n’a jamais parlé autant de communication et pourtant !

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9février2017

Février m’impatiente…

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

erable-ciel-gris La grisaille et l’humidité ont remplacé le ciel bleu et le froid glacial. Je traine dans le parc, derrière la maison, puissamment motivé par un besoin à la fois psychologique et physiologique pressant de découvrir quelque indice de l’arrivée prochaine du printemps. Mais nous ne sommes encore que dans les premiers jours de février et la nature ne semble pas pressée de répondre à ma demande. On dit qu’en hiver aussi la vie bouillonne, mais cette agitation frénétique est souterraine et se cache à l’œil indiscret du promeneur. De savoir cela, ce devrait être une sorte de lot de consolation pour mon esprit, un baume pour le cœur endormi, mais cela ne fonctionne pas vraiment. Ce n’est pas la première année que je ressens ce désir pressant, et que je me livre à ce genre d’investigation avant même l’hiver officiel terminé… Je possède quelques indices sur les endroits où je dois chercher, si je veux avoir une chance d’aboutir.

perce-neige en attente d'un rayon de soleil

perce-neige en attente d’un rayon de soleil

Je sais par exemple que les premiers signes de renaissance se produiront du côté des jeunes pousses d’érable et des fleurs de cornouillers mâles, à moins que le chèvrefeuille odorant ne joue les jeunes premiers. Ne pas oublier aussi les primevères qui sont parmi les fleurs les plus en avance. Pour l’heure, les bourgeons du cornouiller sont encore hermétiquement fermés, mais lorsque l’on s’amuse à les ouvrir avec les ongles, la petite boule jaune est bien présente et n’attend qu’un signal pour sortir de sa prison. Ces petites fleurs discrètes sont bien trop prudentes pour livrer leurs fragiles étamines au froid qui s’abat encore sur le jardin pendant la nuit. Violettes et jonquilles restent encore blotties sous la mousse. Les perce-neige font une timide apparition. Les fleurs des noisetiers ne montrent encore aucune rougeur. A l’épicerie, une cliente a parlé de primevères, mais je n’en ai pas encore vu à ce jour. La quinzaine glaciale que nous venons de vivre n’a pas encouragé la pousse des éclaireurs.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les phénomènes printaniers ne sont pas si décalés que cela d’une année sur l’autre. Les températures ont une incidence sur la vie végétale, mais la luminosité, souvent oubliée, joue aussi un rôle important. Des températures élevées font gagner quelques journées à l’ éclosion des bourgeons, mais le signe principal auquel les plantes prêtent attention, ce sont les quelques minutes de lumière supplémentaire gagnées au lever et au coucher du soleil. Je pense aussi que les nuages, lorsqu’ils sont présents sans fin ni cesse jouent aussi leur rôle dans la partition.

Les bourgeons du stewartia semblent prêts à éclore...

Les bourgeons du stewartia semblent prêts à éclore…

Il n’empêche que l’an dernier les cornouillers et les chèvrefeuilles odorants montraient déjà d’intenses signes d’activité fin janvier… et que cette année ne sera peut-être pas précoce. Il est amusant d’entendre les jardiniers parler de la conjoncture météorologique et réaliser des pronostics à propos de leurs plantes chéries : à quel moment feront elles leur apparition sur scène ? Seront elles au summum de leur splendeur ? Te rappelles-tu la floraison des narcisses il y a deux ans ? Il fallait voir les pivoines de Camille au printemps dernier ! Je ne sais pas comment elle fait : ses fleurs sont toujours ouvertes une semaine avant les nôtres… Il n’y a pas que les journaux qui ont leurs « marronniers », les amoureux de la nature aussi ! Logique puisque les mêmes phénomènes se répètent tous les douze mois.

Mais pour l’heure, on n’en est encore pas là. Il est encore trop tôt pour la symphonie des couleurs pastel. Il me faut donc prendre mon mal en patience. Les travaux hivernaux ne manquent pas au programme, mais pour moi aussi le déclic n’a pas encore eu lieu et mon énergie printanière ne fait que bouillonner en profondeur. Pour l’heure, je me contente de me promener, un peu pour tuer le temps en attendant une conjonction météorologique favorable pour me mettre à l’ouvrage. Au bout d’un moment, lassé d’une errance que la grisaille du ciel rend un peu sinistre, je me réfugie les pieds dans mes pantoufles et les yeux dans un bouquin. Je n’ai pas même envie de sortir un catalogue de jardinage et de faire mes premières commandes de semences !

Bien triste, surtout avec un ciel gris. Besoin d'un peu de verdure !

Bien triste, surtout avec un ciel gris. Besoin d’un peu de verdure !

Profitant d’une après-midi plus ensoleillée, je décide d’élargir le cercle de mes recherches, bien que je ne me fasse guère d’illusion encore une fois. Je quitte notre espace vert local et je pars faire un grand circuit dans la commune par les petites routes et les chemins. Il reste quelques endroits sympathiques, mais notre territoire est bien trop urbanisé. Comme le disent les géographes, le paysage environnant est « mité » par les lotissements et les grandes surfaces.

De retour à la maison, je décide de noter les quelques observations que j’ai faites en cheminant. Ce qui me chagrine un peu c’est qu’elles ne sont guère positives ! La première idée qui me vient en tête concerne le bruit : il n’y a pas eu de lieu ou de moment où je n’entendais pas les voitures. L’itinéraire que j’ai emprunté passe parfois si près de la départementale que l’on peut se livrer à des statistiques désolantes sur l’occupation des véhicules : dans neuf cas sur dix, il n’y a qu’une personne  à bord. Beaucoup d’air brassé (et pollué), peu d’efficacité… Mais mon objectif n’était pas d’enquêter sur le trafic. Côté végétation, j’ai presque envie de dire « chou blanc ». Même si la neige a disparu des sommets proches du Jura, elle est encore bien visible à l’horizon sur les hautes cimes des Alpes. En plaine, elle a fondu totalement et le paysage carte postale s’est effacé. Il n’y a pas eu de miracle et, maintenant que le manteau de camouflage blanc a fondu, les abords des chaussées de circulation sont toujours aussi répugnants, notamment le voisinage des routes goudronnées : emballages de nourriture, canettes de bières, cendriers négligemment versés par la fenêtre, objets hétéroclites provenant des remorques trop pleines et mal bâchées que les gens conduisent à la déchetterie, s’étalent dans les fossés, sur les talus, à la lisière des champs. Là où passent les véhicules à moteur, les ordures s’épanouissent. Les labours futurs en enfouiront une partie réservant ainsi de belles découvertes pour les archéologues des siècles à venir.

les jonquilles aussi, pour les voir, il faut les chercher attentivement !

les jonquilles aussi, pour les voir, il faut les chercher attentivement !

Ce côté « dépotoir » de la campagne me donne des envies de meurtre, je l’avoue franchement. Mais comme je ne suis pas un adepte de la violence physique comme moyen thérapeutique pour remettre les abrutis dans le bon chemin, je pense qu’il serait bon de secouer les automobilistes indélicats en les frappant à l’endroit qui leur fait le plus mal. Au Québec, j’avais remarqué que si vous étiez pris en train de jeter une canette vide par la fenêtre de votre voiture vous risquiez une amende de 250 dollars… Moi je serais partisan d’un coup de masse sur le capot de la voiture, histoire de provoquer une vraie réflexion citoyenne, mais nos « forces de l’ordre » ont trop à faire à courir après les réfugiés pour avoir le temps de s’occuper des artistes en herbe qui décorent nos prairies…

Bref, cette errance pédestre en zone rurale urbanisée, n’a guère remonté l’estime que je porte à une partie de mes concitoyens. La prochaine fois, je retournerai dans les coins un peu plus champêtres où l’on se promène d’habitude. A part des cartouches vides, on n’y trouve pas trop de déchets. Histoire de terminer sur un note colorée, un magnifique bouquet de mimosas trône sur notre table dans la salle à manger : c’est le cadeau d’une amie qui a passé son week-end dans l’Aude. Dans le coin, je crains que les mimosas non abrités n’aient pas apprécié les moins douze degrés de janvier.

En fait, voici ce que j'attends avec impatience : les viornes plicata en fleurs ; voilà le vrai lever de rideau du festival printanier !

En fait, voici ce que j’attends avec impatience : les viornes plicata en fleurs ; voilà le vrai lever de rideau du festival printanier !

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29janvier2017

vagabondage littéraire…

Posté par Paul dans la catégorie : l'alambic culturel; mes lectures.

L’abus de lecture ne peut nuire à la santé surtout en hiver !
Le batifolage commence par Reclus (encore !) puis Joël Cornuault (passionnant). De Cornuault à Burroughs (agreste et printanier) ; retour à Cornuault puis Kenneth White pour l’intro du livre d’Hélène Sarrasin sur Reclus. Thoreau dans la foulée. Kenneth White pour finir le parcours (un peu décevant pour les deux derniers livres lus). Il me faudrait explorer Patrick Geddes, mais aussi Whitman, que je ne connais que de nom ; ce sera pour plus tard (d’autant qu’il y en a tant d’autres dans le même registre). Voilà le parcours sinueux de mon avant-dernière randonnée littéraire hivernale, avant de me replonger dans la littérature prolétarienne de la première moitié du siècle où je suis né, mais ceci fera l’objet d’une autre cuvée, en cours de brassage.

reclusc Reclus, donc, puisque c’est de lui dont j’ai décidé de parler en premier. J’ai lu pour commencer ses écrits cartographiques parus aux Editions Héros-Limite. Tout au long de sa carrière de géographe anarchiste, Elisée Reclus a accordé une grande importance à la cartographie. Son ultime projet était d’ailleurs, en parallèle à la rédaction de « l’homme et la terre », la réalisation d’un globe terrestre de dimension colossale à l’échelle 1/320 000ème, seule échelle permettant, à ses yeux, de figurer sans tricher, les sommets de montagne les plus élevés et les fosses abyssales les plus profondes. Ce globe de 160 m de diamètre, aurait permis de réaliser les proportions réelles de la planète (les plus hautes montagnes ne dépassant cependant pas 28 mm de hauteur !). Destiné à être installé à Paris, sur la colline de Chaillot à l’occasion de l’exposition universelle de 1900, ce globe ne trouva jamais les financements nécessaires à sa réalisation (vingt millions de francs de l’époque), d’autant que Reclus envisageait d’accompagner cette installation durable de nombreux autres éléments cartographiques et photographiques. Une géographie universelle en 3D en quelque sorte. L’un des objectifs importants que visait le géographe était de relativiser la position des continents et de montrer que les notions d’Orient et d’Occident étaient purement subjectives.
Ce livre à peine posé, j’ai enchaîné sur « Elisée Reclus, six études en géographie sensible » de Joël Cornuault aux éditions Isolato. De Cornuault je n’avais lu, il y a quelques années, que la bonne biographie qu’il a rédigée à propos du même géographe. J’ai trouvé que ces six études constituaient une approche intéressante et originale de l’œuvre de Reclus. Je constate quand même que l’on commence à pardonner, à ce savant de premier ordre, son excentricité politique. Nos élites bien pensantes consentent enfin à lui redonner la place primordiale qu’il doit occuper dans les sciences humaines.  La quatrième étude compare certains écrits de Reclus avec John Burroughs, écrivain naturaliste américain. Je ne connaissais pas cet auteur ; je me suis donc empressé d’acquérir « construire sa maison » aux éditions « Premières pierres ». Petit voyage aux Etats-Unis.

Burroughs On trouve, dans ce petit opuscule, de sympathiques idées que je fais volontiers miennes : « Se souvenir qu’une maison n’est pas destinée à être exposée dans une vitrine, mais au grand air ; qu’elle doit fraterniser avec les rochers, les pierres, les arbres, la nature grossière. Si une maison ne donne pas l’impression de se sentir chez elle là où elle se dresse, comment se sentir chez soi à l’intérieur ? Si elle ne se marie pas avec ses alentours, si elle ne se niche pas tendrement et amoureusement dans le paysage, comment vous nicherez-vous tendrement en elle ? Si elle a l’air d’être étrangère et artificielle, comment serait-elle la demeure de la paix et de la satisfaction ? » Un concept de maison « niche » auquel je suis très attaché et sur lequel je reviendrai sans doute. Nombre de nos lotisseurs actuels devraient lire ce genre de propos, cela éviterait la multiplication des villas « Ile de France » ou « Temple de Delphes » qui défigurent les moindres hameaux ! En ce qui concerne les deux auteurs qui font l’objet de comparaison sous la plume de Joël Cornuault, ce sont plus les différences qui sautent aux yeux que leurs ressemblances, à première vue. Là où Elisée Reclus choisit comme « terrain d’exploration » la terre entière, Burroughs se limite aux quelques arpents de terre au milieu desquels il est né et a passé quasiment sa vie entière (il me fait penser à un autre naturaliste dont je vous ai causé par le passé, Gilbert White). Sa géographie traite des prés, du ruisseau, de la colline, du lac… bref, du paysage qu’il arpente chaque jour lors de ses déambulations. Là où Reclus traite de phénomènes géologiques à l’échelle de continents entiers, Burroughs se limite à raconter ce qu’il voit de la fenêtre de sa demeure, dans la régions des Catskills au cœur de la vallée de l’Hudson. Le passage d’un auteur à l’autre nécessiterait donc un grand écart intellectuel, si tout deux n’accordaient pas la même importance au milieu naturel. Elisée Reclus, lui aussi, a longuement cheminé à pied, en prenant son temps, dans une partie des paysages qu’il décrit, que ce soit des dunes de l’Aquitaine à la forêt noire, ou de la forêt tropicale aux contreforts de la Sierra Nevada de Sainte Marthe au Nord de l’Amérique du Sud. L’apolitisme affiché de l’un s’oppose aux engagements politiques constants de l’autre. Le parallèle établi par Joël Cornuault entre les deux hommes est riche en perspectives et en ouverture. J’aime que l’on établisse des liens entre les auteurs car cela permet de voir de quelle manière réjouissante les idées rebondissent des uns aux autres, bien souvent en s’enrichissant lors de ce parcours.

liberte belle cornuaultJ-Cornuault Mon approche de Burroughs s’est limitée à un ouvrage tant j’étais motivé, comme l’écureuil, pour sauter de « branche en branche ». Peu de ses ouvrages sont traduits en français, cet auteur étant plutôt méconnu de ce côté-ci de la grande flaque. Et puis, je pense que les livres de Cornuault, dans une problématique toute contemporaine, m’accrochent plus que ceux de Burroughs. On qualifie parfois cet essayiste de « père des écrivains de nature » (excusez-moi, mais je ne vois pas l’intérêt de parler de « nature-writing » comme le font les éditeurs… français) ; titre disputé par ailleurs puisqu’on l’accorde aussi à des auteurs comme John Muir ou Thoreau (en omettant Mary Austin au passage). J’ai quand même noté, avant de fermer la dernière page de « construire sa maison », qu’il fallait que je m’intéresse aussi à la poésie de Walt Whitman. Nombreuses sont mes lacunes dans la connaissance de la littérature progressiste américaine d’il y a un siècle, mais il y aura d’autres longues veillées d’hiver !
J’ai donc ouvert « Liberté Belle » de Joël Cornuault aux éditions Isolato, et je n’ai pas regretté mon choix. Il s’agit là d’une ode plaisante à l’évasion dans l’espace et dans le temps. Laisser derrière soi contraintes et tracas pour explorer un univers, presque à portée de main, qui ne demande qu’à se dévoiler à nous. Quelle approche plus plaisante que la marche à pied pour s’approprier un environnement géographique et humain ? Le premier texte « comment se vêtir sur les chemins », apologie de la simplicité et du confort vestimentaire pour le promeneur, m’a tout de suite fait comprendre que j’avais trouvé « chaussure à mon pied ». « Se vêtir à sa guise est un premier moment de réappropriation. Après cela, on peut se faufiler plus commodément dans les interstices, quand il s’en présente devant ou autour de soi. » Comment aurai-je pu ne pas adhérer à une telle proposition, moi qui traine depuis des décennies dans un cocon molletonné et douillet ? La paresse vestimentaire n’est pas ma seule motivation !

Appletons'_Thoreau_Henry_David Sur la vingtaine de textes du recueil, il y en a qui m’ont plus accroché que d’autres, mais peu m’ont laissé indifférent. Chose que je ne pense pas avoir encore faite, je me suis amusé à cocher, dans le sommaire, les chapitres qui me plaisaient le plus ou tout au moins avaient une forte résonance dans mon esprit. « J’ai mes entrées », « notre géographie culturelle » ou « forme et histoire des chemins de campagne » expriment vraiment de belles idées… « Où la route d’André Breton croise celle d’Henry David Thoreau » m’a servi de passerelle pour revenir une fois de plus vers Thoreau : mon choix s’est porté sur « Thoreau, Dandy crotté », toujours du même auteur, mais publié cette fois aux éditions du Sandre. Je me doutais que Cornuault allait proposer une approche originale de l’auteur emblématique de beaucoup de jeunes voyageurs bohèmes d’aujourd’hui, et je n’ai pas été déçu. L’auteur démontre que la pensée de Thoreau dépasse largement les catégories prédéfinies au sein desquelles on voudrait l’enfermer aujourd’hui. L’écrivain naturaliste américain n’est pas un saint patron de l’écologie ; son hétérodoxie, la non-conformité de sa réflexion, ne permettent pas une vision aussi réductrice de sa pensée. Le début du livre contient une intéressante redéfinition des termes « écologie », et « environnement », inexistants à l’époque où Thoreau, Emerson, Burroughs ou Muir ont rédigé leurs ouvrages. Joël Cornuault recadre avec habileté un certain nombre d’idées toutes faites qui se sont installés dans les cerveaux de nos contemporains : « Contrairement à ce que l’industrie de la communication et du divertissement, cinéma et système d’éducation accouplés, laisse supposer au public, le sentiment et la pensée de la nature ne sont pas nés dans les années 1970. Et ce n’est nullement aux Etats-Unis qu’ils furent les plus vigoureux du XVIIème au XIXème siècle. C’est dans le monde instruit européen que s’était répandu un important courant d’étude et de valorisation de la nature, animé par les poètes, les artistes et les philosophes d’une part, les voyageurs et certains savants, de l’autre, et pour autant qu’on puisse toujours les distinguer nettement en eux. » Très intéressant et surtout fort bien écrit, rien d’un jargonnage universitaire qui m’horripile souvent…

White affinites Envie, à la fin de ce vagabondage, de revenir à un autre essayiste que j’apprécie beaucoup, Kenneth White. Le passage s’est fait en douceur en commençant par l’introduction que White a écrite pour la biographie de Reclus rédigée par Hélène Sarrasin. Puis j’ai dérivé sur « la carte de Guido » et « les affinités extrêmes » aux éditions du Seuil. J’ai été un peu déçu par ces deux ouvrages, pour des raisons différentes. Pour « la carte de Guido », la présentation de l’éditeur m’a mis en appétit : « Comme tous les vrais voyageurs, Kenneth White sait que les pays, les villes et les paysages existent déjà dans les bibliothèques et les mappemondes. Découverte à Bruxelles, la très ancienne « carte de Guido », qui rassemble dans un savant désordre l’histoire, la géographie, la philosophie et la poésie d’une Europe médiévale rêvée, devient le pilote secret de ses propres explorations. » Le résultat m’a laissé sur ma faim car je l’ai trouvé trop décousu et j’ai trouvé le « fil d’Ariane » bien mince. Le second essai, par contre, m’a fait cruellement ressentir l’insuffisance de ma culture littéraire. Trop d’auteurs évoqués dans ce portrait des écrivains sur les marges extrêmes, me sont mal connus, et je n’ai pu vraiment apprécier la saveur des portraits dessinés et profiter du cheminement proposé. Je crois que je préfère les écrits du Kenneth White voyageur, comme « la route bleue », ou les « vents de Vancouver », aux essais nettement philosophiques. Du coup, j’ai décidé de faire une pause dans mon parcours et de changer radicalement d’itinéraire. Pour cela j’ai attrapé le premier « Henry Poulaille » venu sur la pile des ouvrages que j’ai récupérés après le partage de la bibliothèque d’un copain décédé il y a bientôt un an. Mais – comme on dit dans un cas pareil – ceci est une autre histoire !

Digestif : On termine cette (bien) longue chronique hautement culturelle par une citation fort à propos…

« On représente souvent la littérature comme une pyramide au sommet de laquelle il y a les grands auteurs, ceux qu’on doit absolument lire, puis tous les autres, qu’on peut oublier. Je ne vois pas vraiment les choses ainsi. Pour moi, la littérature est une sorte de trésor sans limites, une brocante où chacun peut fouiller et trouver ce qu’il veut. Il y a tant de formes différentes, tant de genres littéraires, des romans, des récits, des correspondances, des journaux, des sensibilités et des écritures différentes… Il y en a trop, certes, mais il y en a pour tout le monde. C’est une connexion mystérieuse, magique, la sensibilité d’un auteur qui rencontre celle d’un lecteur. » C’est un romancier américain, Norman Rush, qui a écrit cela : il a exprimé très clairement une idée à laquelle j’étais déjà sensible mais que je n’arrivais pas à formuler.

 

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23janvier2017

Les Socialistes préfèrent regarder vers l’Hamon

Posté par Paul dans la catégorie : chroniquettes vaseuses.

…plutôt que vers l’aValls. Il est vrai que du côté de la source le renouveau paraît possible alors qu’en direction de l’estuaire, c’est la platitude annoncée. Pour colorer le Rhône en rose, mieux vaut lâcher la poudre au St Gothard ! Celui qui espérait obtenir 49,3 % des suffrages s’est fait bananer, au moins pour cette première mi-temps, et ça me fait rigoler. Il ne suffit pas de rouler des mécaniques et de prendre des airs de toréador pour impressionner le populo de Gauche. L’intolérance au gluten n’est pas un engagement suffisant pour mobiliser les écolos (enfin pas encore… faudrait au moins être végan). Ma tante Agathe (celle qui vient des Carpathes) s’en fout, elle en pince pour le MACaRON bien moëlleux. Elle prétend que ce golden boy talentueux va révolutionner la politique. Il parait qu’il a même écrit un livre qui serait un véritable catalogue Manufrance d’idées nouvelles… Mon Oncle Absinthe préfère la tendance Castriste de la droite de l’extrême gauche et a déjà choisi le Mélenchon. Ça ne m’étonne pas : quand il était jeune il avait adhéré au Parti Communiste Marxiste Léniniste de France (des fameux gaillards !)
Ce déferlement de ON au premier tour des présidentielles m’inquiète : du Fillon au Macron, du Hamon au Mélenchon… J’espère que ces rimes riches ne vont pas pousser les Français dans les bras de la Penitude. Moi j’adore les jeux de casino, surtout les bandits manchots où l’on sort toujours perdant. Je voulais voter Tsipras (pour les sonorités divergentes) mais je n’ai pas trouvé de bulletin. Enfin, faut réfléchir quand même à cette histoire de « …on » parce qu’en faisant la fine bouche, nous, en Rhône-Alpes, on s’est retrouvé avec un Wauquiez qui vaut son pesant de cacahuètes. Le choix phonétique n’est pas forcément le meilleur.

Bref, nous voilà tous en piste pour participer au spectacle électoral 2017. La question passionne les foules, du moins celles qui n’ont pas d’autre passion : qui allons-nous insérer dans la sinistre ribambelle des apprentis dictateurs, entre Erdogan, Poutine, Trump et consorts ? Il semble que le toboggan législatif construit par Hollande nous mène droit dans le Fillon à moins qu’un dérapage de dernière minute ne nous fasse glisser dans la Penitude… Mais qui sait ? Grâce aux médias le suspens va garder toute sa saveur jusqu’à la dernière minute. Tant que ce karaoké présidentiel continuera à passionner les foules, on n’est pas sortis de l’ornière. Pourtant, les poteaux (comme aurait dit Pouget), vu l’état économico-écologico-politique de la planète, y’a du souci à se faire. Quant à délocaliser nos popotins, ça devient de plus en plus laborieux : de moins en moins de contrées étrangères me font rêver. Il y a trop d’endroit où l’on ne peut plus faire germer des haricots sans demander une autorisation administrative… Bref j’ai bien peur qu’on ait du mal à sortir du cauchemar dans lequel on s’enfonce, et ce n’est pas la pilule rose estampillée Hamon qui va m’aider. Tous ces candidats « anti-système » m’inquiètent. A part quelques distraits émules du professeur Nimbus, les gonzes qui coupent la branche sur laquelle ils sont assis sont assez rares. Il ne me reste plus qu’à renforcer la bulle de sérénité qui me tient lieu de protection rapprochée mais je crains qu’elle ne résiste aux assauts répétés de tous ces ardents défenseurs du capital et de la patrie.

Je m’arrête là ; je ne voudrais pas gâcher le suspens pour le second tour. Je voterai peut-être pour le Coréen qui a une coiffure en brosse : j’adore son jeu de scène et j’attends avec impatience une photo sur laquelle il donnerait l’accolade à son collègue blondinet made in USA.

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19janvier2017

Sainte Mère électricité, irradiez pour nous

Posté par Paul dans la catégorie : chroniquettes vaseuses.

Bien reçu le dépliant EDF faisant appel à ma citoyenneté bienveillante.

Comme je ne supporte pas qu’il fasse plus de 25 dans ma salle à manger, j’ai immédiatement embauché une armée de ratons laveurs pour actionner les 66 grille-pains et les 33 bouilloires électriques que j’ai mis en service sur mon trottoir.

Il a fallu faire quelques réglages séquentiels à cause de la puissance de mon compteur, d’autant que, en vue du prochain débat des primates, j’ai acheté une douzaine d’écrans géants…

Toute cette vapeur ; toutes ces étincelles bleues dans la nuit glaciale, c’était magique.

J’ai eu une révélation : l’électricité nucléaire est amour ; EDF est son prophète.

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18janvier2017

Dans le vide interstellaire, une note d’accordéon

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

IMG_8338 L’angoisse de la page blanche existe. Je l’ai rencontrée. Plus les chroniques s’espacent, plus j’ai de mal à me remettre à l’ouvrage. L’absence d’écriture entraîne l’absence d’écriture. Ce n’est pas que les mots ou les idées soient ailleurs, c’est qu’ils paraissent ne jamais convenir : trop futiles, trop prévisibles, inutiles, affolants… La peur de la trace que l’on laisse sur la toile… L’angoisse de n’être pas compris… l’amertume laissée par les polémiques stériles… L’envie, une fois pour toutes, d’enfouir ses mains dans les copeaux de bois, la terre du jardin, les notes de musique… Vivre sans entraves le peu qui nous reste à vivre en espérant qu’une bulle – illusoire – va nous protéger du chaos ambiant. Alors les bribes de paragraphes, les en-têtes ronflants sans lendemain ou les idées sans suite s’entassent, misérables, sur un coin du disque dur, beaucoup moins chaleureux qu’une table de bistrot.

Musique, justement… Parlons-en… Je joue de l’accordéon. Au bout de quelques années, avec la pratique désordonnée qui m’est coutumière, mais aussi l’envie de mordre dans tout ce qui me paraît appétissant, j’ai atteint un niveau de débutant convenable, sans plus. L’instrument est encore trop « apprentissage », pas assez dompté, pour que j’en tire le plaisir que j’escomptais. Mais va savoir… Je commence à improviser, péniblement, quelques phrases, revenant trop souvent sur des mélodies rabâchées qui me lassent un peu. Mais je viens quand même de faire une découverte : de la même manière que j’ai mes « livres pantoufles », mes écrivains fétiches, mes maîtres à penser sans maître, je crois que je me suis trouvé un maître à jouer, quelqu’un qui égraine des notes qui me chantent et réveillent ma mélancolie pour mieux l’assoupir.

cd-couverture-sebastien-bertrand.RMtwsTlB8CCT Hasard des rencontres de début d’année, j’écoute le CD « Traversées » de Sébastien Bertrand. C’est du diatonique pur jus, comme j’aime, traditionnel un peu, innovant beaucoup ; de ces musiques que les maniaques actuels peinent à étiqueter et jettent sans trop d’attention dans le cabas « musique du monde ». Faisons fi de ces catégories qui me gonflent car elles ne sont, bien souvent, que prétextes à hiérarchies.  Sans torturer son instrument comme le font certains lutteurs de foire, il en tire des rythmes, des enchainements de sons, qui prennent aux tripes parce qu’ils sont joués avec les tripes. Les sonorités sont nouvelles je trouve, sans que ce soit l’objectif recherché. La démarche n’est pas intellectuelle mais profondément enracinée dans la terre. Mazette, que l’on entend de belles choses du côté de l’île d’Yeu où ce nomade semble avoir posé son sac ! Musique de voyageur installé pour un temps sur un rocher, observant mer et nuages jouant à cache-cache avec les korrigans et les mouettes.

J’aime cette ambiance. Il y a symbiose avec mon humeur du moment, mais à part cela,  je ne saurais vous expliquer pourquoi, ce disque et pas un autre. Pourtant, depuis des années j’écoute des accordéonneux de tous horizons et de toutes mouvances. Des phrasés me plaisent, des instants sont magiques, mais cela n’atteint pas l’intensité ressentie en écoutant « Traversées ». Le courant passe entre cet ilien et le terrien confirmé que je suis ; même les mots simples figurant sur le livret du CD me parlent et me donnent envie de reprendre la plume, puisque je suis plus à l’aise avec ce clavier à mots qu’avec ma boîte à bretelles. Mon abonnement au journal « Trad’Mag » l’été dernier fut une belle idée, et je crois que mon univers sonore va se repeupler, tant il s’agit là d’une pépinière à belles trouvailles.

malice Ces notes d’accordéon s’ajoutent à d’autres, toutes récentes elles aussi. Il est rare que je vous parle de musique sur ce blog, laissant généralement à ma compagne le soin de vous raconter, avec ses mots à elle, des concerts à domicile que nous organisons trois fois l’an. Tout comme moi, elle peine à tenir son blog à jour : trop de choses à vivre, d’air à respirer, d’instants magiques à saisir pour avoir le temps de conter. Sans trop lui voler son propos, je vous dirai quand même que le passage de Coline Malice et de son complice Pierre Mussi, dans notre salle à manger, un samedi de ce mois, fut un pur moment de convivialité et de plaisir égoïste. Un concert pendant lequel les deux compères ont su réunir, avec talent, la poésie et la gouaille des mots avec les arpèges chromatiques de leurs deux accordéons. Heureusement que la musique vivante s’épanouit hors des hypermarchés sonores et des karaokés télévisuels. La chanson « à texte », « à parole », « intelligente » (comment la qualifier ?) se porte bien ; ce dont elle a besoin c’est de quelques oreilles disponibles de plus pour l’écouter et pour en jouir. Les artistes, contrairement à la légende, ne vivent pas que d’amour et d’eau fraiche.

Une note de musique perdue dans le vide interstellaire va peut-être me connecter à nouveau avec une réalité sociale qui me donne de plus en plus l’envie de rentrer dans ma coquille. Je n’en sais rien. Si ce n’est pas le cas, je vous raconterai au moins ce qui se passe dans cette coquille !

Remarques et considérations – Quoique lauréat du prix de l’Académie Charles Cros, le CD de Sébastien Bertrand ne se trouve pas derrière tous les buissons. Pour faciliter votre quête, sachez que la meilleure démarche consiste à se connecter sur le site de son éditeur « Daqui ». Vous pourrez, sans peine, faire l’acquisition d’un pur moment de bonheur sonore.
– la photo de Coline Malice provient de l’excellentissime site musical « tranches de scènes », que je vous invite chaudement à visiter.

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31décembre2016

Bon, bin, faut le faire hein ?

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

coquelicot

 

Faut avoir la foi pour vous envoyer des vœux pour 2017, car je crois que cette fichue année nous en réserve des vertes (enfin pas si vertes que ça) et des pas mûres (ou alors totalement avariées). Il est encore trop tôt pour crier « tous aux abris », mais pas pour réfléchir sur la façon de continuer à se battre pour que cette société de plus en plus calamiteuse change enfin, ou que s’amorce l’ébauche d’un début de changement. Face au déluge réactionnaire, religieux et militariste, qui s’abat sur nous chaque jour, raccrochons-nous à toutes les branches un peu solides qui flottent à proximité. Comme les castors, toujours prudents, consolidons nos huttes et nos barrages et rapprochons-nous de tous ceux qui regardent dans la même direction que nous plutôt que d’alimenter des conflits stériles. Nous allons avoir besoin de force ! Une pensée particulière pour les Kurdes du Rojava qui doivent affronter des adversaires de plus en plus déterminés et nombreux. Que leur enthousiasme nous serve de leçon.

On se retrouve dans quelques jours pour des considérations sur l’avenir de ce blog. Il y a du changement à venir dans la crémerie. Gaffe aux gueules de bois prolongées et portez-vous le plus mieux bien possible !

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5novembre2016

Les mutineries de Cœuvres en juin 1917

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Un long combat pour la liberté et les droits.

A l’écart des fanfares, des drapeaux et des rodomontades guerrières

Si les bombardements « atroces » d’Alep et les frappes « justifiées » de Mossoul nous en laissent le temps, nous aurons sûrement droit, à l’occasion du 11 Novembre, à une énième évocation de la grande boucherie de 14/18. Profitons de ces circonstances pour mettre en lumière certains événements qui ont tendance à rester dans l’ombre et faire sonner quelques notes discordantes dans la symphonie des clairons.

la-releve Printemps 1917 : cela fait presque 4 années que le conflit a débuté. Anesthésiés par la propagande guerrière et par une répression annoncée terrible, la grande majorité des citoyens de sexe masculin de ce pays, comme des pays voisins par ailleurs, a préféré monter au front plutôt que de s’insoumettre et de partir en cavale à l’étranger. L’enthousiasme « guerrier » commence cependant à s’émietter un peu : 500 désertions en 1914, 2433 en 1915, 8924 en 1916, et déjà plus de 15 000 pour les six premiers mois de l’année 1917. Cette statistique ne prend pas en compte les insoumis, c’est à dire ceux qui ont refusé d’être incorporés dans leur régiment. Si le moral des troupes est au plus bas, la colère est croissante et de plus en plus difficile à contrôler pour un état-major composé en bonne partie d’incapables (des survivants de la précédente aurait dit Vian !). Les soldats ne sont ni idiots, ni abrutis par l’alcool au point de ne pas se rendre compte que les hauts gradés les envoient se faire tuer pour rien. Une tranchée prise, perdue, reprise, reperdue et ce sont quelques milliers de bonshommes qui gisent sur le sol les yeux tournés vers un ciel ne leur offrant plus aucune espérance, plus aucun avenir. Les combats du Chemin des Dames (déjà contés dans ces colonnes) ont été un échec cuisant et meurtrier. Cela n’empêche aucunement Nivelle, le successeur de Joffre, de vouloir continuer cette politique d’offensive. Un galon à gagner toutes les mille, dix mille, cent mille… victimes !

fca_conscrits Une autre affaire se déroule à l’arrière du front en cette mi-temps d’année et participe à la démoralisation des troupes  : celle des passeports pour Stockholm. Une conférence de l’internationale des partis socialistes contre la guerre doit avoir lieu en Suède, à Stockholm. C’est la troisième du genre. La précédente a eu lieu à Zimmerwald en Suisse, en 1916. Un certain nombre de délégués français ont demandé au gouvernement un passeport pour pouvoir assister à cette réunion qui suscite de grands espoirs parmi les militants ouvriers. Ce droit leur est refusé au mois de juin 1917 et entraine la sortie de la SFIO de l’Union Sacrée. A part quelques marchandages politiques, la SFIO n’ira guère plus loin dans son action d’ailleurs, mais il faut dire que le PS de l’époque est divisé en trois courants : pour la guerre à outrance, en paroles et en actes / contre, en paroles et pour, en actes / totalement opposé. Ce dernier courant est plutôt minoritaire alors que le premier domine le parti. Au congrès de Zimmerwald, en 1915, seuls deux socialistes français participent : Merrheim et Bourderon. Mais, en 1917, alors que le courant des opposants s’est renforcé, aucun délégué français ne participera au congrès de Stockholm. Le gouvernement a fait le nécessaire. Beaucoup de soldats espéraient que cette mobilisation internationale pourrait hâter l’issue du conflit. La désillusion est grande et provoque la colère des plus politisés. De plus en plus de poilus se demandent dans l’intérêt de qui ils se battent. Ils pourraient aussi se poser la question de « qui les trahit ? » Lorsqu’il conduit une vaste campagne de répression contre les ouvriers en grève, au printemps 1918, Clémenceau peut s’appuyer sans inquiétude sur la direction de la SFIO. Toute ressemblance… patati et patata…

memoirmutin1 C’est dans ce contexte que débute la vague de mutineries dans les environs de Soissons. L’épisode de Cœuvres n’est qu’une révolte parmi d’autres, mais ce qui la distingue cependant c’est son ampleur, puisque l’on dénombre plusieurs centaines de mutins. Le 1er juin, le camp où est cantonné le 370ème est traversé par un convoi de camions. Ce sont les hommes du 129ème et du 36ème d’infanterie qui sont retirés vers l’arrière du front après s’être révoltés. Ceux du 370ème, en repos depuis quelques jours seulement, doivent remonter dans les tranchées pour les remplacer. Dans les camions, les poilus agitent des drapeaux rouges, chantent « l’internationale » et hurlent des slogans hostiles à la poursuite des hostilités (rapport du caporal Damiron). « Ce n’est pas sur Berlin qu’il faut marcher mais contre Paris. Si vous n’êtes pas des lâches, vous n’irez pas au front…». De tels propos provoquent un mouvement de révolte dans le cantonnement. De petits groupes se forment ; les murmures se font clameurs ; deux compagnies, puis une troisième du 370ème RI ne veulent pas mourir pour rien eux non plus. Le 2 juin, ils refusent d’obéir aux ordres de l’état-major et organisent la révolte. Suivant l’exemple des « soviets de députés de soldats » élus dans les régiments russes, ils élisent des délégués et forment un comité révolutionnaire chargé de maintenir la discipline dans le régiment. Les mutineries sont fréquentes et les informations circulent même si l’état major fait tout ce qu’il peut pour verrouiller l’information. Il est difficile de reconstituer le fil exact des événements tant les sources sont morcelées et contradictoire. L’organisation de l’appareil militaire est complexe également. Il faut se baser sur les journaux de marche et sur des rapports souvent partisans qui tendent à minimiser les faits quand ils ne les dénaturent pas complètement. Les témoignages des soldats impliqués sont rares, et pour cause !

dessin1919mortspourtuerlaguerre Le 3 juin, une colonne de mutins se forme et se dirige vers Missy au bois. Ils veulent rejoindre leurs camarades du 17ème à Soissons (1), car ils ont appris que ceux-ci également ont dressé l’étendard de la révolte. Ils sont arrêtés dans leur mouvement à la gare de Berzy-le-sec, par un bataillon du 5ème RI sous les ordres du Prévôt du Corps d’Armée. Les mutins s’installent dans le village de Missy où ils sont assiégés par la cinquième brigade de cavalerie.  Le même jour, le restant du régiment est transféré au front, mais 400 soldats sont aux « abonnés absents », ce qui représente quand même 20% de l’effectif complet. Les mutins prennent le contrôle du village de Missy et y installent leur propre « gouvernement révolutionnaire ». Ils vont tenir 5 jours avant de se rendre. 23 d’entre-eux, considérés comme des meneurs sont enfermés en cellule à la prison de Soissons. 393 autres soldats sont emmenés en camion au camp d’évacuation de prisonniers de guerre de Vaux, près de Compiègne. Comme d’habitude, la sélection des meneurs se fait de manière tout à fait arbitraire. Il s’agit d’intimider et non de chercher à rentrer dans le détail des faits. Trente et un conseils de guerre ont lieu. Dix-sept soldats sont condamnés à mort ; les autres sont condamnés aux travaux forcés.  Une seule peine de mort est exécutée (2) : le soldat Joseph-Louis Ruffier du 370ème, originaire du Rhône, est fusillé à St Pierre l’aigle le 6 juillet (3).

general_franchet_d_esperey_en_1916_dans_le_petit_journal Pour l’état-major, il n’est question que de complots pacifistes ! Aucune raison de remettre en cause les choix stratégiques… Voici ce que répondit le Général Franchet d’Esperey au député Henri Gallichet qui venait de témoigner, devant le parlement, de la mutinerie de Soissons. Pour lui il s’agit d’ « un véritable complot organisé qui tend à dissoudre toute discipline… Les meneurs étaient en relation à Paris avec des agents louches de désordre. L’enquête a démontré que les promoteurs de la rébellion projetaient de s’emparer d’une gare et de se faire transporter par chemin de fer à Paris pour y soulever la population contre la guerre. La révolution russe doit servir de modèle… Les troupes sont tenues en état de surexcitation continuelle par les journaux remplis de détails sur les évènements de Russie, par les relations d’incidents parlementaires hostiles aux généraux, par les exagérations pessimistes… Pourquoi ferme-t-on les yeux ? Pourquoi ne réprime-t-on pas ? Cela cessera ou nous n’aurons plus d’armée, et l’ennemi, en cinq jours, pourrait être devant Paris ! »
Pour Nivelle aussi, c’est la propagande venue de l’arrière qui démoralise les soldats et non ses ordres aberrants : « Depuis plus d’un an, des tracts, brochures, journaux pacifistes parviennent aux armées. On en découvre davantage en quinze jours qu’on n’en saisissait en trois mois, en 1916… Ils sèment le doute quant à la justice de la cause pour laquelle les soldats se battent. Ils font l’apologie de l’Allemagne, affirment l’impossibilité de la victoire, et prétendent que la paix seule résoudra les problèmes du charbon et de la vie chère. D’aucuns renferment les plus dangereuses indications et les pires conseils… Ces factums entament l’esprit d’offensive  des combattants, les énervent, les découragent […] Il y aurait lieu de saisir les tracts dans les imprimeries qui les tirent, d’interdire les réunions où les discussions ne se limitent pas à des questions strictement professionnelles, de supprimer le journal révolutionnaire russe Natchalo, d’empêcher les menées de Sébastien Faure, Merrheim, Hubert et de la douzaine d’agitateurs qui les appuient, de briser la propagande pacifiste et d’exiger un travail normal dans les usines de guerre et les arsenaux. »

pathe-journal Après cet épisode agité, le 370ème va poursuivre sa trajectoire militaire comme si de rien n’était. Les événements relatés ici ne figurent même pas dans le journal de marche du régiment publié en 1919. Seuls les faits « héroïques » y sont consignés. En juin et juillet 1917, le régiment alterne, semaine après semaine, les engagements au front et les pauses à Missy. Sur ordre du Grand Quartier Général, le régiment est dissous le 30 octobre de la même année.
Officiellement, près de mille soldats français ont été passés par les armes pendant la première guerre mondiale, mais cette macabre comptabilité ne recense pas les exécutions sommaires et les bavures pas toujours accidentelles (tirs d’artillerie volontairement trop courts pour obliger les soldats à quitter les tranchées par exemple). Ces derniers faits sont difficiles à prouver et permettent d’améliorer les statistiques. Sur ce, je vous laisse le plaisir de suivre les défilés et cérémonies du 11 novembre. Ce jour là, je ne peux pas, je vais relire « les mémoires d’un insoumis » d’Eugène Cotte, histoire de vous en causer dans une prochaine chronique littéraire.

Post-Scriptum – ce texte n’est pas qu’une feuille supplémentaire ajoutée aux « pages de mémoire ». S’il a pour objectif de nourrir votre curiosité, il a pour objet principal de démontrer l’absurdité de toutes les guerres. La violence est parfois nécessaire mais elle est le plus mauvais moyen d’émancipation que nous ayons à notre disposition. On ne pourra construire une société sur des bases nouvelles que le jour où toutes les vies humaines pèseront le même poids sur la balance. Que ceux qui n’ouvrent la bouche que pour éructer leur haine du voisin la ferment pour un bon moment. J’emmerde ceux qui trouveraient une quelconque connotation religieuse à ce discours, car aucune religion ne met cet axiome en pratique, même si certains de ses représentants se gargarisent avec tous les matins.

 

Notes – (1) eh oui ! il s’agit du fameux 17ème, celui qui a refusé de tirer sur les vignerons révoltés du Languedoc en juin 1907 à Montpellier… (2) L’état-major, visiblement, ne souhaite pas envenimer une situation déjà bien explosive sur le front. Les pelotons d’exécution opèrent moins souvent qu’en 1914. (3) Sa fiche n’est pas accessible sur le site « mémoire des hommes » au ministère des armées.

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