3juillet2008
Posté par Paul dans la catégorie : Au temps d'il y a longtemps.
Lors de son troisième voyage en Nouvelle France, Samuel de Champlain remonte le fleuve Saint-Laurent avec l’intention de trouver un site favorable où il pourrait installer un comptoir d’échanges de fourrures permanent. Les Français font déjà du commerce avec les Indiens Montagnais, Hurons et Algonquins. Le navire de Champlain, le Don-de-Dieu, fait escale à l’emplacement actuel de Tadoussac, puis le navigateur continue son périple, en barque, jusqu’à un endroit qu’il a repéré précédemment, où le cours du fleuve devient plus étroit. La présence d’un promontoire boisé présente aussi l’avantage de pouvoir établir un campement permanent relativement facile à défendre. Les Indiens Montagnais acceptent la présence des colons français sur cette partie de leur territoire. Champlain décide donc d’établir en ce lieu son nouvel établissement qu’il nomme “l’Abitation de Québec”, sans faire preuve de beaucoup d’imagination puisqu’il emprunte le nom aux autochtones (”détroit” se dit Quebec dans la langue des Indiens Micmacs). Le terme de “village” peut difficilement s’employer pour qualifier le nouveau comptoir, qui ne comporte que trois maisons en bois à deux étages, établies autour d’une cour fermée par une palissade. Les logements sont construits au pied de la falaise, sur une pointe étroite qui s’avance vers le fleuve. Le dispositif défensif est complété par un fossé, un pont-levis et deux plateformes à canon. Un bien modeste début pour la future capitale historique de la Province de Québec. Mais les dés sont jetés, et à partir de cette date, un certain nombre de colons français vont “prendre racine” au bord du fleuve majestueux.
Ces pionniers sont une trentaine, uniquement des hommes. Dès leur installation, les ennuis commencent : une tentative d’assassinat est préparée contre Champlain, par quelques hommes du groupe, soudoyés par les Basques rencontrés à Tadoussac ; ceux-ci ne veulent pas que les commerçants de Rouen, qui ont financé l’expédition, s’approprient le monopole de la traite. Le complot est découvert, et son chef est pendu. Pont-Gravé, l’un des accompagnateurs de Champlain, rentre en France en Septembre, emportant avec lui une importante cargaison de fourrures et les trois autres associés de la conspiration. Les colons ne sont plus que 28 et ils se préparent à affronter la saison froide. Le premier hiver dans la colonie est terrible… Faute sans doute d’être assez attentifs aux conseils donnés par les Indiens, les nouveaux arrivants vont payer un tribut élevé au scorbut et à la dysenterie :17 morts en quelques mois. Les onze survivants devront attendre le mois de juin de l’année suivante pour être ravitaillés, par un bateau venu de France et transportant armes, outils et nourriture. Samuel de Champlain fait partie des survivants. Dès les premières années de leur installation à Québec, les Français vont être impliqués dans les guerres entre les tribus indiennes : alliés aux Montagnais et aux Hurons par le traité qu’ils ont signé avant de construire leur comptoir, ils vont devoir combattre les Iroquois. Les Anglais, de leur côté, poursuivent leur propre activité d’exploration et commencent à s’installer dans la région. Tous les éléments d’un futur conflit se mettent en place, mais ceci est une autre histoire !
A Québec, les premiers bâtiments en pierre, marquant la première étape importante du développement de la future capitale, ne seront construits que 15 ans après la fondation, ce qui indique bien l’incertitude qui pèse sur le comptoir pendant les premières années. Le rôle de Samuel de Champlain dans le développement de la colonie française est considérable. Sans le travail de “lobbyiste” qu’il a effectué auprès de l’administration et du Roi, le premier établissement français durable n’aurait probablement pas survécu. A sa mort, le jour de Noël 1635, Champlain a effectué vingt-trois traversées de l’Océan Atlantique et parcouru plus de 35 000 kilomètres en canot et en bateau. Il a également rédigé quatre livres, compte-rendus de ses voyages, illustrés de cartes et de dessins. Tout ce travail a pour but de motiver la noblesse et la bourgeoisie commerçante de métropole à investir dans cette province de Nouvelle France, une entreprise qui paraît, à l’époque, bien éloignée et bien risquée. En 1627, lorsque le Cardinal de Richelieu témoigne enfin de l’intérêt royal en créant la “Compagnie des Cent Associés” ayant pour mission de peupler la Province, la population française résidant au Québec s’élève à une centaine de colons répartis entre l’Abitation de Quebec et l’Acadie. Si l’on tient compte du fait que le voyage de découverte de Jacques Cartier a eu lieu presque une centaine d’années auparavant (1534-1535), on ne peut pas dire que la traversée de l’Atlantique ait motivé nombre de nos concitoyens ! Il faut dire que les motivations des immigrants sont parfois contradictoires : ceux à qui profite la traite des fourrures (trappeurs et négociants) ne veulent pas être trop nombreux à se partager le pactole ; ceux qui viennent valoriser le patrimoine agricole ont intérêt à arriver massivement@ pour peupler le pays, quant aux missionnaires, ils s’intéressent principalement aux “Sauvages”.
Ces premiers colons du Québec, qui sont-ils alors précisément ? La plupart d’entre eux sont originaires de l’Ile de France, de la Normandie, du Poitou ou de l’Anjou, plutôt les régions du Centre et de l’Ouest. Les documents d’archives sont suffisamment complets pour permettre d’en nommer beaucoup et de connaître la singularité de leur destin, au fil des années. En 1617, par exemple, un certain Louis Hébert, apothicaire à Dieppe, s’embarque pour la Nouvelle France ; son épouse, ses trois enfants et son beau-frère l’accompagnent : il est le premier chef de famille à vivre non de la traite, comme ses prédécesseurs, mais de ses cultures. Lorsqu’il arrive, la colonie ne comporte encore qu’une cinquantaine d’habitants, alors qu’elle a été fondée il y a huit ans. De 1629 à 1632, l’Abitation de Québec passe aux mains des Anglais. Lorsque les Français reprennent possession des lieux, il faut tout reconstruire, mais le peuplement du comptoir va s’accélérer et les nouveaux colons vont s’installer dans les terres le long du Saint-Laurent. En 1634, un dénommé Robert Giffard embarque à Dieppe. Il est titulaire d’un contrat de la toute nouvelle Compagnie des Cent Associés, qui lui accorde un vaste territoire, sous réserve qu’il en assure le peuplement. Il convainc plusieurs de ses compatriotes artisans de le suivre dans son aventure : Jean Guyon, maçon, Zacharie Cloutier, charpentier, une quarantaine de colons, originaires du Perche, l’accompagnent. Ce sont des familles complètes qui émigrent, en échange d’une promesse de donation de terre… Les exemples de départs groupés d’un même village, d’une même région, sont assez nombreux. Certains, comme Robert Giffard, ne partent pas totalement vers l’inconnu, ayant eu déjà l’occasion d’effectuer un voyage au Québec quelques années auparavant, en tant que marins sur les bateaux de Champlain.
Il n’y a pas que des militaires ou des artisans qui s’installent dans la nouvelle Province. Dès 1615, les premiers missionnaires, chargés d’évangéliser les populations locales, débarquent également. Ils appartiennent à l’ordre des Récollets. Quelques années plus tard, ce sont les Jésuites qui s’intéresseront également à cette noble mission d’inspiration divine. Dans la charte des Cent-Associés, il est dit que “… les Sauvages qui seront amenés à la connaissance de la foi et en feront profession, seront censés et réputés naturels Français et comme tels pourront venir habiter en France, quand bon leur semblera, et y acquérir, traiter, succéder et accepter donations et légats, tout ainsi que les vrais regnicoles et originaires Français…” Les exemples de colonisation de provinces ou de villages français en métropole par les Hurons, sont, à ma connaissance, restés relativement rares ! Sans doute, leurs rapports ultérieurs avec les arrivants en Nouvelle France ne leur ont-ils pas donné envie d’en savoir plus sur l’origine de leurs nouveaux voisins… Il serait amusant d’imaginer un renversement du cours de l’histoire !
De nombreuses cérémonies marquent le “quatre-centième” à Québec. La ville a laissé à Montréal le rôle de capitale administrative et économique, mais elle reste la capitale historique de la Province. Les francophones y sont largement majoritaires, et les vieux quartiers de la ville, très agréables à visiter, ne manquent pas de rappeler les liens très forts qui ont existé et existent toujours entre nos deux pays. Plusieurs personnalités politiques françaises ont d’ailleurs fait le déplacement pour participer aux cérémonies officielles. Cette commémoration est aussi l’occasion pour les citoyens du Québec de revisiter leur histoire et de faire le bilan de leurs rapports, pas toujours faciles, avec les Indiens, premiers “vrais” habitants de la Province.
NDLR : pour ceux qui veulent toujours “tout” savoir ! Louis Hébert est mort en Janvier 1627. Il a fait une mauvaise chute en dérapant sur la glace. Voici ses dernières paroles : “je meurs content, puisqu’il a plu à Notre-Seigneur de me faire la grâce de voir mourir des sauvages convertis. J’ai passé les mers pour les venir secourir plutôt que pour aucun intérêt particulier, et je mourrais volontiers pour leur conversion, si tel était le bon plaisir de Dieu. Je vous supplie de les aimer comme je les ai aimés et de les assister de tout votre pouvoir. Dieu vous en saura gré et vous en récompensera en paradis… Ils sont créatures raisonnables comme nous. Par vos bons exemples, par vos prières, il faut leur apprendre à le connaître.”
28juin2008
Posté par Paul dans la catégorie : l'alambic.
L’interview de Fred Vargas que j’ai lue l’autre jour sur le site de L’Express m’a fait bien plaisir et elle m’a en même temps rasséréné (dans la mesure où, à mes yeux, Fred Vargas est loin d’être n’importe qui !). Le mépris dans lequel certains intellectuels tiennent le roman policier ou le roman fantastique (au sens large, SF ou historique - je crois que je pourrais dire d’ailleurs le roman “populaire” dans son ensemble) finissait presque par m’intimider et j’hésitais de plus en plus à exprimer à (trop) haute voix mon goût prononcé pour un certain nombre d’œuvres appartenant à l’un ou l’autre de ces deux genres littéraires. Je ne m’étais pas encore remis, bien que deux ans au moins se soient écoulés, de la lecture de ce texte d’un journaliste du “Monde Diplomatique” (journal pour lequel j’avais parfois à l’époque de fortes sympathies), condamnant de façon péremptoire la littérature policière comme “sous-littérature” et qualifiant les lecteurs qui s’abaissaient à ce vice comme étant des “non-lecteurs”, ou tout au moins des lecteurs “fragiles” en train de “s’offrir une dernière étape romanesque avant la sortie” (de la lecture sérieuse à ses yeux). Ce Monsieur s’appelait Pierre Lepape, si mes souvenirs sont bons, et son analyse à l’emporte-pièce, moi qui me considère comme un lecteur acharné, m’avait quelque peu ébranlé ! Si lire consistait à se pencher avec des binocles et un air constipé sur le dernier prix littéraire (Femina, Goncourt ou autre “choix des libraires”) ; si lire c’était considérer que “hors des grands classiques, il n’y avait point de salut”, alors ce Monsieur Lepape avait certainement raison, je n’étais plus lecteur. Heureusement qu’en plus il n’était pas curé ce Monsieur et que je n’ai jamais été obligé de lui confesser qu’il m’arrivait (parfois) de “lire” des BD… Comme Pepe Carvalho, le héros de Montalban, il ne me serait plus resté qu’une alternative : allumer ma chaudière avec les “bijoux” de ma bibliothèque. Excusez cette réaction un peu épidermique, mais j’ai horreur des gens qui mettent tout et n’importe quoi dans le même panier, puis étiquètent sans discernement et condamnent sans appel… Comme s’il y avait un quelconque point commun entre Tony Hillerman et Gérard de Villiers…
J’apprécie quelques auteurs de romans dits classiques, mais relativement peu, trouvant que beaucoup de ces gens n’ont rien d’autre à dire qu’à parler d’eux-mêmes, qu’ils n’ont comme fil conducteur que la découverte contemplative de leur nombril, et que leurs problèmes introspectifs m’indiffèrent totalement. J’essaie de ne pas avoir d’a priori, mais c’est parfois difficile. Je ne saurais en tout cas pas expliquer facilement pourquoi certains auteurs ont trouvé grâce à mes yeux : peut-être parce que la rencontre s’est produite au bon moment et que la trame de leurs livres échappait peut-être à certains poncifs. Quand j’ai lu Fred Vargas (que j’apprécie et que j’estime beaucoup) expliquer que “à partir de la seconde moitié du XXème siècle on est entré dans une phase de pauvreté littéraire assez spectaculaire”, que cela explique “le grand reflux vers le roman policier, à partir des années 1970, une littérature où les gens pouvaient vraiment lire une histoire et non les problèmes existentiels de l’auteur” et que “le besoin de se raconter des histoires est le propre de l’homme”, je ne pouvais qu’applaudir des deux mains. Je cous conseille d’ailleurs de lire cette interview dans lequel, en quelques paragraphes, elle aborde pas mal de problèmes importants (dont, au passage, ceux de son engagement politique et de l’extradition de Cesare Battisti). Maintenant que je suis passablement décomplexé, je peux vous parler, sans aucune retenue, de la “sous-littérature” dans laquelle je me vautre. Je vais passer définitivement à la trappe les poncifs du “commissaire du peuple en gondole de librairie”, pour vous parler, tout de suite, de deux autres commissaires en gondole, originaires, en ce qui les concerne, de la cité des doges.
Deux séries policières se déroulent à Venise et présentent de nombreux parallèles, tant dans le caractère de leur personnage principal que dans le déroulement assez complexe des enquêtes et leur dimension sociologique. Leur différence principale se situe dans le contexte historique. Brunetti, le commissaire de Donna Leon, n’aurait sans doute jamais eu l’occasion de rencontrer le comte Tron, de Nicolas Remin. Le premier évolue dans la société vénitienne contemporaine ; le second habite la cité des doges à l’époque de l’occupation autrichienne, de l’impératrice Sissi et de son auguste époux François-Joseph. Un siècle et demi sépare nos deux héros ; ils sont pourtant confrontés à des problématiques singulièrement ressemblantes. Tous deux ont des liens avec la haute société aristocratique et fortunée de la ville, mais n’ont pas ou plus les moyens financiers d’en faire vraiment partie. Tous deux font sans cesse l’expérience douloureuse du papillon qui se brûle les ailes en s’approchant trop de la flamme de la bougie. Dans la Venise contemporaine, il n’est pas bon de se frotter de trop près au pouvoir politique, aux barons de l’économie corrompus, aux trafiquants de la Mafia qui ont leurs entrées partout. Dans la bonne société du XIXème siècle, les enquêtes s’arrêtent à la porte des palais, à l’entrée des bureaux militaires, ou au seuil des demeures luxueuses de l’occupant autrichien. Les chefs sont serviles, carriéristes et soumis au bon vouloir de leur hiérarchie. Le policier n’est toléré que tant qu’il traque le crime dans les milieux populaires, arrête les voleurs à la tire, les immigrés clandestins et ne s’occupe pas des manigances de ceux qui gouvernent.
Je ne m’étalerai pas longuement sur les œuvres de Donna Leon qui sont déjà anciennes et plutôt bien connues par les amateurs du genre. Son commissaire Brunetti est le héros d’une bonne douzaine de romans. L’univers familial et professionnel dans lequel il évolue s’enrichit au fil des pages. Son épouse, Paola, descendante “rebelle” de l’aristocratie vénitienne, joue un rôle important dans plusieurs enquêtes, quand elle n’en est pas elle-même à l’origine. Les discussions entre mari et femme ou les débats passionnés avec leurs enfants, adolescents, ne manquent d’ailleurs pas d’intérêt et Donna Leon a su donner beaucoup d’humanité à ses personnages. Les thèmes choisis pour les enquêtes sont souvent des thèmes d’actualité : trafics mafieux, immigration clandestine, réseaux de prostitution, blanchiment d’argent… Le tout traité avec un savoir faire indéniable et une bonne connaissance des dossiers. Les coups de griffe ne manquent pas même si, dans sa façon d’écrire, l’auteure témoigne d’un attachement profond à l’Italie et surtout à la ville de Venise. “«Venise est belle, les gens y sont aimables: ma vie est ici. J’aime le caractère vénitien, ni exubérant, ni amical, ni heureux: sobre.» Donna Leon, quoique née dans le New Jersey, habite la sérénissime cité des doges depuis 1966. Ses romans ne sont pas traduits en Italien, “pour préserver ma tranquillité” répond-elle lorsqu’on lui demande pourquoi…
L’œuvre de Nicolas Remin, (auteur d’origine allemande) est beaucoup moins connue en France. La traduction de deux de ses titres et leur publication dans la collection “Grands-détectives”, chez 10-18, est toute récente. Je viens de terminer leur lecture et j’avoue que j’ai beaucoup apprécié les deux titres, “L’impératrice lève le masque” et “Les fiancés de Venise”. J’étais un peu réticent au départ car j’avais des doutes sur ma capacité à me replonger dans le décor vénitien en faisait abstraction de Brunetti dont je suis un fan. Le résumé faisait référence à l’impératrice Sissi et à la cour de l’empereur d’Autriche… une thématique historique qui me laissait un peu de marbre. Et puis, j’ai lu un chapitre, deux chapitres et j’ai été “happé” par l’histoire et son suspens. L’intrigue du premier récit était bien construite ; les personnages avaient une certaine profondeur et on avait envie de s’intéresser à leur cheminement, le style plutôt alerte de l’auteur a fait le reste. J’écris cette chronique : je viens de terminer le tome 2 et j’attends la suite. Une lecture délassante pour l’été. Si vous ne connaissez aucun des deux auteurs, emportez quelques volumes de Donna Leon et au moins le premier des enquêtes du commissaire Tron. Si vous aimez le polar “sociologique” mais pas trop désespéré, vous apprécierez, je pense.
NDLR : avec l’été, la chaleur et la paresse ambiante, les nombreux visiteurs et visiteuses dans notre petit palais, je ne vous garantis pas un fréquence de chroniques très régulière. Je voudrais, de plus, mettre une dernière touche à la réalisation de mon site internet, et j’envisage de vous proposer une “histoire de l’Oncle Paul” en plusieurs épidsodes (je crois que ça s’appelle un feuilleton). Il paraît, pour finir, que “travailler plus ou moins” n’aura pas d’effet sur ma rémunération pour les mois qui viennent, alors, soyez à la fois patients et indulgents !
26juin2008
Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....
Je ne connais pas grand chose de l’histoire de cette malle. Elle appartenait à mon grand-père. Elle a une centaine d’années. Il ne s’agit pas d’une réalisation prestigieuse, d’un ornement quelconque mais d’un simple objet utilitaire. Sa facture est sobre mais robuste : quelques planches de sapin assemblées soigneusement avec des “queues d’aronde” dans les angles, une serrure toute simple dont, bien entendu, la clé a été perdue. Un travail fait à l’économie : seuls les panneaux visibles sont rabotés. Le plancher est brut. Les nombreuses marques de coups, les rayures imprimées à la surface du bois, montrent qu’elle a beaucoup servi. Ma mère pensait que son père l’avait peut-être utilisée, pendant la grande guerre, pour ranger ses effets personnels. Le coffre précieux l’avait ensuite suivi dans ses déplacements de bureau en bureau car mon grand-père travaillait dans les Ponts et Chaussée et changeait d’affectation en fonction de ses promotions : il avait arpenté l’Isère de long en large, de Valbonnais dans les Alpes, à Crémieu en Bas-Dauphiné, en passant par Saint-Geoire en Valdaine. C’était l’époque où l’on pouvait commencer sa carrière en bas de l’échelle, puis gravir peu à peu les échelons et terminer ingénieur. Ce n’étaient pas les diplômes qui comptaient, mais l’expérience et le sens des relations humaines. Le “chef” avait un jour poussé la brouette et il avait suffisamment d’humilité pour s’en souvenir le jour où il envoyait ses “subordonnés” pelleter des graviers pour boucher les ornières.
Dans cette malle qui a maintenant rejoint mon “cabinet des curiosités“, je range toute une collection de vieux ouvrages ayant appartenu à ce grand-père que j’ai peu connu puisqu’il est mort lorsque j’avais trois ans. Les souvenirs que j’ai de lui proviennent essentiellement des photos que j’ai pu apercevoir dans les albums familiaux, ou de la lecture des cartes postales qu’il envoyait du front à son entourage. Quelques vieilles cartes d’état-major appartenant à son “trésor” sont venues grossir la pile. Un autre parent, curé celui-là, a fourni de quoi compléter cet échantillon de bibliothèque ancienne… Ce n’est pas que les sermons de Bossuet soient mon livre de chevet, mais quitte à conserver des traités sur l’art de la voierie… Parmi ces vieux ouvrages, figurent également une édition des œuvres théâtrales de Molière (celles-ci n’appartenaient pas à l’arrière-arrière-grand-oncle curé !) et une vie du bon chevalier Bayard, notre “héros dauphinois” (là je ne connais pas le propriétaire !). Lorsqu’on ouvre la malle, une odeur très particulière se dégage, celle que produisent les vieilles reliures de cuir et le papier lorsqu’ils sont renfermés.
Deux gros livres exceptionnels à mes yeux complètent cet assortiment singulier : il s’agit de collections de revues reliées. Le plus encombrant des deux c’est un volume du “petit journal illustré” (1898, 1902, le tournant du siècle précédent). Un numéro par semaine et à chaque fois une couverture mélo, toute en couleurs, qui ferait la joie des télespectateurs du journal de 20 h sur TF1 : cela va du “Triple assassinat rue des sorbiers” à “crime sordide à la sortie du bal” en passant par quelques évènements de politique nationale ou internationale, genre “le Tsar admirant notre nouveau canon aux manœuvres de l’Est”. Il est clair que, comme beaucoup de médias actuels, le “petit journal” faisait son beurre dans le sordide ! L’autre revue, plus ancienne, s’intitule “le magasin pittoresque”. Elle témoigne d’un niveau “culturel” nettement plus élevée que “le petit journal”. Le sommaire comporte des études historiques, géographiques, des nouvelles, et des articles techniques concernant les inventions. On y trouve côte à côte un “traité” sur la façon de nouer et de réparer les filets de pêche et une présentation de la collection des antiquités américaines au Musée du Louvre. C’est un peu “la feuille charbinoise” version années 1853-1854, avec Proudhon en moins parmi les rédacteurs ! Les illustrations au trait, sont extrêmement fines et de très bonne qualité. Les photos que j’en ai prises ne permettent pas vraiment d’apprécier l’excellente facture.
Le trésor de la malle ne date pas que d’il y a un siècle ou plus. D’autres objets sont venus le compléter depuis, afin qu’il soit digne de figurer dans mon cabinet de curiosités. L’âge n’est pas le seul critère de sélection et il n’y a pas que des livres. J’y ai ajouté par exemple une collection de flûtes à bec en tous genres dont je ne joue plus depuis longtemps, une pièce de monnaie trouvée dans le jardin et qui date quand même de Louis XVI, une épinette des Vosges achetée lorsque j’étais au point culminant de ma période “folk”… Rassurez-vous, je ne thésaurise pas les dents de lait, les “doudous” des enfants ou les pelotes de réjection des chouettes de la grange ! Par contre, j’envisage d’y remiser quelques vieilles tuiles couvertes de symboles bizarres récupérées sur les toits du voisinage avant qu’un charpentier trop zélé ne les jette à la benne. Je suis certain qu’elles proviennent de la tuilerie qui existait autrefois dans mon hameau, tuilerie dont il ne reste aucune trace et dont personne n’est capable d’indiquer l’emplacement (pour l’instant, car j’ai transmis le dossier à Hercule Poirot !).
J’avoue que je ne sais pas trop pourquoi je garde tout ça, car j’ai plutôt tendance à jeter beaucoup et parfois trop vite… J’ai exprimé, dans l’une de mes anciennes chroniques, la fierté que j’avais de descendre d’une longue lignée de paysans, d’ouvriers, de gens du peuple dont le seul “embourgeoisement” a été de devenir instituteur ou maire du village. Ce qui m’a marqué aussi c’est le fait que tous ces gens n’ont bien souvent laissé, comme trace de leur vie de labeur, qu’une date de baptême et une date de décès sur un registre municipal ou paroissial. Nul ouvrage ne conte leurs exploits militaires, leurs prouesses commerciales ou leur arrivisme politique. Peut-être est-ce dû au fait qu’il me reste si peu de souvenirs “matériels” que je suis aussi attaché à ces quelques objets. Finalement, ce sont mes racines, et je ne crois pas que ce soit une tare d’être enraciné quelque part pourvu qu’on ne se serve pas de ce prétexte pour massacrer ses voisins. Quelqu’un a construit la maison où nous habitons et c’est sans doute l’un de mes ancêtres qui l’a fait, je ne sais pas quand. Peut-être, un jour, cette maison disparaîtra-t-elle… On s’installera ailleurs : le monde est vaste et j’espère que ce jour-là quelqu’un nous laissera une petite place pour poser nos meubles. Nous avons d’ailleurs acheté un coffre au début de notre vie commune : il a été fabriqué par un artisan du Queyras et il est orné de sculptures traditionnelles. C’est un peu plus qu’un meuble utilitaire… Nos enfants pourront sans doute y entasser quelques trésors…
25juin2008
Posté par Paul dans la catégorie : Feuilles vertes; le verre et la casserole.
Je m’aperçois que la Saint-Jean est passée et que j’ai oublié ce jour-là de vous parler du noyer, arbre des plus communs en Dauphiné, surtout dans l’Isère et dans la Drôme. Pourquoi vous entretenir du noyer le jour de la Saint-Jean ? Eh bien parce que c’est la période idéale pour ramasser les fruits afin de préparer ce délicieux breuvage qu’est le vin de noix. Si, comme moi, vous n’avez pas profité de la journée la plus longue pour faire cette cueillette, il est encore temps de réparer votre oubli. Il faut que les noix ne soient encore pas trop grosses et que la coquille qui deviendra du bois soit encore bien verte. C’est le moment où l’équilibre des parfums est parfait. Si vous attendez trop longtemps, votre apéritif sera amer et peu agréable à boire. La recette de base est simple : 40 noix, 40 jours, 5 litres de vin (rouge ou blanc selon les endroits), un litre d’eau de vie neutre (eau de vie pour fruits). Les noix sont coupées en morceaux et le sucre n’est ajouté qu’en fin de macération lorsqu’on filtre. Les variantes sont nombreuses : certains par exemple ajoutent une gousse de vanille pour enrichir le goût.
Si vous venez juste de planter votre noyer, il vous faudra être patient. L’arbre ne donne rien à ceux qui sont trop pressés. Il faut que le noyer soit “majeur” (autour de 18 ans) avant qu’il ne produise ses premières fleurs. Cette attente sera compensée par le fait que la fructification peut durer 200 ans (mais elle a tendance à diminuer lorsque l’arbre atteint le siècle). L’ombre du noyer est très particulière : peu de plantes se développent dans une plantation de Juglans Regia (nom latin) et ce n’est pas l’arbre idéal à choisir pour faire une petite sieste. Celui qui s’endort à l’ombre d’un noyer, disaient les anciens, perdra sa santé au réveil… Ce jugement sans appel est sans doute un peu exagéré, mais il repose néanmoins sur des éléments de vérité. L’ombre des branches est très fraîche et, surtout, les racines contiennent une substance toxique, le juglon, qui agit comme un véritable herbicide pour la végétation environnante. Ses effets sur l’homme sont mal connus, mais sa présence explique certainement une partie des légendes maléfiques entourant l’arbre.
Le noyer aime la lumière, l’isolement et les sols profonds. On comprend qu’il ne soit guère fréquenté par d’autres espèces d’arbres ou d’arbustes vu son comportement d’empoisonneur ! Cela n’empêche pas que ce soit un végétal particulièrement précieux. Les vertus culinaires de son fruit sont connues même si les propriétés médicinales sont un peu oubliées. Grignoter 5 ou 6 noix par jour est un moyen beaucoup plus économique de lutter contre vos carences en magnesium, qu’aller acheter un flacon de comprimés à la pharmacie… L’huile de noix est délicieuse dans les sauces de salade ; elle est aussi excellente pour la santé. Elle aurait un effet revitalisant sur le cuir chevelu (mais évidemment, il y a le problème de l’odeur !) Le brou, obtenu en écrasant les écorces vertes, est une teinture puissante utilisée en ébénisterie et en couture. Le bois, eh bien le bois, c’est peut-être ce que le noyer nous offre de plus précieux à la fin de sa vie, lorsque la production des fruits commence à décliner.
Le bois du noyer est blanc, veiné de noir dans son cœur, lorsque l’arbre est suffisamment âgé. Là aussi, il faut savoir être patient car si la croissance a été trop rapide (ce qui est le cas dans les plantations car les arbres bénéficient d’apports d’engrais importants et parfois même d’irrigation) le bois a certes un grain très fin, mais sa couleur reste désespérément très claire. Lorsqu’ils repèrent un arbre de bel prestance, les bûcherons prennent soin de le désoucher et non de le tronçonner à vingt ou trente centimètres du sol, comme on le fait pour un chêne ou un épicéa. D’une part parce que le bois est tellement cher qu’il vaut mieux optimiser la coupe pour ne rien perdre, d’autre part parce que le pied de l’arbre, au départ des racines, peut recéler une véritable merveille de la nature, la “ronce”, qui est un dessin particulièrement sophistiqué de la veine, lié à un développement végétal quelque peu anarchique (comme quoi, l’anarchie…).
L’arbre peut offrir d’autres trésors comme la “loupe”, une excroissance sur le tronc, dont les dessins sont également très recherchés. Les plus beaux noyers partiront au placage : ronces et loupes constitueront le fleuron décoratif des meubles précieux. Les ébénistes utilisent les feuilles de bois obtenues par tranchage, de façon symétrique, sur les portes des buffets ou le plateau des tables. Sur les meubles anciens prestigieux, certains motifs, que j’apprécie peu, paraissent presque artificiels tellement ils sont chargés. Dans les meubles contemporains apparaissent de nouvelles techniques d’emploi des bois de placage et de la marquetterie. La mode des teintures sombres s’estompe aussi peu à peu, et le veinage naturel est de plus en plus perceptible. Lors d’un salon consacré à l’artisanat d’art que j’ai visité récemment, j’aurais bien “craqué” si mes moyens me l’avaient permis, sur un petit buffet deux portes, associant des motifs en frène, noyer et orme… Il y a longtemps que je n’avais pas eu un tel coup de cœur pour un meuble ! Faire un chèque pour une voiture, ça me rend malade… Pour un objet d’art en bois, ça ne me pose aucun problème. Vous me direz que l’usage n’est pas le même ! En tout cas, le jour où j’apprendrai que j’hérite de mon tonton aux Amériques, ça va faire mal !
Il est de plus en plus difficile pour un amateur, de se procurer du noyer présentant des qualités esthétiques remarquables. Les prix atteignent des sommets exorbitants pour les plus beaux arbres, et les négociants en bois “raflent” les lots les plus intéressants dans les scieries. A l’autre bout de la chaîne, un meuble en noyer massif est un luxe également ! Et pourtant, quel plaisir de travailler une matière au grain aussi fin ! Parmi les bois autochtones, seuls les autres bois fruitiers comme le merisier ou le poirier permettent de telles acrobaties techniques… Poncé avec dextérité, un panneau de noyer peut devenir aussi lisse qu’un miroir et prendre une patine à nulle autre pareille. La photo qui illustre ce paragraphe montre la façade d’une armoire, fabrication maison, datant de l’époque où je n’avais pas trop peur de me couper les doigts. Elle est assez représentative de la veine du noyer local et je dois avouer que c’est l’une des réalisations dont je suis le plus fier !
Il y aurait encore beaucoup à dire sur le noyer, mais cette fois, j’avais décidé de “centrer” ma chronique sur le bois. A l’occasion d’une autre “Saint-Jean”, je vous parlerai du folklore qui entoure cet arbre dans les traditions populaires, et je vous dévoilerai peut-être la recette de notre tarte au noix “maison”. En attendant, ne ratez pas une occasion, si vous passez en Suisse, de goûter cette spécialité de l’Engadine : même lorsqu’elle est de fabrication commerciale, elle est absolument délicieuse. 500 calories pour 100 grammes, une paille sur le plan diététique !
NDLR : la photo de ronce et celle de loupe proviennent du site www.marquetterie.com qui propose toute une documentation sur cet art très particulier qu’est la marquetterie.
24juin2008
Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....
Un peu de retard pour cette chronique du mardi… La vie quotidienne est tellement riche en évènements palpitants ! Quelques dysfonctionnements aussi du côté des connexions (certains ont eu du mal à accéder à la “feuille”), mais ça ce n’est pas de notre faute (quoique…) : problèmes de fonctionnement pour le serveur qui nous héberge. Je ne pensais pas que ma chronique d’hier aurait des effets pareils. Il parait que la température est montée à 45° dans la salle des machines, suite à une panne sévère de la climatisation. Selon les infos transmises en journée par la société concernée, l’un des climatiseurs aurait même explosé, entrainant un dégagement de fumée, le déclenchement des appareils d’alerte incendie et l’intervention des pompiers. Je pense que j’ai dû un peu exagérer ces derniers temps ; chroniques trop sulfureuses, trop fumeuses, trop incendiaires somme toute ! Mon “lundi sapristi” a fait sauter les disjoncteurs.
A part ça, aujourd’hui c’était la journée shopping… Ça n’arrive pas souvent alors c’est plutôt instructif. On va dans la grande ville (20 ou 30 000 habitants quand même) et on va promener un chariot dans l’hypermarché de la civilisation. Les courses c’est éprouvant ! Tous ces gens avec leurs téléphones portables, leurs angoisses existentielles devant le rayon des pyjamas, et leurs problèmes conjugaux qui éclatent lors d’un face à face avec les laitues… On charge, on décharge, on recharge, on redécharge, on rerecharge et pour finir on reredécharge. Impressionnant de manipuler six fois le même paquet de pâtes avant qu’il n’aille dormir plusieurs semaines dans un placard. Ça serait un gosse qu’on se passerait de main en main, il aurait le tournis ! Heureusement que les nouilles ça ne craint pas le mal de mer ! Et puis il faut gérer “l’après-courses” ; et là, on est parfois confronté à des problèmes inattendus !
En rentrant, par exemple, j’ai passé un bon moment à suivre mes chaussettes à la trace sur Internet. J’ai en effet acheté des chaussettes “éthiques” (non je n’ai pas écrit “étiques” ; elles sont comme il faut mes chaussettes !). Elles ont un “code ADN” qui permet de suivre leur histoire personnelle sur le site indiqué par le frabricant. Ça m’intéressait, moi, de connaître l’origine génétique de ces machins avec lesquels je vais être en contact finalement assez intime… Il faut dire que j’innovais, essayant d’adopter un comportement de consommateur responsable. Après avoir acheté, pendant des années, des chaussettes qui ne compriment pas, ne glissent pas (mensonge), tuent les bactéries responsables des mauvaises odeurs, ou sont fabriquées en coton bio, j’ai fini par donner dans la chaussette “éthique”. Ce n’est pas une mince affaire… Mais je ne recule devant aucun effort quand il s’agit d’une grande cause… En deux temps trois mouvements, l’enquête était lancée. Je me demandais avec curiosité si j’allais voir la tête de la gentille couturière qui les avait assemblées, en pensant au confort de mes petits petons. Je me connecte donc sur “www.respect-inside” et, comme demandé sur la page d’accueil, je tape le code secret (que je ne vous indiquerai pas car ce sont mes chaussettes à moi ; vous avez qu’à vous en acheter).
Amère déception : j’ai beau cliquer sur tous les boutons possibles, pas de couturière souriante, ça c’est une chose… Mais pas de détails non plus sur le coût de fabrication, sur les frais de transport, sur la marge du magasin, sur les conditions de travail dans l’usine de production. Uniquement des infos géographiques : usine en Roumanie (pas d’adresse) ; coton provenant de Turquie (Nuryldiz) ; Polyamide arrivé d’Espagne (Defiber : ville ? marque ?) ; Elasthanne provenant d’on ne sait où ; Transporteur inconnu au bataillon. Point final. Deux conclusions :
- on se fout de ma gueule en matière d’éthique car aucun des renseignements fournis ne me permet d’opérer une vérification quelconque ;
- les chaussettes ne m’ayant pas coûté un prix faramineux et les constituants s’étant promenés d’Espagne en Roumanie, en passant par la Turquie, pour arriver en France, je pense que ma couturière n’a pas dû gagner de quoi s’en acheter une paire.
En tout cas, au moins, je ne me suis pas trompé de pointure et elles ont des couleurs qui vont faire craquer toutes mes copines quand je vais poser mes bottes boueuses en rentrant du jardin…
Tant pis pour les chaussettes, on a fait des efforts aussi pour consommer plus humainement au rayon chocolat et café. Pour le café, on n’est pas “éthiques” on est “équitables”. C’est un peu cher, mais quel choix en grande surface ! Encore quelques années et les producteurs de cacao et de café rouleront tous en Mercédès si ça continue ! Pour faire original, il faudra acheter des produits fabriqués par des gosses réduits à l’esclavage (NDLR c’est de l’humour, t’énerve pas Juliette). Les paquets de café, c’est simple, il y en avait un plein rayonnage : Ethiopie, Ghana, Mozambique, Guatemala, Mexique… Vous imaginez ! Des hordes de paysans marxistes travaillant dans des coopératives luxuriantes en chantant des hymnes à la gloire du Che, avant de se jeter comme des sauvages sur le monde blanc civilisé. On a passé un bon moment à déchiffrer, à soupeser, à comparer, à humer, à réfléchir, avant de jeter notre dévolu sur du “Goroka” provenant de Papouasie. Vous saviez, vous, qu’ils faisaient du café ces gens là ? Incroyable ! Quand on pense, ma bonne dame, que leurs ancêtres coupaient sans doute des têtes et ne connaissaient même pas la Ricorée ! Cette leçon de géographie “grandeur nature” nous a un peu tourné la tête : on s’est plantés ; on a rapporté du café en grains au lieu du café moulu et on n’a pas de moulin. On a bien une meule de pierre qui traîne dans un coin de la grange, mais c’est pas facile d’obtenir une mouture régulière. Et puis nos ancêtres à nous, ils ont inventé une machine pour ça. Quelle galère !
Cette histoire de café c’était une arnaque aussi… La preuve, pas de code ADN sur le paquet… Pas moyen de suivre le produit à la trace. C’est suspect ! Ils ont quelque chose à cacher sans doute. Les fabricants de chaussettes, eux au moins, ils sont honnêtes et transparents. A ce propos d’ailleurs, chaussettes, café, eau bouillante… Il y a peut-être moyen de faire quelque chose !
La journée s’est terminée. Pas de chronique pour “la feuille charbinoise” et puis on avait faim. On s’est donc fait une petite pierrade, mais comme on avait un peu honte d’utiliser de l’électricité nucléaire, on s’est branchés sur le compteur du voisin (qui a des photopiles). C’était donc un festin “éthique”, “biodégradable” ou “naturel”, je ne sais plus trop. En tout cas on a terminé la fête en mangeant nos pêches, “mûres à point”, et pour faire bonne mesure et ne rien jeter, on a dégusté l’emballage en maïs et planté les noyaux dans les pots de géranium. Le prix Nobel de l’écobobologie ça existe ? (et paf reparti dans les jeux de mots idiots, gare la clim du serveur !)
NDLR : merci à l’agence de voyage Intertravel pour la jolie image de Papou ; merci à moi pour la jolie photo de chaussettes (comme ça vous pourrez, Mesdames, me reconnaître, lors d’un prochain rendez-vous)…
23juin2008
Posté par Paul dans la catégorie : Boîte à Tout.
C’est parti pour une série de jeux de mots laids et de bulles vaseuses. Cerveaux sensibles ou chagrins s’abstenir ! Si vous aimez, comme moi, “tripatouiller” les mots, n’hésitez pas, continuez, les commentaires sont là pour ça !
Ça commence fort, par exemple une colle : savez vous ce que c’est qu’un cruciferbiste ? C’est quelqu’un qui mange deux fois des crucifères dans le même repas ; par exemple des radis et du chou. Vous allez pouvoir faire le malin à la cantine. Vous voyez, je vous avais dit que ça allait être calamiteux…
Pendant que les Italiens se font emberlusconifiter (terme savant pour dire se faire avoir), les Irlandais eux se font traiter de “Béni non-non”. Je leur souhaite d’aller consulter un Géhontologue, un psychologue spécialisé dans l’étude du sentiment de culpabilité.
“Bing la dèche !” est une expression couramment utilisée par les chômeurs, les retraités ou les mal-salariés, surtout en fin de mois (en ce qui concerne la “fin de mois”, voir Coluche pour définition).
Histoire de vous en mettre plein les oreilles, “dix tyrans biques” est le titre d’un conte qui relate l’histoire d’une dizaine de boucs. Il fait partie d’un recueil d’histoires grecques à rebondissements qui est intitulé la “Saga Memnon“.
Du côté des mots d’usage courant, le Larousse vient d’ajouter l’Halaitement, une sorte d’essoufflement qui se produit lorsqu’on donne le sein en faisant son jogging. Quant au Petit Robert il contient maintenant le mot composé “contre-adduction” qui désigne le sabotage d’une conduite d’eau courante. Moi je vous propose une autre définition pour “entoureloupette” : il s’agit d’une écharpe pour une petite fille de loup. C’est mignon non ?
Quand un homme politique lève la patte avant d’aboyer, on peut le qualifier de “polipetichien“. Le terme de “feu” servait autrefois à désigner une famille, un foyer. Celui qui sépare une famille en expulsant l’un de ses membres est donc un “briseur de feu” (avec la photo ça vous aiderait peut-être ?) Ce genre de bonhomme quand il se trouve le long d’un quai avec un représentant de la loi, tout ce qu’il trouve à dire c’est “Embarque Kader !” De la peur de l’étranger à la crainte des extra-terrestres, la mutant psychose, il n’y a qu’un pas. Il est vite franchi.
Et l’oppodeldoch, vous savez ce que c’est ? Ce mot-là existe vraiment dans notre bonne vieille langue académique et ce n’est pas un “appeau à belledoche”… Si vous voulez connaître la réponse, faites comme moi, feuilletez le dictionnaire ! Vous découvrirez ainsi le sens du mot Kamala, qui n’est pas du tout, mais alors pas du tout une abréviation de “camarade syndical”. La langue française… une merveille !
Voilà c’est tout… Il fallait oser… La “feuille charbinoise” l’a fait… Il n’y a pas que la météo qui pète les plombs !
21juin2008
Posté par Paul dans la catégorie : Au temps d'il y a longtemps; l'alambic.
“S’il faut vous dire comme on menait,
le paysan et l’ouvrier…
Eh bien mettez-vous tous à boire,
je vous raconterai son histoire… (bis)”
Ainsi commence une très belle chanson populaire, interprétée par Serge Kerval, et que j’ai découverte, il y a bien longtemps, dans les années 1970 sans doute. En ces temps funestes, de soi-disant “commémoration soixante-huitarde”, où il serait plus approprié de dire que l’on assiste à un enterrement des luttes sociales par le corbillard syndical, les paroles de cette complainte me sont revenues en tête et je n’arrête pas de les fredonner…
“Le Prince et tous ses courtisans
maltraitaient les pauvres paysans..
Pétignat part de sa province
s’en va porter ses plaintes au Prince…(bis)
Il lui dit Sire,
le paysan a droit comme vous
d’avoir du pain…
L’ouvrier n’est pas un esclave
qui ne doit boire que de l’eau… (bis)
Mais d’abord, qui est ce Pétignat, me suis-je demandé (cette semaine, après une trentaine d’années, comme quoi, la curiosité vient avec l’âge !)… Pierre de son prénom, Péquignat de son vrai nom…
Pierre Péquignat naquit en 1669 (ou en 1677 car ils étaient deux à porter le même patronyme) dans le Jura suisse, plus précisément la région de l’Ajoie, district de Porrentruy. En 1740, il fut désigné par ses concitoyens pour porter les doléances du peuple, soumis en particulier à une imposition très lourde, au Prince-évèque qui gouvernait la province, depuis sa forteresse de Bâle. Il prit ensuite la tête d’une révolte de paysans, fut arrêté, condamné à mort et exécuté la veille de la Toussaint 1740. En conformité avec les mœurs très douces de son époque, il reçut le châtiment réservé aux “rebelles à l’autorité” : décapité, écartelé sur la place de Porrentruy, puis ses restes ensanglantés furent exposés à l’entrée des mairies des différents villages de l’Ajoie (un jeu de mot me vient à l’esprit, mais je m’abstiendrai), afin d’impressionner le peuple et de lui indiquer comment il fallait voter au prochain référendum (mille excuses, je me trompe de chronique).
Jusqu’au dernier moment, le Prince-évèque Jacques Sigismond de Reinach (excusez du peu) refusa de gracier le condamné, estimant que les troubles avaient assez duré dans ses campagnes et qu’il était temps de faire un exemple. Il faut dire que la révolte contre la nouvelle organisation administrative proposée par ce noble personnage, durait depuis une dizaine d’années et que c’était aux alentours de Porrentruy, qu’elle était la plus virulente. La bourgeoisie des villes avait poussé les paysans à la révolte puis elle les avait incités à nommer des commis, sortes de députés, chargés de remettre les doléances au Prince. Cette même bourgeoisie, courageuse mais point téméraire, se hâta de faire soumission et abandonna Péquignat à ses bourreaux… Quelques négociants et quelques membres du clergé qui s’étaient un peu trop mis en avant pendant cette affaire furent cependant condamnés à de lourdes amendes. A noter que ce furent des troupes françaises, envoyées par le Roi Louis XV, qui se chargèrent des arrestations et de la répression, en vertu d’un traité d’alliance signé en septembre 1739. Le Jura suisse a été, au cours de l’histoire, le point de départ d’autres mouvements de grève ou de révolte et a servi de refuge de nombreux militants révolutionnaires (cf la “Fédération jurassienne”, à l’époque de la première Internationale Ouvrière, dont nous aurons l’occasion de reparler).
La légende de Péquignat se développa surtout au siècle suivant, et sa révolte fut considérée comme un magnifique exemple de résistance populaire à l’absolutisme aveugle des tout-puissants. En 1833, Jules Thurmann composa une chanson en langue française intitulée « Les Pétignats ». Une autre apparut en 1854, écrite cette fois ci en patois, par Ferdinand Feusier. Je pense que c’est de cette version là que s’est inspiré Serge Kerval, car elle comporte un certain nombre de paroles “bachiques” et rend assez joyeux un épisode de l’histoire du Jura suisse qui est plutôt tragique ! Le député libéral Auguste Quiquerez écrira en 1875 un livre consacré à Pierre Péquignat, racontant les évènements survenus dans l’Evêché de Bâle en 1740. Cet ouvrage consacrera définitivement notre héros comme étant un martyr de la liberté. La tradition populaire a ensuite entretenu et embelli la légende. La complainte de Thurmann donne d’ailleurs sans contestation la victoire à notre leader paysan et n’évoque absolument pas sa fin tragique.
Je ne peux pas résister au plaisir, pour clore cette chronique, de vous livrer le dernier couplet de cette magnifique chanson :
“Voilà comment faut faire à tous,
foutre aux tyrans la paix au cul !
Sitôt que nous aurons la victoire,
comme Pétignat nous pourrons boire ! (bis)”
Comme le disait l’un de mes meilleurs copains, rien n’empêche d’ailleurs de boire un coup tout de suite pour se donner du cœur à l’ouvrage !
NDLR : merci au site “dictionnaire du jura” (diju.ch) qui m’a fourni une partie importante des éléments d’information collectés pour rédiger cet article. Serge Kerval, interprète remarquable, a enregistré plus d’une trentaine de disques consacrés à la chanson traditionnelle. Il est décédé à Nantes le 4 juin 1998. Il fait partie de ces artistes discrets qui ont laissé cependant une empreinte tellement profonde dans leur domaine que l’on ne les oubliera jamais, du moins je l’espère. En disant cela, je pense aussi à des chanteurs comme Jehan Jonas, François Béranger ou Marc Robine, aujourd’hui disparus, même si leur répertoire était bien différent.
Un dernier détail : la photo n°2 présente le monument dressé en l’honneur de Péquignat à Porrentruy et la numéro 3 c’est la trombine du fameux député Quiquerez, biographe de Péquignat.
20juin2008
Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour.
L’adoption par le parlement européen de la nouvelle loi concernant la “gestion” de l’immigration en Europe ne peut que réjouir les suppôts de Messieurs Hortefeux, Le Pen, De Villier et consorts. Pour les citoyens “lambda” que nous sommes, elle n’a pour résultats que de nous inquiéter un peu plus pour l’avenir de la planète et surtout d’accroître notre rejet de cette Europe du profit et des privilèges que nous avons déjà refusée en son temps (à l’époque où la survivance de quelques vieilles traditions démocratiques faisait que l’on demandait encore l’avis des électeurs !). Le contenu de cette “directive retour” qui a été adoptée grâce aux voix d’une coalition des députés conservateurs et libéraux, mais grâce aussi à l’indifférence polie d’une partie des députés socialistes, est une véritable honte et devrait rappeler à certains de bien tristes souvenirs d’une période historique pas si éloignée que ça.
Le texte adopté et devant servir de “fil conducteur” à la politique des différents Etats membres de la Communauté Européenne stipule que les immigrés clandestins pourront être maintenus en détention pendant une durée allant jusqu’à dix-huit mois puis interdits de séjour sur le territoire de l’Union pendant cinq ans. Cette mesure s’applique également aux mineurs qui pourront ensuite être expulsés vers un soi-disant pays d’origine dans lequel ils peuvent très bien n’avoir aucune attache familiale. Cet extrait du communiqué de la CIMADE résume très bien la situation : «En prévoyant l’enfermement de migrants non communautaires pour une durée maximale de 18 mois, en autorisant l’expulsion d’enfants, qui plus est hors de leur territoire d’origine, en instituant une interdiction du territoire européen de 5 ans, cette directive porte atteinte aux libertés publiques et fait de l’enfermement un mode de gestion courant des populations migrante. Sourds aux appels des ONG, sourds aux appels des Eglises, sourds aux appels de nombreux représentants d’Etats du Sud, sourds aux mobilisations citoyennes, les parlementaires européens ont, dans leur majorité, choisi de renoncer à toute velléité de résister à la logique policière qui sous-tend la politique d’immigration conduite par les ministres de l’Intérieur en Europe depuis 20 ans.»
Ne croyez pas que le vote de ce texte inique ait provoqué une vague de protestations dans nos beaux pays. Les citoyens européens sont bien plus préoccupés par la hausse du gasoil que par la situation des réfugiés économiques et politiques. Lorsque nous aurons à gérer, en plus, le sort des réfugiés climatiques, je ne vous dis pas la taille des camps d’enfermement qu’il faudra envisager de construire ! “Tout cela va coûter fort cher Monsieur Dupont ; et qui va payer chère Mme Dupont ? Ah là là ne m’en parlez pas, ce sont encore nos impôts qui vont augmenter ! Et puis on va leur construire des cellules tout confort avec la télé, des salles de bain… Quand je pense que je n’ai même pas d’écran LCD turbopropulsé…” On peut compter sur l’un de nos ministres pour suggérer que, pendant leur enfermement, ces fainéants travaillent pour “payer” leur séjour ou leur “billet de retour”. Cela permettrait d’appeler ces camps, non plus centres de détention de migrants”, mais “chantier d’épanouissement par le travail forcé” ! La nausée….
Les réactions, car réactions il y a eu, heureusement, viennent des pays concernés par cette directive ignoble. Deux chefs d’Etat ont eu le courage de dire tout haut ce que nombre de leurs citoyens pensent de la façon dont l’Europe gère les problèmes d’immigration. Peut-être, me diront certains, ne s’agit-il que de “gesticulations”, mais il fallait le faire quand même. Le premier a été Monsieur Evo Morales, le président de la Bolivie. Avant le vote honteux du Parlement européen, il avait lancé un appel à la “conscience des dirigeants et des citoyens” pour que la “directive retour” ne soit pas adoptée. Il insistait sur l’aide au développement que les émigrants représentaient pour les Pays en Voie de Développement : une modeste compensation à la perte de main d’œuvre compétente subie par ces pays, mais aussi un rééquilibrage par rapport à l’insuffisance des subventions réellement versées par les Etats “nantis”. Il mettait aussi en avant le fait que ce texte ne respectait absolument pas les conventions internationales : «Tel qu’il est, le projet de directive viole clairement les articles 2, 3, 5, 6, 7, 8 et 9 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948. Et en particulier l’article 13 qui énonce : “1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat. 2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.» Toujours dans le discours du président Morales, je me permettrai de vous citer ce passage remarquable : «J’appelle aussi l’Union européenne à élaborer, dans les prochains mois, une politique migratoire respectueuse des droits de l’Homme, qui permette le maintien de cette dynamique profitable pour les deux continents, qui répare une fois pour toutes l’énorme dette historique, économique et écologique que les pays d’Europe ont envers une grande partie du Tiers-Monde, et qui ferme définitivement les veines toujours ouvertes de l’Amérique latine. Vous ne pouvez pas faillir aujourd’hui dans vos “politiques d’intégration” comme vous avez échoué avec votre supposée “mission civilisatrice” du temps des colonies.»
Le président du Vénézuéla, Hugo Chavez, a réagi à son tour, jeudi 19 juin, lors d’une rencontre avec son homologue paraguayen Fernando Lugo (il a une bonne tête, lui, il me plait !) : «Nous ne pouvons pas rester les bras croisés… Pour chaque pays européen qui appliquera cette directive, nous allons… enfin, nous n’allons pas suspendre les relations, mais c’est bien simple, à tout le moins, nous cesserons de leur envoyer notre pétrole.» Evo Moralès propose, de son côté, maintenant que le texte a été voté, d’imposer l’obligation aux touristes européens de posséder un passeport et un visa pour pouvoir mettre les pieds dans son pays. Il envisage également d’intervenir pour un blocage des négociations commerciales en cours entre les Etats de la Communauté andine des Nations et l’U.E. Le temps où les barons du monde occidental pouvaient se permettre d’écraser de leur mépris les peuples du Tiers Monde et leurs dirigeants, est sans doute en train de disparaître (cf chronique sur “Indiana Jones”). Il est dommage que l’aveuglement d’une majorité de politiciens dans le camp des “nantis” ne les empêche de s’en rendre compte. Les nombreux problèmes à venir de notre planète ne se gèreront pas à coup de répression, d’enfermement et de condescendance. Bravo Messieurs Moralès et Chavez ! Que d’autres responsables politiques vous suivent dans la même direction, et notamment les dirigeants des pays d’Afrique Noire, du moins ceux qui ne sont pas à la solde des gouvernements européens, s’il y en a…
19juin2008
Posté par Paul dans la catégorie : le monde bouge.
Nous laisserons de côté Mr Hortefeux et ses 80 % d’expulsions supplémentaires de sans-papiers, pour tourner notre regard aujourd’hui vers quelqu’un de nettement plus intéressant, quelqu’un qui œuvre pour sortir l’humanité de l’ornière dans laquelle elle s’enfonce chaque jour un peu plus profondément, ce qui n’est pas le cas du ministre français cité précédemment… Je voudrais vous parler d’une militante indienne, peu présente à la une de nos médias, mais qui est, dans son pays une personnalité très écoutée et révérée, notamment dans les classes populaires en milieu rural. Il s’agit de Mme Vandana Shiva, physicienne, écrivain, docteur en philosophie des sciences, militante écologiste de la première heure, et rédactrice adjointe de la revue internationale “The ecologist”. On pourrait dire d’elle aussi qu’elle est altermondialiste et féministe, et que les médias, qui adorent coller des étiquettes à tout le monde, la considèrent comme l’homologue féminin de José Bové, avec qui elle a par ailleurs de nombreux contacts (elle a été citée comme témoin au procès de Millau par exemple). Cette carte de visite impressionnante donne une petite idée de la complexité de son parcours…
Ardente défenseuse de l’agriculture paysanne et biologique, elle ne manque pas une occasion de dénoncer la tentative de mainmise des multinationales de l’agroalimentaire sur les semences agricoles. Elle s’oppose avec vigueur à ce qu’elle nomme la biopiraterie, le “brevetage du vivant”, à savoir les tentatives répétées des mêmes sociétés pour s’approprier et confisquer, par le biais de dépôts de brevets, les substances végétales traditionnellement utilisées dans les pharmacopées indienne, chinoise et celles de l’ensemble des peuples indigènes. Je termine la lecture de l’un de ses livres, “la vie n’est pas une marchandise”, dans lequel elle dénonce les méfaits de l’introduction des D.P.I. (droits de propriété intellectuelle) dans les termes de l’Accord général sur les taris douaniers et le commerce (GATT). La signature de ce “traité” a légalisé le “pillage” des savoirs indigènes, après que la colonisation ait permis le pillage des ressources en énergie et en matières premières. Le summum de ce processus a été atteint lorsque la Cour suprême des Etats-Unis a décidé de traiter la vie comme une invention et d’autoriser le dépôt de brevets sur le vivant. L’argumentation de Mme Shiva est rigoureuse et sa démonstration des conséquences rendues possibles par de tels “accords” fait froid dans le dos. Monopole sur les semences, manipulations génétiques, confiscation des substances végétales présentant un intérêt indéniable pour l’agriculture et la recherche pharmaceutique… Où s’arrêtera le cynisme des laboratoires occidentaux ?
En appui à sa démonstration, cette scientifique de haut niveau, présente l’exemple du Neem (margousier) qui est utilisé depuis des siècles dans la pharmacopée indienne et dans l’agronomie. Des textes vieux de plus de 2000 ans le présentent comme un remède à presque toutes les maladies de l’homme et de l’animal, grâce à ses vertus insectifuges et antiparasitaires. L’industrie chimique occidentale et surtout l’opinion publique de ces mêmes pays, ont pris conscience de la toxicité des insecticides proposés sur le marché, toxicité liée à la complexité de leurs molécules, à leur rémanence dans le milieu naturel et à leur faculté à se lier à d’autres molécules pour constituer parfois de nouvelles substances encore plus toxiques. le “naturel” a le vent en poupe, mais il faut bien trouver des traitements pour lutter contre les parasites qui s’attaquent très souvent aux monocultures. En 1971, l’importateur de bois Robert Larson a découvert l’utilisation du neem en Inde, a importé des semences dans le Wisconsin, puis a conduit diverses recherches aboutissant à la mise au point d’un insecticide pour lequel il a déposé un brevet, revendu ensuite à la multinationale de produits chimiques Grace. Depuis, cette société réalise des profits considérables en cédant des licences d’exploitation à ses filiales dans le monde. Depuis 1985, des dizaines d’autres brevets ont été déposés pour des substances extraites du neem. Une filiale de Grace en Inde a pris le contrôle de la filière de production de semences de margousier. Le prix des graines est maintenant si élevé qu’il n’est plus accessible aux petits paysans qui ont ainsi perdu l’accès à une ressource essentielle à leur survie. L’exemple du neem est loin d’être le seul fourni dans le livre.
En 1993, Vandana Shiva a été lauréate du “prix nobel alternatif” pour l’ensemble de son œuvre. Après s’être battue contre la déforestation et contre la mise en place d’énormes barrages sur la rivière Narmada, elle a créé en 1987 le mouvement “Navdanya” qui œuvre pour la protection de la biodiversité et pour la protection des droits des fermiers. Elle bénéficie du soutien de plus de 200 000 paysans indiens regroupés autour d’une trentaine de banques de semences coopératives. L’association possède plusieurs fermes, dont celle de Dehra Dun, où sont préservées plus de 300 variétés de riz traditionnelles. Les paysans proches de “Navdanya” ont d’abord commencé à sauvegarder les semences, puis ils se sont lancés dans l’agriculture biologique de façon à ne plus avoir à acheter d’engrais chimiques et de pesticides. Cette démarche accomplie, ils ont travaillé à défendre leur propre marché. “Les paysans bio sont les seuls à ne pas souffrir du déclin des prix - explique Vandana Shiva - parce que, partout où les multinationales contrôlent l’agriculture, les deux choses qu’elles font sont augmenter les coûts de production, dans le but de créer de nouveaux marchés de semences et de produits chimiques ; et diminuer les prix des produits agricoles, afin d’accroître leur profit. Et les paysans sont pris au piège…”
D’autres livres de Vandana Shiva ont été traduits en français : “Le terrorisme alimentaire - Comment les multinationales affament le tiers-monde”, publié en 2001, “Main basse sur la vie - Ethique et agro-industrie”, publié en 1996, mais aussi “Ecoféminisme” et “La guerre de l’eau - Privatisation, pollution et profit”. Il faut savoir aussi que Vandana Shiva est une militante féministe convaincue et que pour elle, il y a un rapport étroit entre la crise écologique, l’exclusion des femmes et le modèle de développement économique dominant… Vaste sujet qui mériterait développement tant il est intéressant. Cela aurait pu faire un excellent thème de réflexion pour le Baccalauréat ! En Inde, elle est également la fondatrice et la présidente de la fondation RFSTE (Research Foundation for Science, Technology and Ecology). Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette militante et sur l’ensemble de son œuvre tant sur le terrain que sur le plan intellectuel. Je terminerai par un détail biographique qui me touche personnellement : j’ai la fierté d’être né le même jour qu’elle, la même année et je dois vous dire que je préfère nettement avoir comme conscrite une telle femme plutôt qu’avoir un rapport quelconque avec le sinistre individu cité en avant-propos ! Ouf !
18juin2008
Posté par Paul dans la catégorie : Boîte à Tout.
Je prends le contrepied de ma chronique du 23 avril, dans laquelle je vous parlais d’un certain nombre de titres de presse, disponibles uniquement par abonnement ou diffusion militante. Cette fois, je vous invite à aller faire un tour en maison de la presse et à découvrir trois magazines que je trouve tout à fait valables, à condition bien entendu que le thème traité présente un intérêt quelconque à vos yeux ! Comme d’habitude sur ce blog, c’est un peu éclectique mais vous êtes habitués !
Ma dernière découverte tout d’abord (je vous en ai déjà parlé en bref, l’autre jour) : il s’agit d’une reprise par les éditions Glénat du magazine “Terre des hommes” qui paraissait depuis 1822 et en était au numéro 1529 ! La nouvelle revue s’intitule “La GéoGraphie” et elle est absolument superbe. J’ai entre les mains le numéro 2 qui traite essentiellement des cartes et dont le dossier principal est intitulé “Cartes- Le voyage immobile”. Je vous avoue que j’avais un peu des doutes sur le fait que l’on puisse boucler une revue de 115 pages sur un sujet aussi aride, et surtout que, à part quelques magnifiques illustrations, le texte aussi soit intéressant du début jusqu’à la fin. Et bien j’ai été accroché dès le premier article, “la carte dit-elle le monde ?”, qui invite à une réflexion sur l’évolution de la conception des cartes et leur utilisation dans le monde actuel comme moyen de communication dans des domaines aussi variés que le tourisme, la politique ou le commerce. Rassuré sur le fait que la qualité des textes valait celle des illustrations, je me suis alors lancé dans une lecture suivie, quasiment article après article, et j’ai appris des choses fabuleuses sur la multiplicité des représentations cartographiques possibles : des baguettes entrelacées utilisées par les habitants des îles Marshall pour se déplacer parmi les onze cents îles qui composent leur archipel, aux cartes apparemment difformes que l’on obtient lorsque l’on veut représenter à l’aide d’anamorphoses, les données numériques relatives à un secteur d’activité ou à l’influence d’une religion sur notre globe. Les “Trésors de la cartothèque de l’IGN” ont satisfait mon appétit de connaissances historiques : la carte de France de César François Cassini, achevée en 1744, est une vraie merveille. J’aurais même pu dire un chef d’œuvre si le cartographe n’avait omis de représenter mon hameau sur la carte du secteur (je lui accorde une excuse : il n’est pas vraiment certain que le groupe de maisons existait à ce moment là). Le numéro 3 de La GéoGraphie va bientôt paraître ; j’espère que je ne serai pas déçu ; en attendant, ne manquez pas le 2 !
Les éditions Glénat ont commencé à publier, il y a quelques années de cela, une autre revue qui était très belle : “Forêt magazine”, puis ils ont interrompu la parution, sans doute parce que le titre n’avait pas une audience suffisante et que les rentrées publicitaires étaient réduites à la portion congrue. Nous avons regretté cet arrêt car les “belles” revues sur les arbres et la forêt sont rares. Depuis, le magazine a été d’une certaine façon “repris”, avec une présentation assez similaire, par un autre éditeur, Bayard presse, mais il n’est publié que sous la forme de “cahiers nature” bisannuels, supplément au journal “Terre Sauvage”. Si je dis que Bayard a repris “Forêt magazine” c’est que la maquette et les rubriques proposées sont largement ressemblantes et les collaborateurs sont fréquemment les mêmes. Bref, tout cela pour dire que ce cahier “arbres et forêts” de “Terre Sauvage” est une excellente publication. Le dernier numéro dresse un état des lieux assez bien documenté de la forêt en Europe, vous propose une escale en Corse, au pays des pins laricio, et comporte un dossier somptueusement illustré sur le tilleul. Une très large place est réservée aux images et aux dessins et la mise en page est plaisante. La forêt est abordée sous tous les angles, aussi bien économique, que touristique ou artistique. Chaque numéro comporte un portfolio (le dernier est consacré aux œuvres du photographe Stuart Franklin) et un almanach présentant les évènements “nature” des différents mois couverts par la parution en cours.
Après la géographie et les sciences naturelles, l’histoire bien entendu, et l’histoire du Moyen-Âge en particulier. Depuis très longtemps, j’achète le magazine bimestriel “Histoire et Images Médiévales”. Lui aussi a connu des péripéties éditoriales et a changé de titre en cours de route puisqu’il s’appelait simplement à l’origine “Histoire Médiévale”. Au fil des numéros publiés, la revue a largement gagné en professionnalisme et si les débuts présentaient quelques imperfections (notamment sur le plan de la mise en page), ce n’est plus le cas maintenant. Cette période de l’histoire connait un succès indéniable et plusieurs titres de presse sont disponibles sur le même sujet ; celui dont je vous parle aujourd’hui est mon préféré. “HIM” aborde le Moyen-Âge sous différents angles et d’une façon à la fois attrayante et sérieuse : biographie de personnages célèbres, aspects de la vie quotidienne, description de monuments, récits de batailles… constituent une partie du sommaire. L’histoire “vivante”, la pratique de la reconstitution historique (costume, cuisine, artisanat), viennent compléter de façon agréable le panorama proposé. Je fais partie des gens qui considèrent que la mise en valeur d’un site historique par des reconstructions, des animations, des simulations diverses, le rendent beaucoup plus facilement “préhensible” par le commun des mortels, sous réserve que ce travail soit fait avec un minimum de rigueur. C’est le cas à mon avis, pour la plupart des reportages présentés dans la revue… “Histoire et Images Médiévales” : à lire aussi sans modération pour peu que l’on ait un petit faible pour Lancelot, Arthur, la belle Guenièvre et les épopées chevaleresques…
Cela me fait penser que j’ai promis de vous parler un jour du chantier de Guédelon, la reconstruction d’un château-fort de l’époque de Philippe Auguste… Nous n’allons pas tarder à y retourner et à “rafraîchir” nos photos qui datent maintenant de deux ans. Je pense qu’il sera temps alors de faire le point et de vous rédiger une chronique bien documentée !